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21/12/2005

Mercredi 21 décembre 2005

        Bizarre. Je disais hier encore à Esteban (qui, prétendant être sûr que je ne rêvais jamais de lui, s’en plaignait beaucoup) que je ne me souvenais pas de mes rêves, la plupart du temps. « Mais je suis dans tes cauchemars, au moins ! » Non plus. Dans mes souvenirs, et c’est déjà beaucoup, quand on sait (comme c’est son cas) à quel point j’ai la mémoire courte, et comme des pans entiers de ce que j’ai pu vivre, avec lui comme avec d’autres, se sont évaporés de ma cervelle, qui est fort poreuse. Je suis toujours un peu embarrassé par les récits que me font Esteban ou d’autres de choses que nous avons vécues ensemble et dont je n’arrive pas à me souvenir, quand même on est en train de me les rappeler, avec force détails, détails parfois très déplaisants, inhabituels, et que je devrais donc me rappeler, précisément à cause de ce qu’ils ont d’incongru pour moi. Mais non. Je passe pour un goujat aux yeux de mes malheureux « oubliés », qui s’en plaignent, alors que c’est moi qui serais bien à plaindre, puisque ma vie s’efface, m’échappe et n’a pour ainsi dire pas été vécue. Or voilà que ce matin, je me souvenais de mon rêve. J’étais dans une petite ville d’Allemagne, au bord de la mer. C’était la fin du jour, mais la lumière était la même qu’au Cap de l’Homy (la plage atlantique de mon enfance). Je marchais dans la rue, à côté d’un grand blondinet. Nous étions tristes. Il y avait une espèce d’atmosphère de fin de vacances. Nous nous aimions. Mais nous allions être séparés. J’ai posé ma tête sur l’épaule du garçon, et nous avons continué de marcher ainsi, preuve, sans doute, qu’il n’était pas si grand que cela. Mais c’est une loi des rêves : il est possible d’être aussi grand que ceux qui sont plus grands que soi. Je me suis réveillé, désespéré d’être séparé de ce garçon idéal, qui n’existe que dans mes rêves et que je ne rencontrerai donc jamais. Mais je le connais depuis toujours. Et ce n’est pas la première fois que je le croise. C’est le même qui me réveilla, il y a dix, quinze ou vingt ans, dans un autre rêve, où j’étais en train de dormir, en plein jour, sur la plage du Cap de l’Homy. Le soleil était écrasant et, soudain, sentant une ombre s’abattre sur moi, j’avais ouvert les yeux. Il était là, la tête à la place du soleil, en train de me regarder. Il était mon soleil. Mais je m’étais alors réveillé, je veux dire vraiment réveillé, avec ce même désespoir, qui ne m’a probablement pas quitté depuis. Qui sait si je ne mène pas, dans mes rêves, tout une vie heureuse, avec ce garçon, une vie solaire, sublime, mais irrémédiablement perdue, oubliée…
        Je viens de m’apercevoir que nous étions le 21 décembre. Ce n’est sans doute pas un hasard si j’ai fait ce rêve aujourd’hui, en plein solstice. Le solstice d’hiver devrait être un jour noir, puisqu’il est le plus court. Pourtant, dans ma mythologie personnelle, il est un jour heureux. Après lui, les jours vont rallonger. Le soleil doit revenir, comme il est revenu dans mon rêve. Toute l’année, j’attends le retour du solstice d’été, du jour le plus long, que je rêve de passer entièrement avec l’élu. Et chaque année, ce jour revient, que je passe seul. Il est tout de même inquiétant que le soleil de mes rêves me laisse une impression d’adieu alors même qu’il devrait m’annoncer son retour. Je vieillis.
        Le personnage de Julien est le fruit de ces rêves. Bien qu’il ait des cheveux noirs, il est un descendant de ce garçon solaire que j’aperçois la nuit. Moi-même, enfant, j’étais blond. Je ne suis devenu brun que plus tard. On pourrait imaginer la même évolution chez Julien. Il serait un soleil qui s’éteint. Jailli de mes rêves, et dépérissant dans le monde. Dans l’ancien projet de La Boucle d’un songe, Julien coupait ses cheveux, dont il faisait l’offrande au soleil (cf. également la mèche de cheveux d’Antinoüs dans Mémoires d’Hadrien : « Sur une table d’offrandes, les cendres d’un sacrifice étaient encore tièdes. Chabrias y plongea les doigts, et en retira presque intacte une boucle de cheveux coupés. »). Les cheveux de Julien pourraient repousser blonds (après sa mort ?). Sa tête même serait un jardin d’Adonis.

Commentaires

Je ne me plains absolument JAMAIS !

Ecrit par : esteban | 24/12/2005

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