Olivier Bruley
À propos du titre de ce blogue
Je recopie sur cette page mon billet du 15 janvier 2006 :
Le Jardin d’Olivier, tel était le titre que je donnais, en 2003, au site dans lequel je publiais pour la première fois sur Internet mon journal et certains de mes textes. Depuis, ce site est à l’abandon, et même, peu à peu vidé de son contenu. On ne doit plus pouvoir y lire que les parties de mon journal qui n’ont pas encore été transférées ici.
Il y a quelque temps maintenant que je pense à un titre en particulier, que je pourrais donner à ce blogue. Or voilà que Dominique Autié, en m’exhortant à le faire enfin, m’en donne, par le choix même qu’il fait de ses mots, une bonne occasion. « Le fruit, dit-il, est parvenu à maturité. » J’intitule donc ce blogue : Un Jardin d’Adonis.
Qu’est-ce qu’un jardin d’Adonis ? Je le notais dans mon journal, le 17 février 2004 : « La très belle coutume des jardins d’Adonis : chaque année, pour célébrer la mort du malheureux, les femmes plantaient des graines dans des pots, qu’elles arrosaient d’eau tiède, pour forcer l’éclosion de ces petits jardins, dont l’existence était aussi courte que celle d’Adonis ». Ils arrivaient à maturité en une huitaine de jours et se fanaient aussitôt. Ils étaient jetés dans la mer ou dans les rivières, selon les lieux.
Jean-François Vieslet écrit, dans un article du dixième numéro des Folia Electronica Classica, « Les Adonies d’Antioche au IVe siècle ap. J.-C. » : « Le rôle symbolique qu’endossaient ces jardins est l’objet depuis plus d’un siècle d’un débat entre les savants ». Pour J.G. Frazer, ils sont « un symbole fort de fertilité ». « La culture et la noyade des jardins » sont un « rite de fertilisation ». Pour le Père de Vaux, au contraire, ces jardins éphémères symbolisent le dépérissement de la végétation et la stérilité.
« M. Detienne souligne pertinemment que dans un courant comme dans l’autre, la compréhension de la divinité est la même : Adonis incarne la végétation. Or, pour M. Detienne, il en va tout autrement. Adonis est tout le contraire de la culture, et l’exemple de ses jardins en montre toute la portée. Après avoir présenté un panorama de l’utilisation littéraire du thème des jardins d’Adonis comme objet de stérilité, il rejette définitivement l’hypothèse de J.G. Frazer : ‘‘Au contraire, toutes ces épithètes, par leur caractère privatif, indiquent que l’horticulture d’Adonis représente la négation de la vraie culture des plantes, une forme inversée de la céréaliculture telle que la définit, sur un plan religieux, la principale puissance des plantes cultivées : Déméter’’. Il traite dès lors systématiquement les différentes caractéristiques des deux horticultures pour les opposer : ce sont les hommes qui cultivent la terre, les femmes qui font pousser les jardins d’Adonis ; il faut huit mois à la terre pour fournir le fruit des céréales, on lui ‘‘fait violence’’ en forçant les pousses à verdir en huit jours ; l’agriculture est un travail sérieux tandis que les jardins d’Adonis ne sont qu’un ‘‘jeu’’ (Plat., Phaedr., 276b ; trad. Robin). Il interprète même les semences utilisées (blé, orge, salade et fenouil) comme un croisement d’axes des deux divinités (blé/orge pour Déméter et fenouil/salade pour Adonis) dans une volonté ‘‘d’imitation trompeuse de la culture de Déméter…’’ (Detienne, Les Jardins d’Adonis, 1972, p. 203). Enfin, reprenant la remarque d’Attalah quant à la valeur stérile de la mer dans laquelle on jetait les jardins, il montre, grâce à Oribase, que les sources et l’eau froide pouvaient également endosser ce symbole de mort, donnant ainsi le coup de grâce aux théories frazériennes. En conclusion, M. Detienne considère Adonis comme une divinité frivole et improductive. Il est même l’antithèse de la production. L’historien persiste en avançant que cette fête n’était, par sa raison d’être même, célébrée que par celles qui ne se préoccupaient pas de ces considérations productives, les prostituées. Ses sources sont la lettre d’Alciphron et l’interprétation du mythe voulant qu’Adonis, fils d’une relation incestueuse, soit l’antithèse d’un mariage et d’une union fertile. Mais ces dernières propositions sont peut-être un peu exagérées et supposent le passage sous silence de plusieurs autres sources. » On me pardonnera, j’espère, d’avoir fait cette longue citation. Il y a d’autres interprétations encore, qui m’intéressent moins, et n’ont pas de rapport avec le sens que je donne au tout nouveau titre de ce blogue.
Ce qui arrive à maturité dans ce Jardin d’Adonis dépérit aussitôt. Ce journal n’est florissant que par cycles, et fort brièvement. De temps en temps, une bouture prend, mais, plus souvent, tout retombe, et c’est le silence qui règne, entre quelques petites phrases semées en vain, comme celle du pigeon de l’autre jour. Point de culture ici, mais un pauvre jeu, un pauvre je, improductif et frivole. Ce journal est l’antithèse de la production. Tout ce que je puis produire, je le fais au jour le jour, chaque jour effaçant l’autre. Aucune œuvre en perspective. Mon désoeuvrement est à l’œuvre. Ce journal n’est rien de plus qu’un jardin d’Adonis.
