11/02/2006
Vendredi 10 février 2006
Il m’est impossible de rien écrire dans ce journal, sans qu’aussitôt après, généralement dans mon lit, lorsque je cherche le sommeil, me viennent à l’esprit toutes sortes de choses, aussi vraies que celles écrites plus tôt, mais qui les contredisent. J’écrivais hier qu’un grand trait de mon caractère était d’oublier la plupart des choses que j’ai faites ou qui me sont arrivées. Mais de quoi donc parlé-je, très souvent, dans ce journal, sinon de choses qui remontent à longtemps, et dont je me souviens ? Il serait plus juste de dire que cette ‘‘mémoire courte’’ est un trait de mon caractère extérieur, si je puis m’exprimer ainsi, qui ne se manifeste que lorsque je suis hors de moi-même, en relation avec une ou plusieurs personnes : aux yeux de ces personnes, j’ai la mémoire courte, mais seulement parce que je ne me rappelle pas les mêmes choses qu’elles ; ce qui leur semble mémorable ne l’est pas pour moi. Lorsque je suis seul, à l’intérieur de moi-même, et que je ne parle qu’avec moi, comme souvent dans ce journal, alors bien des choses me reviennent en mémoire. Justement, depuis deux ou trois jours, je n’arrête pas de me souvenir d’Ito (son véritable prénom était Christophe, mais tout le monde l’appelait Ito), le petit bègue avec qui j’avais couché une fois. J’ai retrouvé sa trace dans un passage de mon journal qui n’est, pour l’instant, pas encore publié, ni dans ce blogue, ni dans mon ancien site personnel, à l’abandon. C’était au mois de mai 2002. Or, force m’est de constater qu’avec Ito, j’avais été très gentil, uniquement gentil, et constamment, du début à la fin. Il est vrai que nous ne restâmes ensemble qu’une nuit. Mais cela contredit ce que j’écrivais hier : que j’étais totalement dépourvu de gentillesse. Non, je puis être extraordinairement gentil. Seulement, je suis avare de ma gentillesse, comme de mon argent et de mon temps. Chose plus incroyable encore, après nos ébats, j’avais pu dormir avec Ito, dans le même lit que lui, sans aucune difficulté, contrairement à mon habitude et à ce que j’ai dû écrire dans ce journal, plusieurs fois. Et même le lendemain matin, à mon réveil, je ne m’étais pas senti embarrassé par sa présence : j’avais lentement ouvert les yeux, et je l’avais vu là, couché sur le côté, en train de me regarder en silence, comme fait souvent Pélagie, quand elle attend que je me réveille. Par contre, avant de la relire dans mon journal, j’avais complètement oublié la suite, la fin de cette histoire qui aurait pu être belle, plutôt que simplement jolie : quelques jours après cette nuit, je l’avais croisé de nouveau, deux fois. Une première fois dans la rue. La seconde fois dans le bar que je fréquentais alors. Il m’avait ignoré. Son père, me sembla-t-il, dont il était encore très proche, et qui l’accompagnait, désapprouvait le penchant qu’il avait pour moi. J’écrivais dans mon journal : « Là encore, Christophe n’a pas fait un geste vers moi ; à peine m’a-t-il semblé qu’à certains de mes regards il répondait par une sorte d’imploration dans les yeux. Je crois qu’il a peur de son père et que ce dernier n’apprécie pas que son fils couche avec des garçons. Je dois dire que je comprends fort bien la frayeur de Christophe. Son père a tout bonnement l’air d’un tueur ! ». S’il n’y eut pas de suite, pour une fois, ce ne fut pas à cause de moi. Pourtant, cette imploration dans les yeux de Christophe, je la vois encore très nettement. Peut-être aurais-je dû faire quelque chose, finalement. Comme il était bègue, Ito m’avait abordé en m’écrivant un billet, qu’il avait laissé tomber par terre, devant moi. Je l’avais ramassé pour le lui rendre, mais il m’avait dit que le papier m’était destiné. Le mot est recopié dans mon journal : « Salut ! Bonsoir à toi ; je voulais juste te faire savoir que je te trouve charmant et que je serais ravi de faire plus ample connaissance avec toi ; voilà, sur ce à bientôt ici – au Dix bis – ou, si tu veux me contacter, tu le peux au 05.58.**.**.**. en demandant Ito. Bonne fin d’soirée. Ito. » Cette rencontre était devenue, dans l’épître que j’avais adressée à Myriam, pour son anniversaire, et dans laquelle je lui racontais tout, la rencontre et le reste : « Voici que tout soudain se montre un jeune bègue,/Un jeune grand garçon tout frétillant du sguègue,/Venu noyer aussi dans le vin son malheur./Il me lance un regard. J’y vois une chaleur/A faire fondre en verre un joli tas de sable !/Il s’approche de moi, puis pose sur ma table/Un tout petit papier, dessus lequel je lis:/‘‘Tu ne me connais pas. Je te trouve joli/Et veux faire avec toi plus ample connaissance.’’ Etc., etc. ». Finalement, nous ne nous étions connus que bibliquement. Mais quelque chose se passa entre nous, qui n’était pas loin d’être un petit miracle, et c’était parce qu’il était bègue : il parlait peu et tout doucement. Un de mes malheurs est que je ne puis m’empêcher, en amour, de guerroyer. Je le regrette, mais très souvent (peut-être pas toujours) je cherche à dominer. Il faut qu’il y ait un fort (moi si possible) et un faible. L’équilibre est difficile à trouver, et fragile. Mais le bégaiement d’Ito constituait une espèce d’infériorité naturelle, allant de soi, contre laquelle on ne pouvait rien, et qui me permettait de déposer les armes : mon petit bègue m’apaisait. A une époque, comme pour mes ‘‘petites amoureuses’’, je voulais écrire une Ballade de mes petits amoureux. Si je la fais un jour, il faudra absolument que j’y mette Ito. Il mérite bien cette place, à côté d’Augustin. Mais qui d’autre encore pourrait y figurer ?
02:19 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Commentaires
ça touche de t'entendre écrire comme ça...
Ecrit par : Emilie | 13/02/2006
ça touche quoi ?
Ecrit par : Zhang | 14/02/2006
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