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04/10/2005

Lundi 3 octobre 2005

        Quand je me suis réveillé, à la fin de la matinée, le ciel avait une couleur inhabituelle, franchement anormale, voire inquiétante (j’avais complètement oublié qu’il y avait une éclipse aujourd’hui. Je ne m’en suis souvenu que cet après-midi, quand ma mère m’en a reparlé). J’ai regardé ma montre, pour vérifier que je ne venais pas de me réveiller à six heures du soir, comme autrefois. Ç’aurait pu être la fin du monde, mais je me suis contenté d’aller préparer mon petit déjeuner.
        Cet après-midi, dans le supermarché, il y avait un grand roux d’une beauté sidérante, sidérale, jamais vue, me suis-je d’abord dit. Puis je me suis aussitôt rappelé, au contraire, que j’avais déjà vu cette beauté (qu’en réalité j’étais en train de reconnaître, d’où, peut-être, une plus grande émotion), que j’avais déjà vu cette beauté, disais-je, dans la personne de Sandrine F***, rousse elle aussi, et d’une beauté époustouflante, sans doute la plus belle fille que j’aie jamais connue. Enfants, nous étions inscrits au même cours de dessin. Elle avait des nattes. Puis nous nous étions retrouvés en hypokhâgne. Sa très grande beauté, je crois, l’avait rendue antipathique à toute la classe. Ça ne comprenait pas qu’une telle beauté n’eût pas de petit ami. Anne se demandait même (et d’autres avec elle) si elle n’était pas lesbienne (ce qu’elle était peut-être, d’ailleurs, mais là n’est pas la question). Sandrine était d’une si grande beauté que personne ne pouvait l’aimer. Les filles, sans doute, étaient jalouses de toute cette beauté qu’elles n’avaient pas. Les garçons, eux, savaient bien qu’ils ne la méritaient pas. Quant à moi, j’étais de Mont-de-Marsan, comme Sandrine, autant dire de la même origine, donc hors jeu (inceste ?) ; simplement, j’étais bêtement fier de venir d’une ville où les filles étaient si belles ; de toutes façons, je n’avais alors d’yeux que pour un garçon tout blond d’une autre classe qui s’appelait Edouard, à qui je n’avais jamais parlé (je n’avais pas encore rencontré Augustin, à l’époque), et, pour la bagatelle, j’avais Anne, déjà.
        Mais Sandrine n’avait-elle pas un frère ? N’y avait-il pas un petit roux avec elle, au cours de dessin ? Ne serait-ce pas le garçon de cet après-midi ? Il y avait dans sa démarche, dans ses gestes, la même espèce de noble immobilité, de grâce altière que chez Sandrine. Et le même style vestimentaire, mais pour garçon. Je l’ai suivi. On eût dit un dieu grec. Il marchait dans les rayons du supermarché comme une Artémis dans les bois. D’ailleurs, il m’a soudain lancé l’incompréhensible regard de quelqu’un qui avait tout compris, qui savait, sans m’avoir un seul instant regardé jusque là, que j’étais en train de l’observer et de le suivre depuis le début. C’était un peu le regard de la biche à trois pattes de Morcenx, courroucé, humide, brillant, dur et fragile. J’avais dit au sujet de cette bête que je n’avais encore jamais rencontré de regard si intense. Mais c’était avant de croiser ce garçon dans le supermarché. Je l’ai vu encore à la caisse, déposer de ses mains d’une blancheur qu’on voudrait pouvoir laper comme du lait dans une coupelle les différents articles sur le tapis roulant. Entre autres produits : trois boîtes de lait. Pourquoi pas six ? C’est en le revoyant, encore un peu plus tard, devant l’arrêt de bus où il attendait, majestueusement droit, que j’ai compris : il n’a pas de voiture à lui, et doit limiter le nombre de ses achats en fonction de sa force physique (il doit tout porter de ses mains jusque chez lui). Cela m’a encore plus ému. Transporter tous ces paquets doit lui être pénible, mais il ne laisse rien paraître que sa souveraine beauté : ni son essoufflement, ni le tremblement de ses bras. Cela nous fait un point commun. Comme lui, je ne laissais jamais rien paraître de mes souffrances, autrefois, et j’en souffrais encore plus. Depuis, je ne laisse guère paraître plus de choses, mais je ne souffre plus, la plupart du temps, ou si peu.

Commentaires

Je salue votre retour. Les femmes rousses sont des splendeurs qui se déplacent dans un monde indigne d'elles. Les roux aussi, je ne sais pas, certainement.

Ecrit par : Jacques Layani | 06/10/2005

Ah, tout de même; j'allais alerter Interpol : c'est que j'étais inquiet de ce retour qui n'arrivait pas !

Ecrit par : Pierre Tombale | 06/10/2005

Je suis heureux de vous retrouver, et de voir qu'on m'attendait.

Ecrit par : oliviermb | 08/10/2005

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