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10/08/2005
Mercredi 10 août 2005
Cet après-midi, je recevais, chez ma mère, Incomparable, le « journal croisé » (comme dit le garçon) de Renaud Camus et Farid Tali, Mon Voyage d’hiver (Vincent Dieutre) et les poésies de Chénier, dans l’édition de Becq de Fouquières. Malheureusement, ce n’était pas comme je l’avais espéré, l’édition critique que la collection Poésie/Gallimard reproduit en fac-similé (et qui, déjà, perd toutes ses feuilles), mais, ai-je lu au tout début de la préface, une édition « dégagée de tout son savant appareil ». Les dates auraient dû me mettre la puce à l’oreille (lorsque j’avais repéré le volume sur Internet) : l’édition reproduite en fac-similé est de 1872, et la mienne de 1881. L’espoir m’avait aveuglé et j’ai fait dépenser à Esteban quarante euros pour rien. Enfin, pas tout à fait pour rien, car c’est un très joli petit volume, à l’évidence beaucoup plus solide que celui de Gallimard. J’ai lu assez vite Incomparable. C’est la relation (du moins du point de vue de Camus) d’une « non-histoire » (qu’on voudrait pourtant de tout cœur, comme lui, voir se réaliser, et qui peut-être se réalise, d’ailleurs, je ne sais, étant bien loin d’avoir lu tous les volumes du journal de Camus) : « Bizarre : je sais très bien que cette histoire n’est rien, qu’il n’y a pas d’histoire. Mais le je qui le sait n’occupe qu’une toute petite partie du territoire, le centre, si l’on veut, la capitale provisoire. Il est sans pouvoir sur les provinces où se fomentent la rêverie, le rêve et même les plans d’avenir ». Mais du point de vue de Farid Tali (un fort joli garçon, en effet), il s’agit bien d’une histoire (quoique sans doute pas de l’histoire que voudrait Camus, une histoire d’amour), et ce dernier rapporte lui-même cette parole du garçon (en faisant l’étonné ! quelle mauvaise foi ! on croirait Esteban !) qu’entre eux, il y a un « lien pour la vie », déjà. Si non-histoire il y a, c’est parce que les deux hommes, lorsqu’ils se rencontrent, ne se trouvent jamais vraiment sur le même ‘‘tour’’ de la spirale. Ainsi : « Farid, écrit Camus, prend très au sérieux le projet que j’avais annoncé comme une plaisanterie, que nous publiions conjointement nos journaux intimes de cette petite semaine, et peut-être sans délai. » S’il est si difficile pour Renaud Camus et Farid Tali de donner à leur histoire le nom d’histoire à part entière, c’est sans doute pour les mêmes raisons (très banales, d’ailleurs) qu’Olivier Bruley et Esteban, ci-devant S*** : à cause de la grande différence d’âge, d’origine et de milieu. Vingt ans me séparent d’Esteban. Je ne suis pas né grand bourgeois et je vis en France, alors que lui s’est allé perdre en Polynésie ! Esteban ne veut pas en convenir, mais cela fait tout de même beaucoup d’obstacles. Le miracle est que, malgré cela, nous nous soyons rencontrés et que nous devions même recommencer, en septembre : un voyage en Suisse et en Allemagne. C’est d’ailleurs pour cette raison que je voulais absolument lire Incomparable : parce que je voudrais publier nos journaux croisés de ce voyage dans mon blogue, dans une catégorie que j’intitulerais, en une espèce d’hommage, In-comparable (le préfixe et le tiret n’étant qu’un clin d’œil, et n’ayant d’autre fonction que d’évoquer encore Camus et le mot d’in-nocence qu’il écrit souvent sous cette forme). (De même que je range dans ma bibliothèque les livres que m’offre Esteban, je voudrais glisser dans mon propre journal des morceaux du sien.) Il fallait donc bien, tout de même, que je sache à quoi ressemblait ce petit livre. Voilà qui est fait. Je l’ai lu. Je sais à quoi il ressemble. Et surtout, à quoi ressemble la drôle d’histoire de Camus et Tali : à la mienne avec Esteban. Ainsi, Camus note : « Il a signalé qu’il trouvait à son goût le garçon qui nous servait ». C’est tout à fait le genre de chose qu’Esteban pourrait écrire de moi dans son journal. D’ailleurs, je crois qu’il l’a fait. Ou lorsque Farid Tali rappelle à Camus « que dans Voyage en France, quand Duparc lui demande s’il a couché avec Barthes, il répond que non mais qu’il aurait dû le faire pour lui faire plaisir ». C’est exactement le thème de nombreuses conversations qu’Esteban et moi avons, sans jamais être d’accord. Esteban semblait tomber des nues, la première fois que je lui ai dit que je n’étais pas vraiment attiré par lui, physiquement. A l’en croire, puisque j’avais couché avec lui, je devais bien être attiré, même seulement un peu. Mais non, si j’avais fait cela, c’était seulement pour lui faire plaisir. Ici, cependant, les rôles sont inversés : coucher avec quelqu’un pour lui faire plaisir, selon Camus, c’est une attention qu’on ne peut concevoir que lorsqu’on a atteint un certain âge, précisément parce qu’on n’a plus la fraîcheur et la beauté qui ouvrent toutes les portes et qu’on a davantage besoin que l’autre ait de telles attentions envers soi. Et ce que Camus aimerait bien, en effet, c’est que le petit Farid Tali couche avec lui au moins pour lui faire plaisir, mais Farid, lui, ne semble guère y penser. Tandis que moi (mais je ne suis plus si jeune, il est vrai !), je conçois tout à fait de coucher avec quelqu’un pour lui être agréable (par courtoisie, en somme, et cela en parfaite contradiction avec ce que j’écrivais l’autre jour sur mon horreur du sexe), alors qu’Esteban trouve cela presque insultant ! Mais Esteban, par de nombreux côtés (le marin, l’aventurier, le voyageur, etc.) et malgré ses longs monologues de père noble, pontifiant et souverainement méprisant (lui aussi me regarde de haut, mais il ne s’en rend pas compte), est encore un adolescent. Il est normal qu’un adolescent trouve insultant qu’on couche avec lui par courtoisie, et non par un désir échevelé de jouir de son corps ! Voilà ce qui blesse Esteban. Ce qui me blesse, moi, est d’un tout autre ordre. C’est ce qui semble aussi blesser Farid Tali, quoique cela se lise seulement entre les lignes (à moins que je ne lui prête, par identification, des pensées qui n’étaient pas les siennes) : que le plus âgé s’entête à dire que le plus jeune tient la commune histoire pour presque rien, sous prétexte qu’il n’y a pas les mêmes intentions, les mêmes attentes, de part et d’autre. Voir niée son amitié, parce qu’on n’est pas amoureux, cela aussi, c’est blessant !

21:44 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Commentaires
Il faut que l'hôtel soit le plus près possible de la Porte de Brandebourg, sinon, tu peux en être sûr, je serai très contrarié. Qu'est-ce que j'y peux, moi, si l'endroit le plus proche est équipé d'une piscine, franchement?
Finalement, tu seras parvenu à toutes tes fins. Tu dis que tu voulais faire partie de mon univers de mots: or non seulement je parle souvent de toi, mais bientôt, comme je l'annonçais, des morceaux de ton journal seront glissés dans le mien, ici-même! Alors j'ai bien droit, en échange, à un hôtel avec piscine, non? Surtout qu'à Mont-de-Marsan, en septembre, on peut très bien se baigner encore, et pour notre voyage en Allemagne, je renonce peut-être à de nombreuses occasions de faire un saut dans la piscine, ainsi qu'à la compagnie d'Ultraviolette Pélagie, qui m'est pourtant indispensable, d'habitude. Etc., etc.
Ecrit par : oliviermb | 11/08/2005
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