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16/04/2006
Dimanche 16 avril 2006
Me voici donc en Grèce, dans le Péloponnèse, à Σελιανίτικα, un village situé à une trentaine de kilomètres de Patras, en Achaïe. J’ai passé la journée à avoir l’impression que j’étais sur le point de mourir. Trois décollages et trois atterrissages en un seul jour, pour quelqu’un comme moi, c’est aussi terrifiant que de faire le voyage de la Terre à la Lune, puis de la Lune à Mars et enfin de Mars jusqu’au Soleil ! Je hais la soudaine et violente accélération de l’avion, sur la piste, qui enfonce littéralement le passager dans son siège. Et quand l’avion décolle enfin, continuant son infernale accélération vers puis dans le ciel pendant une bonne dizaine de minutes, mais en s’appuyant alors non plus sur le plancher des vaches, mais sur ce que je ne puis m’empêcher de me représenter comme du vide, même si je sais bien que l’air n’est pas le vide, eh bien, pendant tout ce temps, je ne suis plus moi : les forces semblant agir sur l’avion me paraissent si gigantesques que je ne puis m’empêcher de regarder par le hublot, guettant le moment où l’aile va se rompre et où je serai pulvérisé dans l’atmosphère. Heureusement, rien de tel ne se produit. Pendant le reste du vol, j’ai tout le loisir de penser à l’atterrissage qui est encore à venir. Quand l’avion redescend, il me semble sentir qu’il se laisse tout bonnement tomber, qu’il laisse agir sur lui l’inéluctable attraction de la terre : c’est une réelle sensation de chute qui me traverse le corps, mais comme par à-coups. J’aperçois les nuages que nous traversons pour la seconde fois, signe que le sol n’est plus très loin : je vois le sol approcher, approcher, approcher, voici le bout de la piste, là, juste sous moi, et déjà, c’est le choc des roues sur la terre ferme, et le rappel soudain de la terrifiante vitesse à laquelle l’avion se déplace et roule maintenant sur la piste. Est-ce qu’une roue ne va pas céder et envoyer tout l’appareil valdinguer hors de la piste ? Pourtant, à cette pensée, je suis déjà moins effrayé, me disant qu’il y aurait tout de même une petite chance pour que je réchappe à cet accident, s’il se produisait sur la piste, malgré la vitesse, les tôles déchiquetées, l’incendie qui ne manquerait pas de tout brûler : il y aurait tout de même une petite chance, me dis-je, parce que je serais sur la terre ferme, qui est mon élément naturel… Et j’ai donc eu à vivre cela trois fois dans la journée. D’abord pendant le trajet de Bordeaux à Paris, où je rejoignais, avec Julie, mon père, son amie et ma sœur Laura. Ensuite pendant le trajet de Paris à Rome. Et enfin, de Rome à Athènes. Mais une fois à Athènes, je n’étais pas arrivé au bout de mon calvaire ! Il fallait encore que je rejoigne l’Achaïe, via Corinthe, en voiture (louée à l’aéroport)… Or, je l’ignorais, mais les Grecs conduisent comme s’ils avaient neuf vies devant eux ! Je ne savais pas qu’il était possible de se comporter comme ils font dans ce pays où les virages sont si nombreux ! L’équivalent de nos routes nationales est généralement bordé de sortes de bandes d’arrêt d’urgence, lesquelles servent, en réalité, de voie à part entière, comme la voie normale qu’elles longent. Généralement, une voiture ne tient pas complètement dans cette voie qui n’en est pas vraiment une : les véhicules roulent donc à cheval sur la ligne qui sert à la délimiter à chaque fois qu’arrivent derrière eux des véhicules plus rapides encore (car tout cela se passe à grande vitesse, bien au-dessus de celle autorisée sur les panneaux) et qui souhaitent les dépasser (ce qu’ils manifestent par de frénétiques appels de phare). Généralement, la voiture en train de doubler doit empiéter, malgré tout, sur la voie d’en face, je veux dire celle où l’on roule dans l’autre sens, et sur laquelle, bien évidemment, les automobilistes font de même. Bref : conduire en Grèce revient à slalomer, non seulement entre les voitures qui vont dans le même sens que soi, mais aussi entre celles qui vont dans le sens contraire. Le plus effrayant est que ces dépassements insensés se produisent même dans les virages, quand il est donc impossible de savoir si quelqu’un, de l’autre côté du virage et dans l’autre sens, ne serait pas, par hasard, en train de faire exactement la même chose : dépasser une voiture (quand ce n’est pas un camion) en empiétant sur l’autre voie… Et pour corser le tout, mon père, cet enfant, loin d’être effrayé, était au contraire ravi de pouvoir s’amuser, pour une fois, au ‘‘coureur automobile’’ (il en était même grisé, et prenait peut-être plus de risques encore que les Grecs). De même qu’il existe un tourisme sexuel, il pourrait y en avoir un pour les chauffards : en Grèce, par exemple ! Toutes les règles que, je crois, mon père respecte assez scrupuleusement en France, il les a oubliées ici. Ce pays, d’où sort notre civilisation, qui a servi de modèle à notre culture, dont les auteurs devinrent les classiques des Romains (desquels nous tenons notre langue et le droit, entre autres belles choses), Romains qui aimaient tant la Grèce qu’ils en adoptèrent les croyances et laissèrent de leurs inscriptions en latin jusque dans Delphes (qui passait pour le centre du monde), comme le montrera, par exemple, la photo que, probablement, je prendrai mercredi (lorsque j’irai visiter le sanctuaire d’Apollon) d’une inscription que j’aurai trouvée là-bas dans la langue de Cicéron ; la Grèce qui nous a donné nos lettres et beaucoup des mots servant à désigner les choses qui nous paraissent les plus importantes : poésie, musique, école, lycée, politique, théâtre, etc., etc. ; et même, la Grèce notre mère, qui, d’une certaine manière, a reçu et porté dans son sein (la langue grecque) l’évangile, qui est, si j’ose dire, la semence déposée par le père (car notre civilisation a un père et une mère, et elle tient de l’un autant que de l’autre) ; eh bien cette antique Grèce est très en retard par rapport à la France, sa descendante, en matière de sécurité routière ! Les Grecs seraient-ils donc tombés dans la Barbarie ? Sur ce point précis, j’ai bien peur que oui, puisque, manifestement, la langue pourtant toute simple du code de la route n’est pas maîtrisée par eux, à moins qu’elle ne soit tenue pour du blabla, ce qu’elle semble être presque officiellement d’ailleurs, car je ne crois pas avoir remarqué que la police était beaucoup soucieuse de la faire entendre : absolument personne ne se soucie d’autrui sur les routes grecques. Je lisais récemment dans le blogue de Jean-Gérard Lapacherie que civilité avait autrefois signifié civilisation. Je ne sais plus qui a dit récemment que du barbarisme à la barbarie, le pas était vite franchi. Eh bien, les Grecs se servant de panneaux ronds cerclés de rouge et portant le nombre 90 pour indiquer qu’on ne doit pas rouler à moins de 90 kilomètres à l’heure commettent, il me semble, une forme de barbarisme et sombrent par là même dans la barbarie. La France a raison d’être si répressive en matière de sécurité routière. C’est réellement une question de civilisation. Nous autres Français aurions encore à civiliser beaucoup nos ‘‘mœurs routières’’, et pourtant, que nous sommes policés en comparaison de ces maudits Grecs ! Dès tôt ce matin, la mort semblait rôder autour de moi. Ma sœur et moi avons quitté Mont-de-Marsan en plein milieu de la nuit, afin d’arriver à temps à Bordeaux, pour l’enregistrement de nos bagages, qui devait avoir lieu deux heures avant le décollage de notre avion, prévu à sept heures. Pendant la première demie heure du trajet, entre les bancs de brume, nous avons dû croiser une bonne vingtaine de biches, par petits groupes de trois ou quatre, installées sur le bas-côté de la route, à la place des autostoppeurs (comme si, finalement, par la présence de ces (ses) bêtes, c’était la Diane qui sonnait, mais bien avant le jour). A chaque fois que je les apercevais, je priais pour qu’elles ne traversent pas soudain la route, ce qui aurait pu causer un accident, voire ma perte. Je disais à Julie, qui conduisait, qu’au cas où cela se produirait, il ne faudrait pas tenter de les éviter (même si c’est un réflexe), car cela risquerait de nous envoyer tout droit dans un pin, conifère plus mortifère, en l’occurrence, qu’une biche. Mais quel beau spectacle c’était que ces biches dans la brume. Le peuple de la forêt semblait ne plus se cacher des humains. Peut-être n’y a-t-il pas de beauté sans danger de mort ? « Wer die Schönheit etc. ». Est-ce que ça n’a pas été un peu cela, à une époque, le sida ? Courir les beaux garçons, mais encourir la mort ? Ces bêtes incroyablement gracieuses (et la grâce, c’est la vie) avaient l’air de fantômes. Elles ne nous voyaient pas, nous les vivants, qui roulions pourtant très vite et tout près d’elles. Ou bien est-ce nous qui sommes morts pour elles ?
21:35 Publié dans Journal, La Couronne et l'Epine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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