07/03/2006

Lundi 6 mars 2006

            Bien sûr, quand je dis que j’aimerais faire suivre ma bibliothèque au Mexique, ce ne serait qu’après installation, et qu’à condition d’une réussite sinon bonne, du moins pas tout à fait mauvaise. Le seigneur Lorenzo, commentant mon billet d’hier, me suggère la numérisation des livres. Il y a quelques jours, j’ai retrouvé dans un vieux classique Larousse que je n’avais pas ouvert depuis des années, une lettre de la grosse Glotte, datant d’une époque où elle n’était pas encore devenue ce personnage grotesque que nous avions inventé, mes amis et moi, pour rire pendant nos beuveries plus ou moins quotidiennes. Nous avions même fini par faire un recueil de toutes les insanités que nous avions imaginées, aujourd’hui perdu (plus exactement, il est resté entre les mains de la Galouse, qui n’est plus de nos amis, elle non plus, désormais) : « Glotte, elle est tellement grosse, que quand elle a ses règles, ses tampons hygiéniques, c’est des rouleaux de Sopalin ! » « Glotte, elle est tellement sale, qu’elle croit que dormir ça lave », qui était devenu, dans la satire a elle consacrée : « Il était une fois une grosse pas belle/Qui se prenait pour fine et sentait la poubelle./Mais bête elle était bien, parce qu’elle croyait/Que, je ne sais comment, dormir la nettoyait, etc. » « Savez-vous pourquoi, quand elle est excitée, Glotte a les yeux qui clignotent ? Parce qu’elle est tellement grosse qu’elle doit aller au bord de la mer et s’asseoir sur un phare pour avoir un gode à sa taille. » Je ne comprends plus très bien, aujourd’hui, comment tout cela pouvait nous faire rire. (Si j’étais honnête, je dirais que toutes ces méchancetés m’amusent autant qu’autrefois, mais je ne peux tout de même pas toujours montrer à mes lecteurs mon plus hideux sourire.) Je ne me rappelle plus vraiment pourquoi je me mis à haïr cette fille qui avait d’abord été une bonne amie. Ce n’est pas parce qu’elle était obèse, bien sûr, même si la petite ordure que j’étais ne se privait pas de se moquer de son excédent de graisse. Mais elle était sale, et elle puait. Un jour, dans la rue, j’avais froid. Elle me prêta son écharpe, et quand j’eus caché mon nez dedans, je sentis son odeur… Surtout, un week-end que nous voulions passer tous ensemble (la bande d’amis) dans l’appartement de Laurence, à Pau, nous eûmes d’abord à faire un détour (pour une quelconque raison) par la maison des parents de Glotte. Ce que nous vîmes dans cette maison ne peut se décrire. Tout y était d’une antique saleté : il avait fallu des années de laisser-aller, d’humanité confinée, pour arriver à une telle crasse. Pas une chaise, pas un verre n’étaient propres. Tout, absolument tout était souillé par cette famille. Sortir de la maison de Glotte, un lieu atrocement oppressant, infernal, aux murs éventrés, aux plafonds crevés, fut une véritable délivrance : l’air dehors était soudain comme de l’eau pure, mais je n’aimais plus Glotte et ne cessais, dès lors, de l’accabler d’injures. Or donc je disais que j’avais récemment retrouvé une lettre d’icelle, remontant à l’époque où nous étions encore amis. Je l’ai relue, et je me suis surpris à regretter sincèrement, l’espace d’un instant, tout ce que j’avais pu dire sur cette fille d’odieux, d’indigne, etc. Grâce à ce petit livre, tombeau d’une lettre oubliée, j’ai aperçu mon reflet dans une eau plus profonde que mon miroir ordinaire, et j’ai vu comme je pouvais être hideux. Les livres numérisés ne sont plus des volumes, dans lesquels pourrait venir se glisser l’oubli, en attendant que le souvenir ressuscite, des années plus tard et presque par hasard. Il faut au livre ses trois dimensions. Il ne peut pas exister uniquement dans l’esprit d’un homme ou dans la mémoire d’une machine. Il doit avoir un corps. Il lui faut être fragile et périssable pour exister et durer peut-être.

Commentaires

En tant que collectionneuse amoureuse de vrais, beaux, tridimensionnels, reliés, froissés, parcourus, vécus et vivants vieux bouquins mais aussi, comme quoi ce n'est pas antinomique, professionnelle du numérique, du monde qu'on appelle virtuel et de toutes ces petites choses en ik... mille mercis pour cette petite note réquisitoire.
(Votre Glotte m'a rappelé celle de mon lycée, même corpulence, même pestilence, mais en plus pas sympathique pour un poil... nous la surnommions "Groar"... curieux ces sobriquets en G. :)

Ecrit par : Slanka | 07/03/2006

Il me semble que c'est Tournier qui rappelle une anecdote à propos de Cocteau, dans un de ses essais. Cocteau étant interrogé à propos de tous les souvenirs accumulé dans sa maison, les récompenses, les livres, les oeuvres d'art, e tutti quanti, et sur ce qu'il prendrait en priorité si la maison devait disparaître dans un incendie, il répondit : "le feu".

L.

Ecrit par : Lorenzo | 07/03/2006

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