14/01/2006
Vendredi 13 janvier 2006
Je n’aurais rien eu à écrire dans ce journal, ce soir, si je n’avais pas lu le dernier billet de Juan Asensio, plus intime que d’habitude. Il y parle des visages du passé. Je me suis souvenu de celui d’Elisa, que je trouvais si belle, au temps du collège. Elle attirait sur elle les regards de tous les garçons. Et les filles étaient jalouses. « Je suis à peu près certain, dit Asensio, que si je croisais à présent, au détour de quelque rue parisienne ou lyonnaise, ces gamines devenues des femmes dont je ne sais plus rien, je les reconnaîtrais du premier regard […] ». Un jour, quelques années après le collège, dans une gare, j’ai croisé Elisa. Je ne l’avais pas même remarquée : comment l’aurais-je pu reconnaître ? Non, c’est elle qui m’a reconnu… Ces quelques années l’avaient rendue quelconque. Je fus si ébranlé par l’inadéquation de la réalité que j’avais sous les yeux au souvenir dont j’aimais parfois encore me bercer, que je ne fus pas même capable de simuler l’enthousiasme généralement requis dans ces sortes de retrouvailles, fortuites. Et son enthousiasme à elle s’était lui aussi comme affadi. Il n’y avait plus rien du sel d’autrefois. Peut-être était-elle consciente, si jeune encore, de l’espèce d’affaissement de sa personne, du gondolement de son visage. A sa place, moi aussi, je n’aurais plus eu le cœur à être joyeux. J’avais été si fier de faire partie de son petit cercle ! J’avais même cru pouvoir me dépuceler avec elle ! (Je dus finalement attendre Anne, si mes souvenirs sont bons, car ils me jouent parfois des tours. Esteban me dit que si j’ai la mémoire si courte, c’est parce que je ne m’intéresse qu’à moi. L’autre jour, nous parlions d’Armando. J’aimerais, lors d’un prochain voyage (dans quelques mois, peut-être dans quelques années) qui nous ferait traverser l’Atlantique en bateau, puis les Etats-Unis en voiture ou en train, j’aimerais aller jusqu’au Mexique, à Guanajuato, la ville où vit désormais Armando. Là, nous pourrions boire du café dans son café ; mais peut-être, d’ici là, aura-t-il réussi à ouvrir son restaurant. Toujours est-il que je ne me souvenais plus de l’âge dudit Armando. Esteban, lui, alors qu’il ne l’a jamais rencontré, a été capable de me le dire. Et moi, qui ai tout de même couché avec lui, je ne le sais déjà plus : entre vingt-deux et vingt-cinq ans. « Mais comment sais-tu ça, Esteban ? – Je l’ai lu dans ton blogue, Olivier… ». Je sais qu’Armando lit ce journal, lui aussi. Il me l’a dit encore la dernière fois que nous nous sommes électroniquement parlé. Mais je pense qu’il ne m’en voudra pas de ne pas connaître son âge exact. L’essentiel est que sa date de naissance soit notée dans mon agenda : le 10 septembre.) Pour en revenir à Elisa : elle était devant moi, je pouvais la toucher, mais il me semblait que ce n’était pas elle que j’avais sous les yeux. D’ailleurs, je n’avais plus envie de la toucher. Pourtant, de son point de vue à elle, elle devait toujours indubitablement être Elisa, puisqu’elle ne s’était jamais perdue de vue. Je me suis alors demandé si je l’avais jamais vraiment aimée, même autrefois : si c’était bien elle que j’avais aimée. « Où est, vilain petit génie,/Lisa, ma belle tracassière,/Toujours grondée ou bien punie,/Pour ses paroles outrancières ? ». A-t-elle jamais été ailleurs que dans mes petits vers ? Pour être tout à fait honnête, quitte à me rendre définitivement antipathique à mes derniers lecteurs, si Augustin n’avait pas été si doublement beau, notre violente amitié n’aurait jamais été possible. Je ne lui aurais peut-être même jamais adressé la parole. Il avait une beauté du jour, qui n’était pas celle de la nuit, du sommeil. Derrière sa première beauté se cachait une moralité des plus douteuses. « Je pensais m’approcher d’un jeune patricien,/D’un bel enfant de chœur, d’un élève modèle ;/Je ne trouvais en lui qu’un petit infidèle,/Volage oiseau de nuit, débauché magicien. » Il avait un nombre incalculable de défauts et de vices, dont nous avions certains en commun, qui me l’auraient à coup sûr rendu fort détestable s’il avait été laid, ou même seulement d’apparence quelconque, mais que sa beauté diurne faisait aimer comme des qualités ou des vertus sulfureuses, accessibles aux seuls initiés : à ceux qui avaient été initiés à son corps délicieux. Mais j’avais surtout une passion pour son autre beauté, sa beauté nocturne, celle qu’il avait pendant son sommeil (et il dormait beaucoup. Je me demande s’il n’était pas narcoleptique. Une fois, je l’ai même vu s’endormir pendant que notre professeur de grec était en train de l’interroger !) : Je ne me lassais pas de le contempler pendant qu’il dormait. Il avait l’air d’un ange, réellement, c’en était même inquiétant, parce qu’on se sentait coupable de l’observer ainsi, à son insu. Sa beauté nocturne le lavait de l’autre, le purifiait, en faisait un innocent. J’étais amoureux de cet ange. Et pourtant, Augustin, l’être conscient, celui qui avait d’ailleurs si peu de conscience, Augustin n’était pas un ange.

Elisa
02:05 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note
Commentaires
Le temps du passé vapeur d'adolescence souvent mise jetté à l'oubli. Elisa fut pour moi une chansson révante a mon cerveau absinté par le temps. Ma peau n'est pas ridée Vilaine est jeune et entrainante dans sa cadence de vie presque sereine meme parfoir. Le regard tiré vers le haut de cette demoiselle je dirait papillon ou biche en langue courante. Mais c'est les mots qui courent dans l'esprit de Vilaine. Son regard en hauteur du ciel l'aurait elle plongée dans les songe du monde, fronde de nos jours, et prompte du furur. Le passé n'est pas un temps simple disait jack salomé. Mai le futur n'est pas simple non plus pour tout le monde. naissance brillante et lavé par l'insouciant ri d'un enfant. Comme j'aimerais parfois revenir.... Aux doux bras qui berçait et l'ombre odeur chanté au dessu de mon lit de reve.
Ecrit par : vilaine fille!!! | 14/01/2006
J'ai une requête.
J'aime te lire.
Tes mots, ton style, on dirait de l'alexandrin même en prose, des fois.
Mais, s'il te plaît, peux tu "aérer" tes textes ? Je ne peux lire, ce matin, celui du jour, sans froncer les sourcils. Quel pavé !
Crains tu les paragraphes et les sauts à la ligne ?
Cordialement,
Ron.
Ecrit par : ron | 14/01/2006
Délicieuse.
L.
Ecrit par : Lorenzo | 14/01/2006
Ron, quand il n'y a pas de paragraphe, c'est fait exprès!
Ecrit par : oliviermb | 14/01/2006
Ah? Mais c'est très désagréable quand même ! :)
Ecrit par : ron | 14/01/2006
C'est pour ça que j'ai mis la photo d'Elisa à la suite, pour terminer par quelque chose d'agréable. Lorenzo a apprécié, lui!
Ecrit par : oliviermb | 14/01/2006
J'ai vu la photo, elle est mignonne, mais le pavé amoindrit la qualité du texte. J'ai cru (pour rentrer dans les détails pratiques) que tu citais le type sur toute la longueur.
Non, sérieusement, considère ma demande.
Explique moi cette histoire de "c'est fait exprès" ?
Ecrit par : ron | 14/01/2006
Non mais dis donc, Ron, je te rappelle que les citations sont signalées par des guillemets et que quand les guillemets sont refermés, c'est que la citation est terminée! ;-)
Pour ce qui est de ta question sur le paragraphe unique fait exprès, j'y réponds dans mon dernier billet, qui n'est malheureusement pas très aéré lui non plus.
Ecrit par : oliviermb | 15/01/2006
En voilà un beau billet cher Olivier, tassé ou pas (le billet, pas vous).
Amitiés.
Ecrit par : Stalker | 16/01/2006
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