15/01/2006
Samedi 14 janvier 2006
J’allais d’abord répondre à Ron dans les commentaires de mon dernier billet, et puis je me suis dit que c’était l’occasion d’en écrire un nouveau. Selon lui, mes textes ne sont pas toujours assez aérés. Ainsi, celui d’hier. Il ne pouvait le lire « sans froncer les sourcils. Quel pavé ! ». Il me demande si je crains les paragraphes et les sauts à la ligne. Non, je ne les crains pas, et s’il n’y a pas toujours de paragraphes, c’est fait exprès. « Exprès ? Comment cela ? » Eh bien, je veux dire qu’on ne pense pas toujours en faisant des paragraphes. Ce qu’on pense n’est pas toujours organisé, net, clair, précis. Rarement, même, dans mon cas. Mais quand je disais qu’il n’y avait pas toujours de paragraphe, ce n’était pas tout à fait vrai. Dans le texte d’hier, il y en avait bien un, mais un seul, à l’intérieur duquel tout devait entrer, où tout était donc comme tassé, écrasé, c’est vrai. Le résultat était sans doute un peu lourd, fastidieux, peut-être même bizarre, mais l’essentiel, à mes yeux, c’est qu’il était, par là même, une fidèle image de ma confuse et foisonnante pensée, si du moins ce mot n’est pas trop grand pour ce qui me passe par la tête ! Les paragraphes sont une affaire de sens. Or dans ce journal, on se soucie assez peu, finalement, d’avoir l’air tout à fait sensé. Le paragraphe est un artifice, une organisation, après coup, de la matière première qu’est la pensée. Une mise en forme, de la sculpture. Mais en réalité, souvent, je pense plusieurs choses à la fois, en même temps, des choses parfois même contradictoires et qui se heurtent et me heurtent moi-même. Je ne pense pas toujours les choses en bon ordre, les unes après les autres. Je pense en un seul paragraphe, et ce paragraphe, c’est ma tête. Dans ma tête, il fait sombre. On y voit mal, ça manque d’air et on s’y perd. Ce journal est une extension, ou un reflet de mon état, au moment où j’écris. D’où parfois, ces espèces de pavés : quand j’ai la tête un peu lourde, trop pleine qu’elle est de choses d’ailleurs souvent bien légères en soi, futiles ou sottes. D’autres fois, je prends la peine de mieux organiser tout cela, et je fais des paragraphes. Je suis un lunatique, mon humeur est d’une grande instabilité. Caligula, paraît-il, avait lui aussi l’humeur fort changeante. Exactement comme moi. C’est une des raisons qui me le rendent si sympathique : il me ressemble. (Ici, je pense, il serait possible d’aller à la ligne et de commencer un nouveau paragraphe !) On pourrait estimer que le travail d’écriture consiste précisément en une organisation de sa pensée, une opération visant à rendre sa pensée présentable. On écrirait pour se faire comprendre, en somme, peut-être même pour démontrer, pour démontrer qu’on pense bien, sinon pour démontrer que sa pensée est la meilleure. Mais on peut aussi écrire pour se montrer, pour se faire prendre, je veux dire : pour se donner. Est-on uniquement ce qu’on pense ? N’est-on pas aussi, et peut-être davantage, la difficulté qu’on a à penser, à avoir une pensée organisée, par exemple ? Si l’on est confus à l’intérieur, parler clairement, n’est-ce pas tromper son monde ? Quand il m’arrive d’organiser ma pensée, c’est que je suis d’humeur à me montrer à mon avantage. Mais au fond, je me dissimule alors, et je mens. Ecrire, ce peut être aussi désorganiser sa pensée, pour faire voir à quel point sa tête est un labyrinthe, où l’on s’amuse (mais ce n’est pas toujours un jeu) à se perdre. Car parfois, on entre dans les labyrinthes, non pour retrouver la sortie, mais pour éprouver ce que c’est d’être perdu. C’est grâce à Ron et à sa question que je viens de comprendre, ce soir, en répondant, pourquoi j’avais cette manie de me contenter souvent d’un seul trop long paragraphe, au lieu d’en écrire plusieurs plus courts : parce qu’aérer mes textes, ce serait faire croire qu’on n’étouffe pas, là-dedans.
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Commentaires
Cher Olivier, vos réflexions sont passionnantes. Vos lecteurs assidus suivent – comme moi, je suppose – cette « montée en régime » de votre journal blogué, dont l'écriture se densifie au fil des mois : il me semble que, comme nous tous (j'entends : ceux qui prennent la Toile au sérieux), vous trouvez peu à peu l'équilibre entre les ressources et les contraintes du support et le métabolisme singulier de votre langue.
Je tiens juste à vous apporter un point de vue, qui ne prétend à rien de péremptoire.
Je vous suis parfaitement sur l'explication très subtile (en même temps que loyale) que vous proposez de votre « écriture en pavés ». Vous comptez de solides antécédents : je songe aux écrivains du Nouveau Roman, à des auteurs comme Michel Butor qui, passées les dérives avant-gardistes (des livres de 200 pages sans un signe de ponctuation ni un alinéa…), ont fini par nous familiariser avec d'autres régimes visuels que la typographie sagement ventilée sur la page par jolis petits paragraphes débités – approximativement, je suis bien d'accord avec vous – par unités de sens ou, plus simplement encore, de lecture (de souffle).
Cependant, nous sommes sur la Toile. Ron, en cela, vous propose une réaction de lecteur qu'aucune justification de satisfera tout à fait. C'EST SON ŒIL QUI S'ADRESSE À VOUS, non sa pensée de lecteur empathique, attentif, assidu à votre texte, à votre langue. Il vous dit : pour me fondre dans le régime de votre langue, je rencontre cet obstacle, DEVANT L'ÉCRAN, du pavé gris (que je ne rencontrerais peut-être pas ainsi, avec cette intensité, sur la page imprimée). J'ajoute, pour ma part : il m'arrive de perdre la phrase en fin de ligne, mon œil trébuche, hésite au « retour ligne », repart parfois sur le début de la ligne que je viens de lire, ou saute la ligne suivante. Cela parce qu'il manque d'appui, de prise. Les paragraphes, ce sont les prises de l'œil, comme les aspérités sur la paroi, j'imagine, pour qui se livre à l'escalade ou à la varappe. Lire, c'est faire de la varappe descendante sur un texte.
C'est, assez précisément, pour improviser à l'écran une solution à ce problème qu'il m'arrive de plus en plus souvent de procéder par petits paragraphes isolés, séparés par un astérisque, lorsque ma pensée foisonne, fourmille, papillonne autour d'un thème, d'une image. Il me semble que le lecteur « fera son marché » sur l'étal de mon propos de façon plus confortable. Mais il existe sans doute d'autres stratégies possibles.
Vous avez eu raison de revenir ainsi sur la remarque de Ron. Car votre Élisa de vendredi – un des plus beaux textes que vous nous ayez donné à lire – m'a dissuadé d'entrer dans le débat sur le moment, souhaitant m'en tenir à la magie de votre évocation. Ce billet « technique » qui lui fait suite invite à vous répondre techniquement, et c'est parfait.
[Il est vraiment temps que vous trouviez le titre de votre Journal en ligne. Le fruit est parvenu à maturité.]
Ecrit par : Dominique Autié | 15/01/2006
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