27/07/2005
Mercredi 27 juillet 2005
J’ai chatté un petit moment, hier soir, avec le dénommé Manfred. Il semblerait que sa passion soit la musique, la musique au sens petit-bourgeois du terme, la musiquette. « Ceux-là vous disent : ‘‘J’aime la musique’’, il faut comprendre qu’ils aiment le rap ou le reggae, la techno, la house ou la chansonnette », écrit Renaud Camus citant P.A. dans son Répertoire des délicatesses du français contemporain, dans lequel je me suis promené aujourd’hui, l’ayant reçu ce matin (avec quelques autres ouvrages. En ce moment, je n’achète plus de livres, je dis seulement à Esteban, ci-devant S***, les titres rencontrés au cours des mes lectures, et quelques jours plus tard, les livres sont livrés chez moi, ou, si je n’y suis pas, je vais les chercher à la poste, le lendemain. Esteban semble toujours craindre que je me détourne de lui, alors que ces livres sont précisément les maillons d’une chaîne qui m’attache chaque fois un peu plus à sa personne ! Mais il est si tourmenté qu’il serait bien capable de filer la métaphore jusqu’à dire qu’à mesure que s’ajoutent des maillons, la chaîne s’allonge et que je m’éloigne donc, malgré tout…). Manfred s’ennuie souvent à Mont-de-Marsan (quelqu’un qui s’ennuie souvent est quelqu’un qui ne lit pas). Il n’aime pas être seul. Il a presque toujours besoin d’avoir du monde autour de lui. Finalement, il lui faudrait un garçon comme ma sœur. A propos d’elle, je ne crois pas avoir dit qu’elle avait continué, avec succès, de se rapprocher, pendant les fêtes de la Madeleine, de ce grand trou de mémoire de Hieronymus Z***. Aux dernières nouvelles, le garçon se serait séparé de ce que j’appelais parfois sa clique, des gens qui avaient fort profité de l’hospitalité de ma sœur, mais qui, une fois qu’elle eut quitté Hieronymus, s’empressèrent de la faire passer pour une espèce de grande salope au cœur de pierre, parce qu’elle avait abandonné ce que tout le monde, dans cette ville, considère plus ou moins comme un infirme bien à plaindre, sous prétexte que, étant hémophile, il se trouve en effet affublé de jambes de déporté, sur lesquelles il a souvent quelques difficultés à se tenir. Mais enfin, son handicap ne le gêne pas tant que cela, puisque Hieronymus n’aime rien tant que rester assis dans son canapé, à siffler des bières, vider des bouteilles de rosé et rouler des pétards avec ses copains ! Personne ne semblait s’aviser que ce n’était pas une vie, pour une jeune fille, d’avoir comme petit ami cet alcoolique branché directement sur sa console de jeux vidéos. Personne même ne semblait s’étonner qu’elle n’eût pas quitté plus tôt ce garçon, qui, parce qu’il voulait vivre comme s’il n’avait pas le sida, ne se gêna pas pour le donner à ma sœur, comme si de rien n’était, en endormant sa vigilance, en allant même jusqu’à lui faire croire qu’il était sain. Ce n’est que quand ma sœur découvrit qu’elle était contaminée que nous sûmes vraiment que Hieronymus était séropositif. Quelques bruits couraient bien sur lui, dont Emmanuelle, sa cousine par alliance, nous avait fait part, mais nous ne l’entendîmes pas, nous ne l’écoutâmes pas, sans doute parce que ma mère et moi ne pouvions pas la supporter, à l’époque. Pour nous, Hieronymus n’était qu’hémophile. Ce qu’il est encore aujourd’hui aux yeux de tous. En ce moment même, tout le monde dans cette ville, sa mère, son père, sa sœur, son ancienne clique et tous les autres, tout le monde fait comme si Hieronymus n’était qu’hémophile, comme s’il n’avait pas le sida, comme s’il ne l’avait pas transmis en connaissance de cause à ma sœur, comme s’il était blanc comme la neige. Et il est tellement imbécile, tellement inconscient, tellement con, tellement bourré le soir, qu’on peut dire, en effet, qu’il est blanc, oui, blanc comme son sperme.
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