14/11/2004
Doublet de mon journal - jeudi 11 novembre 2004

Le Dahlia Noir
Je finis de lire le passionnant livre de Steve Hodel intitulé L’Affaire du Dahlia Noir. La première fois que j’entendis parler de cette affaire, i. e. du meurtre d’Elisabeth Short (surnommée dans la presse le Dahlia Noir), une très belle jeune femme de vingt-deux ans, dont le corps sans vie fut retrouvé, affreusement mutilé, à Los Angeles le 15 janvier 1947 ; c’était en lisant le roman de James Ellroy, Le Dahlia Noir, dans lequel la fiction et la réalité (indices, personnages historiques) étaient très étroitement mêlées. Si l’affaire du Dahlia Noir est restée célèbre à Los Angeles et dans tout le reste des Etats-Unis, c’est sans doute parce que, comme celle de Jack l’éventreur en Angleterre, elle ne fut jamais résolue. Jusqu’aujourd’hui du moins, puisque Steve Hodel, plus de cinquante années après les faits, semble bien avoir trouvé le coupable, qui n’est autre que son père ! C’est à la mort de ce dernier, après avoir trouvé, à côté d’une photo de lui, deux clichés jusqu’alors inédits du Dahlia Noir, dans un petit album où son père ne rangeait que les images des personnes qui avaient le plus compté dans sa vie, que l’auteur de ce livre, ancien inspecteur du L.A.P.D. (la police de Los Angeles), intrigué, commença une enquête de trois années, établissant de façon presque certaine la culpabilité de son propre père : George Hodel. Si l’enquête menée par le fils est, en soi, des plus passionnantes, l’effrayante personnalité du père, que l’on découvre de page en page, l’est encore plus. George Hodel est un monstre de génie (on apprend d’ailleurs que son Q.I. était d’un point supérieur à celui d’Einstein). Lorsqu’il commet ses meurtres, car il en commit plusieurs (quelques dizaines, selon Steve Hodel), le tueur (en série, donc) a déjà plusieurs vies derrière lui : enfant, il fut un pianiste virtuose, connut Sergeï Rachmaninov, et fut choisi, à la place d’un adulte, pour donner un concert (il avait alors neuf ans) au L.A. Shrine Auditorium, à l’occasion du 14 juillet français. A quinze ans, mentant sur son âge, il fut chauffeur de taxi, ce qui, probablement, lui permit de nouer quelques liens avec la pègre locale. A la même époque, il fut également photo reporter, et couvrait essentiellement les affaires de meurtres, ce qui, selon toute vraisemblance, contribua beaucoup, vu son jeune âge, à installer dans son esprit le grand déséquilibre qui devait plus tard faire de lui un tueur. Vers vingt ans, il fut poète, édita une revue littéraire et se lia avec beaucoup d’artistes du moment. Entre autres langues, il parlait couramment le français, que lui avaient appris ses parents, des émigrés russes qui, entre eux, s’exprimaient dans cette langue. Il lisait Baudelaire et le marquis de Sade dans le texte. Il épousa, après plusieurs autres mariages, une femme (la mère de l’auteur du livre) qui avait d’abord été mariée à John Huston (avec qui George Hodel était très lié). Il fut également un grand ami de Man Ray, qui fit à de nombreuses reprises des photos de lui et de sa femme. John Huston, Man Ray et beaucoup d’autres personnes participaient aux parties de jambes en l’air que George Hodel organisait dans sa belle maison de Franklin avenue, à Hollywood. Après s’être détourné de la poésie, Hodel fit des études de médecine et se spécialisa dans les maladies vénériennes. Plus tard, il devint chirurgien. Il eut un moment, à titre honorifique, le grade de lieutenant général et porta un uniforme des Nations Unies, pour pouvoir traiter d’égal à égal avec des généraux nationalistes ou communistes, à une époque où il se trouvait en Chine, en tant que médecin de l’U.N.R.R.A, un organisme destiné à donner des soins médicaux aux populations ravagées par la guerre. Après cette courte carrière à l’étranger, il rentra à L.A. et ouvrit une clinique privée, dans laquelle il pratiquait clandestinement des avortements. C’est parce qu’il faisait partie d’un réseau d’avorteurs couvert par des membres importants du L.A.P.D., qui le protégeaient en échange de pots-de-vin, qu’il put quitter les Etats-Unis sans trop de difficultés quand les hommes enquêtant sur la mort du Dahlia Noir furent sur le point de l’arrêter. Après quoi, l’affaire fut étouffée. George Hodel continua sa vie à l’étranger, où il devint un homme d’affaire prospère. Des années plus tard, il revint s’installer aux Etats-Unis, où il mourut à plus de 90 ans (en 1999, je crois), libre. C’était un homme cultivé, élégant, collectionneur de femmes et d’art, mais un tyran domestique, assoiffé de sexe et, parfois, d’une violence terrifiante. Il y a, dans le Los Angeles des années 1950, et dans cet homme, quelque chose de la Renaissance.

George Hodel
Le meurtre du Dahlia Noir, dans toute son horreur, est étroitement lié à la culture et aux goûts artistiques de George Hodel. Il semble bien, à en croire l’auteur, que ce grand admirateur de l’œuvre de Man Ray s’inspira de deux photographies de ce dernier lorsqu’il exposa (c’est le cas de le dire), très en vue, dans la rue, le cadavre d’Elisabeth Short. Le corps avait été coupé en deux, de façon très sûre et très propre, comme seul un chirurgien peut faire, la lame du scalpel étant passée entre deux vertèbres, avec beaucoup de précision, sans laisser de marque dans l’os. La partie supérieure du cadavre paraît être une reproduction du Minotaure de Man Ray (1933). Les bras figurant les cornes sont disposés de la même caractéristique façon. Des lambeaux de peau ont été ôtés sous les seins, pour figurer les ombres de la photo. L’utérus a été enlevé ; peut-être est-ce un rappel de la grande ombre en forme de triangle se trouvant également sur la photo. Un large et repoussant sourire a été taillé dans la chair du visage, d’une oreille à l’autre. Selon Steve Hodel, ce sourire est une reproduction d’une autre œuvre de Man Ray, intitulée Les Amoureux, dans laquelle une vaste bouche se déploie dans le ciel. (Moins convaincant, mais possible.) Les photos du cadavre et celles de Man Ray portées au dossier que constitue l’auteur et présentées côte à côte sont particulièrement parlantes. La victime, avant de mourir, a subi des sévices proprement épouvantables, dont certains sont les mêmes que dans Les 120 journées de Sodome. Par exemple, on lui a fait manger ses excréments, à moins que ce ne soient ceux du tueur. Et selon Steve Hodel, il est possible que la date où fut retrouvé le corps du Dahlia (le 15 janvier) ait à voir avec le récit de la quinzième journée du texte de Sade. Cette phrase, en particulier, semble hélas avoir beaucoup inspiré le tueur : « Il se retourne et, de ses doigts, enfonce autant qu’il peut dans le vagin entrouvert le sale excrément qu’il vient de déposer. »

Le Minotaure
Cette proximité de l’art et du meurtre est troublante. D’après Patricia Cornwell, qui a enquêté sur Jack l’éventreur, le tueur de Londres aussi était un artiste, un peintre assez connu des amateurs, un certain Sickert, qui mourut dans les années 1940. Comme Jack l’éventreur, le tueur du Dahlia Noir écrivit des lettres à la presse et à la police. Ces lettres sont d’ailleurs parmi les éléments de preuve les plus convaincants que soumet Steve Hodel à ses lecteurs : le tueur et George Hodel ont la même écriture, qui est d’une tenue particulièrement rare.
Et le temps : il y a quelque chose de vertigineux dans la pensée que Jack l’éventreur ait pu vivre jusque dans les années 1940 (autrement dit : jusqu’à l’époque où Hodel commettait ses meurtres) et le tueur du Dahlia jusque dans les années 1990. A un certain moment de son enquête, Steve Hodel est amené à interroger l’une des dernières personnes à avoir vu Elisabeth Short vivante : quelques heures avant sa mort, dans la nuit du 14 au 15 janvier 1947, cette dernière, qui se savait menacée par Hodel (qui était son amant, j’avais oublié de le dire ! et follement jaloux), avait abordé dans la rue, terrifiée, un agent de police, une femme encore vivante au moment de la rédaction du livre, et qui, à l’époque, s’était contentée de conduire la pauvre jeune fille à l’abri d’un bar fréquenté, d’où le Dahlia ressortit quelques instants plus tard, pour aller à la rencontre de son destin. Le fils du tueur s’adressait à la dernière personne encore en vie à avoir vu Elisabeth Short vivante.
Il n’y a pas de hasard. Si James Ellroy, dont je parlais tout à l’heure, a beaucoup écrit sur le Dahlia Noir, c’est parce que sa propre mère, Geneva Ellroy, fut assassinée quand il n’avait que dix ans, en 1958, et que les meurtres de ces deux femmes, meurtres non résolus dans chaque cas, se ressemblaient tellement que, dans son esprit, parler du Dahlia Noir, cela revenait à parler de sa mère. Or voilà que quarante ans après les faits, Steve Hodel démontre que, très vraisemblablement, à cause de plusieurs éléments, dont le modus operandi, Geneva Ellroy a été assassinée, soit par George Hodel lui-même, pendant l’une de ses escales à L.A. (où il lui arrivait, depuis sa fuite à l’étranger, de revenir, pour affaires) ; soit par son complice, dont je n’ai pas parlé ici, parce que tout est déjà bien assez compliqué comme cela ; soit par les deux. Non, il n’y a vraiment pas de hasard. Et la réalité peut aller bien plus loin que la fiction ! Maintenant, j’ai très envie de relire le Dahlia d’Ellroy.
Mais qui sait, peut-être que tout cela n’est que la mystification d’un fils voulant régler ses comptes avec son père, fraîchement rendu ad patres…
04:10 Publié dans Doublets de mon journal | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
Commentaires
Toujours se méfier des gens qui portent de petites moustaches!
Ecrit par : manutara | 14/11/2004
Ca vaut pour les femmes aussi !
Ecrit par : manutara | 14/11/2004
Je viens de terminer l'enquete formidable de steve hodel.Je suis moi aussi convaincu de la culpabilite de son pere dont le faisceau de preuves qui le designe me parait imparable.Toutefois je n'arrive pas a identifier Beth Short sur les photos detenues par george Hodel.Le nez rond ,le menton un peu fuyant ne me semblent pas correspondre avec le visage beaucoup plus volmontaire d'elisabeth.
Ecrit par : guillaume | 13/04/2005
Ce n'est peut-être pas faux, ce que vous dites, mais je n'ai pas assez regardé les femmes pour faire beaucoup de différences entre les unes et les autres.
Ecrit par : oliviermb | 13/04/2005
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