24/10/2004
Je peine à avancer...
Je peine à avancer dans ma maudite nouvelle. Et je commence à me poser la question : si je ne la termine pas d’ici l’arrivée d’Armando, comment le pourrai-je, avec lui dans les pattes ? On verra bien.
Je lis l’interview de Dantec que mène par courriel Juan Asensio. La proximité, le temps de ma lecture, de ces deux écrasantes intelligences (intelligences encore vivantes, veux-je dire), qui se rencontrent avec tellement de bonheur (« Vous voulez que je vous dise la vérité », s’exclame d’ailleurs Dantec, après un question du très adéquat interviewer : « je suis pétrifié devant ce que vous me dîtes. Je veux dire que c’est très exactement ce que etc. ») me fait me sentir encore plus petit et désemparé devant la vaine et sourde nouvelle que j’ai à écrire, et que je regrette presque d’avoir commencée. L’idée de départ en est d’ailleurs parfaitement ridicule. J’étais l’autre jour en train de lire La Chute de la Maison Usher, quand l’image de lady Madeline passant dans la chambre de Roderick me rappela tout à coup ma propre grand-mère, réduite à l’état d’ombre par la maladie d’Elsheimer, et errant comme un fantôme dans sa maison, ou autour d’une table… Puis ce mot de fantôme appliqué à ma grand-mère, me fit souvenir de la cruelle idée que j’avais eue un jour, ou plutôt une nuit (dans le but de me divertir de l’ennui dans lequel m’avait plongé quelque insomnie), de me dissimuler sous un grand drap blanc, et d’entrer subrepticement dans la chambre de la pauvre vieille dame, en faisant des bruits de revenant, pour lui causer une frayeur que j’espérais des plus grandes, grâce à l’égarement déjà si complet que lui causait la maladie. (Je devrais en rougir, mais je n’étais plus un enfant depuis déjà longtemps, quand me vint l’idée de ce déguisement et de cette mise en scène, qui furent une réussite totale, bien que j’en fusse le seul spectateur, avec ma victime, cela va sans dire, mais elle n’en a pas gardé le moindre souvenir. D’ailleurs, qu’elle ne pût pas s’en souvenir me permit de jouer plusieurs nuits de suite ma macabre petite pièce, qui me faisait hélas beaucoup rire, et encore aujourd’hui que j’y repense !) Mais je m’égare. Telle fut donc l’idée de départ du Dernier des Mortimer : un jeune homme livré à l’ennui, imaginant de se déguiser en fantôme (ce qu’il est d’ailleurs déjà, tant sa vie n’est qu’une ombre de vie), est cause que sa grand-mère, à laquelle il a voulu jouer un mauvais tour, meurt de terreur. Le grand-père venge la mort de sa femme de terrible façon. Et je brode autour. A cela s’ajoute l’inceste des parents du jeune homme (orphelin), qui étaient frère et sœur. Et le jeune homme caché au monde par sa famille, d’où que sa vie est une ombre de vie. Et le grand-père qui trouve dans la mort de sa femme une bonne occasion de se débarrasser enfin de son petit-fils. Et l’habitude du terrible paterfamilias (et de mon propre grand-père) de ne pas dormir dans sa chambre, mais sur son lit de camp, au grenier ou dans la cave. Et la complainte de La Blanche Biche récrite par moi. Et le véritable fantôme que devient le jeune homme une fois mort, entièrement fait de larmes. Et ce paysage qui m’est bizarrement cher d’un saule pleureur au bord d’un lac et abritant une tombe ; on le trouve aussi dans mon Adonis avorté, et peut-être même déjà dans mes Contes du royaume d’à côté ; paysage qui donne ici le nom de Mortemare à mes personnages). Bref, je recycle. Mais péniblement, comme je disais. Une question, tout de même : est-il possible de raconter cette invraisemblable quoique véridique anecdote du garçon qui, par désoeuvrement, se déguise en fantôme, sans faire rire ?
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