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25/09/2005
Dimanche 25 septembre 2005
Hambourg. Pendant le trajet entre Münster et Hambourg, sorte de dispute avec Esteban. Il m’a demandé si je voulais qu’il reste attendre à Mont-de-Marsan le départ de son avion, dimanche prochain (nous serons de retour vendredi). J’ai bien peur de ne pas avoir donné la bonne réponse. Conséquence : petite crise de nerf : je le trouverais trop vieux, aurais honte de lui, pourrais faire des efforts, et prendre en considération qu’après ce voyage, jamais plus, peut-être, nous ne… Nous ne quoi, déjà ? Mais je ne me laisse pas impressionner par les toujours et les jamais : cela reviendrait à lui céder du terrain. Après, ce serait les souvent, puis les parfois, et finalement, je n’aurais plus une minute à moi. A cela s’ajoute le fait qu’il aurait préféré aller à Amsterdam plutôt qu’à Hambourg. Il évoque d’abord la possibilité d’arrêter dès aujourd’hui notre voyage et de rentrer. Il me laisserait à Bordeaux (avec toutes mes valises, le goujat ! Mais je ne dis rien, je ne voudrais pas le laisser croire qu’il peut mener si facilement la danse : je fais comme si tout cela m’était totalement indifférent, ce qui n’est d’ailleurs pas loin d’être vrai, de toute façon : à quoi bon continuer ce voyage, si c’est pour subir les angoisses existentielles d’un tout frais quinquagénaire, qui n’a certes aucun problème avec son âge, mais qui le dit tout de même à longueur de journée ! Dès qu’il croit que quelque chose en lui me dérange, il rapporte cela à son âge, jamais à ses manières, par exemple, ou à sa gestuelle, qui me sont pourtant bien plus insupportables.). Lui, de son côté, retournerait attendre son avion à Paris.
Puis Esteban me demande si je serais d’accord pour aller, après Hambourg, à Amsterdam au lieu de Cologne et Nancy. Je lui dis ce que Polly Peachum à Macheath : « Wo du hingehst, da will ich auch hingehen ». Au moins, cela lui rend son sourire.
Je suis surpris par le nombre de clochards qu’on trouve dans les rues de Hambourg, en plein centre de la ville, entre les vitrines des magasins de luxe. Il me semble qu’il n’y en avait pas autant, autrefois. Ces pauvres gens sont déjà des fantômes. Ils hantent nos villes, qu’ils ne peuvent pas quitter, et personne ne les voit. Il y a les clochards endormis, qui sont peut-être morts sous leurs monceaux de hardes. Il y a ceux à genoux, la main tendue, comme pétrifiés, les yeux ouverts sur un monde qu’ils ne voient pas, un monde dont la foule des passants et le tumulte des voitures ne sont plus, un monde sourd et déserté. Certains ont des regards de déportés. Nous avons également croisé une petite dame très comme il faut, qui nous a demandé si nous n’avions pas pour elle eine kleine Spende. Esteban la lui a donnée. Il y a aussi ceux qui sont encore de notre monde, et qui, voyant que nous affectons de ne pas les voir, nous interpellent et se moquent de nous. Pour rien au monde, je ne donnerais à ceux-là, si effrayants, peut-être même violents. Mais je n’ai pas bonne conscience, et au fond, je sais bien qu’ils ont raison d’être violents. D’ailleurs, ce n’est pas tant eux que nous, les violents. Eux réagissent avec une violence égale à la violence de notre inaction, de notre indifférence. Mais que faire ? Donner trois sous ? Mais si l’on doit donner trois sous à tous les clochards qu’on croise, il ne faut pas se promener dans les rues de Hambourg, ou alors, on se trouvera vite soi-même dans la nécessité de faire la manche.
Une fois, c’était à Bordeaux, j’attendais le bus. Il y avait un clochard, répugnant de saleté, à moitié fou, qui habitait sous l’abri. Il me demanda une cigarette. Je la lui donnai. Poliment (et bêtement), je lui demandai s’il avait du feu. Il répondit méchamment, en désignant sa ‘‘maison’’ et le sac où se trouvait tout ce qu’il possédait, que non, il n’avait pas de feu. Je lui tendis donc mon briquet. Mais à cause du vent et de la déchéance physique, il ne réussit pas à allumer sa cigarette. Ses gestes ressemblaient à un combat désespéré, une injustice de plus. Je lui repris le briquet, lui demandai de me donner la cigarette, souillée par son horrible bouche, l’allumai moi-même, avec ma bouche, et la lui rendis. Après qu’il eut aspiré la première bouffée, son visage sembla s’illuminer. Il me regarda comme peut-être jamais quelqu’un ne fit avant lui (ni après) : on eût dit qu’il se rendait compte que quelque chose d’extraordinaire s’était passé. Il n’en revenait pas que j’eusse pu allumer une cigarette touchée par lui. Avec un regard aussi stupéfait que si je l’avais ressuscité, il me remercia comme si j’avais été un véritable saint, une apparition, un miracle. J’en eus honte, après coup, parce que je savais que tout le monde, autour de nous, nous avait regardé et pouvait se dire que j’avais fait cela pour me faire voir, me faire valoir (j’étais atrocement ‘‘phobique social’’, à l’époque, et me sentais accablé, écrasé par tous les regards imaginables, même ceux qu’on ne me lançait pas). Mais j’avais agi presque sans m’en rendre compte. J’aurais pu jeter la cigarette souillée et en prendre une nouvelle. Mais non. Tout cela s’était passé très vite et très naturellement, comme avec un ami de toujours. Ce n’est que lorsque le visage du clochard s’éclaira que je pris conscience de ce que j’avais fait, qui n’était certes pas grand-chose, mais peut-être un peu plus, tout de même, qu’une simple aumône. J’ai bien changé depuis, et je serais sans doute incapable, aujourd’hui, de refaire la même chose. Pourtant, ce doit être la seule vraie bonne action que je fis de ma vie. Pendant quelques secondes, j’avais aperçu le fantôme, je lui avais confirmé qu’il existait, je lui avais rendu la vue parce que je l’avais regardé. Il doit être mort maintenant.
A Bordeaux encore, il y avait un clochard qui s’appelait Max. Il était connu des étudiants, parce qu’il allait souvent dans un troquet qui s’appelait Chez Antoine et qui était très fréquenté par eux, à cause du prix modique des consommations, et peut-être aussi parce qu’aller boire dans un tel endroit donnait un genre qui plaisait à la jeunesse (le genre désargenté). Myriam et moi, apparemment, étions victime de cette mode, qui aimions surtout picoler pour pas cher. Toujours est-il que Max, qui n’était pas fou, allait souvent chez Antoine, où il savait que cette jeunesse prétendument désargentée lui offrirait des coups à boire pendant toute la soirée. Je n’aimais pas ce Max. Son odeur était atroce (une fois, il avait même fait sous lui). Et je détestais le voir, pour mériter ses ballons de rouge, danser devant nous, grotesquement (un peu comme mon professeur de philosophie, en hypokhâgne, qui était porté sur la bouteille et qui termina clochard, lui aussi). Il avait une chanson fétiche (Il est libre, Max) qu’il nous demandait de faire passer sur le juke-box. On apprit un jour qu’il était mort dans une rixe entre clochards. Je me demande si Chez Antoine fut aussi fréquenté après cela. Max n’avait pas l’air d’un fantôme, lui. Au contraire, il semblait tout heureux de vivre, quand nous le rencontrions dans ce bistrot.
Mais c’est peut-être bien un fantôme que je rencontrai en Allemagne, adolescent, dans une gare (celle de Hambourg ou de Berlin ? J’ai oublié). Un clochard, là encore, avec des griffes jaunes et toutes recourbées. Tout à coup, il fut devant moi, et me dit, en français, sans aucun accent, mais sur un ton plein de reproches, qu’il avait connu ma mère et qu’il savait son nom, nom qu’il me donna, véhémentement, comme s’il s’était agi de la preuve irréfutable de quelque très grande culpabilité, avant de disparaître dans la foule, en me laissant sans voix. Peut-être était-ce un mauvais tour qu’avaient voulu me jouer mes camarades, amusés de rencontrer en Allemagne un clochard français. Mais j’avais si peu cru à ce qui venait de se passer que je m’étais bien gardé d’en parler à personne. Pourtant, il doit y avoir une explication rationnelle à ce souvenir inexplicable. Je ne crois pas aux fantômes.

Le Rathaus.

Les portes fermées du Rathaus.
Le 25-09-2005
Munster - Hambourg
Sur l’autoroute de Hambourg, fort de ma cote de popularité en hausse, je demande à Olivier si cela ne le dérange pas que je passe les deux derniers jours de mon séjour européen à Mont-de-Marsan. Je sais que c’est son fief et qu’il n’aime pas s’y montrer avec moi. Il me répond d’un ton désagréable qu’il a ses habitudes dans sa ville, que je n’en fais pas partie et qu’en conséquence, il souhaiterait me voir passer mon chemin au plus vite. Je savais bien que l’état de grâce ne pouvait durer ! Puisque c’est comme cela qu’il voit les choses, je m’arrêterai à Bordeaux et le mettrai dans le train pour Mont-de-Marsan. Je ricane en l’imaginant traîner ses innombrables sacs qui semblent se multiplier au fil des jours ! Je sais, il sait, que je n’en ferai rien…
Hambourg est la ville la plus déprimante qu’il m’ait été donnée de voir. Après notre installation au Reichshof situé à côté de la gare, nous profitons des dernières lueurs du jour pour nous promener au centre. La mairie, sur laquelle une banderole largement déployée annonce une journée de portes ouvertes, est fermée à double tour ! Dommage, il parait que c’est le seul bâtiment intéressant de la ville… Pour le reste, l’opulence des devantures de magasins cache mal la misère qui s’entasse sous chaque porche où tous les miséreux d’Europe semblent s’être donnés rendez-vous. Avec la nuit, les rues semblent se vider comme par magie de leur population diurne qui est remplacée par une faune interlope à la mine patibulaire. L’impression d’être à Panama City… Ça pue la misère… Une fille achève de faire un mauvais « trip » sur le trottoir… Ma chambre au Reichshof ne donne précisément sur rien, pas même sur un mur, mais sur une espèce de grosse canalisation en ciment dans laquelle montent de sourds grondements. Envie de quitter cet endroit au plus vite.
Le soir, nous dînons à l’hôtel, tant l’idée de ressortir dans la rue nous semble désagréable.
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