« Dimanche 21 septembre 2003 | Page d'accueil | Mardi 23 septembre 2003 »

22/09/2003

Lundi 22 septembre 2003

Ce soir, je regarde à la télévision le Trouble Every Day de Claire Denis (2000). Deux des personnages de ce film sont atteints d’une maladie rare, qui les pousse à dévorer leur partenaire durant l’acte sexuel. L’un de ces deux personnages, celui que joue Vincent Gallo, tout jeune marié, mène une lutte de chaque instant contre son désir, contre lui-même, pour ne pas dévorer sa femme. Il s’interdit de lui faire l’amour, ce qui, bien sûr, le met dans un état de frustration, de manque atroce. L’autre au contraire, la femme que joue Béatrice Dalle, se laisse totalement glisser le long de sa pente ensanglantée. Elle est une chatte, une lionne, une bête en chaleur. Sa misère n’est pas moins grande que celle de son semblable qui se réprime constamment, et pour être libérée d’elle-même, de son répugnant appétit de chair et de sang, elle voudrait mourir, mourir tout de suite. Les deux scènes de dévoration sont particulièrement sauvages. Qu’on lutte pour rester homme ou qu’on se laisse devenir bête, la misère est la même, le désespoir est total.

 

Cela me rappelle un article de Gérard Macé, « Le Goût de l’homme », qui était paru dans la « Nouvelle Revue Française », (janvier 2001, n° 551). Dans la première partie de cet article, Macé parle d’une tribu de Guayaki, des Indiens qui mangent leurs morts. Tous participent au festin, sauf les parents, les enfants, les frères et les sœurs du défunt. « La cérémonie qui appartient de plein droit à la civilisation connaît donc des règles, et des interdits qui s’apparentent au tabou de l’inceste, puisqu’on ne mange pas ceux avec qui on ne ferait pas l’amour. L’un des termes les plus crus pour évoquer l’amour physique, dans la langue des Guayaki, veut d’ailleurs dire manger. Pour eux comme pour nous qui ‘‘consommons’’ le mariage, l’amour est une forme sublimée de la dévoration. » (Citation de Pierre Clastre, dont il est question dans l’article.)

 

Dans plusieurs des romans que je n’ai pas encore écrits, il y a des scènes de dévoration. De dévoration comme forme ultime de l’amour. Dans Contes du royaume d’à côté, le roi aime manger les pages de son fils. Le prince, qui est amoureux de son page, échange avec lui ses vêtements pour être mangé à sa place. Ultime preuve d’amour, au-delà de laquelle l’amour n’est plus possible, puisque l’être aimé est dévoré. Et le roi n’a jamais mangé de meilleur page que le prince, qu’il n’a pas reconnu. Sans le savoir, il a fait l’amour avec son fils, pour lequel il nourrit une passion incestueuse.

 

Dans La Boucle d’un songe, le personnage principal, pendant la nuit, va rouvrir la tombe de son défunt amoureux, pour en manger le corps et en devenir à son tour le tombeau. Article de Macé : « Manger ses morts est le meilleur moyen de toujours les avoir avec soi, de ne jamais les abandonner, puisque l’estomac est une sépulture ambulante, qui dure autant que nous. »

 

Dans De la bouche des enfants, des collégiens, qui ont capturé deux de leurs camarades amoureux l’un de l’autre, leur demandent de mimer ensemble l’acte d’amour. En fait, ils forcent l’un des garçons à manger quasiment l’autre. Cette fois-ci, je me cite moi-même : « Ils l’ont saisi par les cheveux, et comme il se débattait, plusieurs touffes ont été arrachées. Ils ont fini par le maîtriser, puis l’ont approché d’un vieux banc qui se trouvait non loin de nous. Alors j’ai plus douté qu’ils allaient le tuer, parce qu’ils lui ont cloué la langue au banc avec le marteau. Il a tenté de hurler, mais ça n’a pas réussi, à cause de sa langue clouée. C’était plus un râle, un cri impossible, mais qu’on entendait quand même. Je me suis jamais senti si vivant qu’en entendant ce cri. J’avais jamais senti si nettement le poids de mon corps. Je crois que c’est parce que j’avais peur d’être tué moi aussi. C’était le poids de ma vie que je sentais. Et je peux dire que c’est lourd la vie, surtout dans ces moments-là, quand on se rend compte qu’elle est tellement légère, et qu’il suffirait d’un rien pour qu’elle s’envole.

 

J’aurais fait n’importe quoi pour qu’ils me la laissent sauve, pour qu’ils n’y touchent pas à ma vie. Alors j’ai rien fait. J’ai rien dit et j’ai essayé de me faire oublier. Et ç’avait l’air de marcher, parce qu’ils ont continué de s’en prendre qu’à lui. Ils se sont encore saisis de ses cheveux, et puis ont tiré, jusqu’à ce que sa langue cède. Ensuite, ils l’ont traîné jusqu’à moi. Mais ce n’était plus lui. Je ne le reconnaissais pas. Ce n’est pas que je n’étais plus amoureux, mais c’était pire, parce que c’était plus du tout celui dont j’étais amoureux. Il était défiguré par la douleur, il bavait du sang et n’avait plus de langue.

 

C’est alors qu’ils m’ont demandé de l’embrasser. Je suis resté sans bouger, parce que je me demandais si ce n’était pas un piège, s’ils n’allaient pas se déchaîner sur moi en me voyant faire ce qu’ils me demandaient. Mais ils n’en ont rien fait. Au contraire, ils ont approché davantage encore le supplicié, tout près de mes lèvres, et presque avec douceur. Et puis c’est devenu plus horrible, chaud, humide et suffocant, parce que j’étais en train d’embrasser un trou, avec du sang dedans, que je buvais. Il en coulait tellement dans ma bouche, que j’ai cru plusieurs fois me noyer.

 

J’avais l’impression d’embrasser ce qui m’attendait à moi aussi. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Ils ont ramené son corps mou vers le feu, puis cautérisé la plaie qu’il avait dans la bouche avec une barre de fer qu’ils avaient mise à rougir. Ensuite, ils l’ont laissé par terre, comme pour qu’il s’y repose un peu. Pendant ce temps, ils ont bu au goulot d’une bouteille qu’ils avaient avec eux. Moi, j’avais le goût du sang dans ma bouche. J’avais le goût de ce sang jusque dans ma gorge, et même plus profondément encore.

 

J’ai regardé plusieurs fois vers le feu, pour voir si c’était bien mon amoureux que ce tas de douleur jetée par terre, mais je ne le reconnaissais toujours pas. C’était comme dans un mauvais rêve : je savais que c’était lui, mais ce n’était pas son visage. Alors j’ai pensé qu’il fallait que je m’échappe, que je m’arrache à ce cauchemar mais comme s’ils avaient lu dans mes pensées, ils m’ont ordonné de m’approcher du malheureux et de le déshabiller. Je me suis agenouillé près de lui, et j’ai commencé à lui ôter ses vêtements. Ses yeux étaient ouverts, et il me regardait. D’un regard inconnu : terrifié et implorant. Il a essayé de me parler, mais aucun mot n’est sorti. Il s’est tordu de douleur.

 

Il était entièrement nu et ils se sont approchés de nous. Je me suis mis à les supplier, mais c’était toujours après lui qu’ils en avaient. Ils se sont amusés à lui enfoncer le canif dans la jambe, jusqu’à l’os, puis à tourner la lame dedans. Ils ont cautérisé cette plaie avec la cendre de leurs cigarettes, puis ont tailladé dans les cuisses. Ensuite, ils ont arraché les poils de son sexe et m’ont dit de les manger. Ça m’a pris du temps parce que je m’étranglais avec. J’ai tout régurgité dans les plaies de sa cuisse.

 

Il n’était pas mort, mais il ne bougeait plus. Je crois qu’il s’était évanoui. Ils m’ont dit que si je le voulais, je pouvais sucer son sexe une dernière fois, parce qu’ils allaient le lui couper. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je me suis penché sur son entrejambe et j’ai remarqué que son sexe était deux fois plus petit qu’avant. J’ai trouvé ça répugnant, mais j’ai sucé quand même. Je ne sais pas combien de temps.

 

Il s’est réveillé. Son râle s’est amplifié, il s’est mis à hurler. Ils étaient en train de découper son sexe avec le canif. J’ai reconnu sa voix, et soudain, ça m’a rendu toute ma lucidité. Je me suis rappelé tout à coup que c’était la partie de son corps que j’aimais le plus, que c’était le centre de mon amoureux qu’ils découpaient. Ça m’a donné l’impression qu’ils étaient en train de le tuer avant de le tuer.

 

Je n’ai plus supporté qu’il ait à subir vivant sa mort, et pour abréger sa souffrance, j’ai voulu l’achever moi-même. Je l’ai pris dans mes bras, mais je ne savais pas comment m’y prendre pour le tuer. Je n’avais que mes mains. Il fallait que je l’étouffe, que je l’étrangle. Mais je n’y parvenais pas. Je n’arrivais pas à le maintenir contre moi et à l’étrangler à la fois ! Mes mains fiévreuses tremblaient le long de son corps, et l’odeur de ses cheveux dans ma figure m’empêchait de me concentrer. Eux, l’embarras dans lequel je me trouvais les a fait rire, et ils sont partis.

 

Je ne sais pas combien de temps je suis resté comme ça, à genoux, le corps de mon ami contre moi. Mais quand j’allais avoir enfin rassemblé toute ma volonté, toute ma conscience et mon courage pour lui saisir le cou, et puis serrer, serrer de toutes mes forces, je me suis aperçu que, dans mes bras, il était déjà mort.

 

Je me suis demandé où était passé tout le sang de mon ami. La terre l’avait bu presque tout. Je me rappelle avoir trouvé révoltant que tant de sang donne si peu de boue. Et puis je me suis rendu compte que cette boue dans laquelle j’étais agenouillé, c’était la vie encore tiède de mon ami mort qui avait coulé de son sexe par terre autour de moi. La pensée que cette flaque où je me trouvais allait bientôt refroidir m’a déchiré l’âme. Urgence absurde ! J’ai éprouvé l’irrépressible besoin de m’enduire le corps de cette boue, avant qu’elle ne fût tout à fait froide. Mais je n’ai pas eu le temps de me dévêtir. Tout était déjà fini. »

 

Ecrire un commentaire