21/07/2008

Dimanche 20 juillet 2008

            J’étais si peiné de la peine que j’avais faite à Damis que je l’ai invité, hier, à passer l’après-midi chez ma mère au bord de la piscine. Il avait peur que je me moque de lui, parce qu’il prétendait ne pas savoir nager ! Mais c’était faux : Il a fini par me montrer qu’il le savait tout de même, mais très mal, en effet : je ne pouvais plus m’arrêter de rire en le regardant faire. Il ne s’éloignait jamais du bord et respirait très fort, en poussant de ces espèces de gémissements qu’ont les enfants qui barbotent. Si ses bras imitaient bien la grenouille, ses jambes faisaient le petit chien ! Il restait très longtemps dans l’eau, pour s’entraîner à la nage, et sans doute aussi parce qu’il ne voulait pas se montrer à ma mère bandant dans son maillot de bain. « N’as-tu pas froid, à rester dans l’eau si longtemps ? – Non, l’eau n’est pas froide ! – C’est parce que tu es comme les phoques, la graisse que tu as en trop te tient chaud. C’est le signe qu’il te faut faire un régime ! Après, il sera trop tard, et c’est à une baleine qu’on te comparera ! » Il s’amusait parfois à mettre la tête sous l’eau en se bouchant le nez. Son grand plaisir fut ensuite de venir dormir profondément à côté de moi qui somnolais. J’ai pu vérifier ce que je soupçonnais : Damis est un ronfleur, ce qui l’éloigne encore un peu plus de mon lit. Mais s’il lui suffit de dormir au bord de la piscine avec moi pour être content, comme il m’a écrit dans un SMS après son départ (« je suis content, merci », m’y disait-il, tout simplement), je n’ai pas à m’inquiéter davantage de cette histoire de lit. Seulement, je ne pourrai contenter Damis que l’été. C’est sans doute pourquoi l’on parle d’amours de vacances ! Les fêtes de la Madeleine ont commencé. Toute la ville est comme en état de siège, les boutiques sont barricadées et ceux qui le peuvent, comme moi, sont allés s’installer loin du centre, dans le calme des quartiers résidentiels, où les familles semblent se retrouver pour l’occasion, dressant de grandes tables pour dîner dans les jardins. Il paraît que la population de la ville est multipliée par dix pendant ces fêtes. Le fait est que le nombre de beaux garçons errant torses nus, pissant contre les murs, dormant dans les caniveaux, campant sur les pelouses explose en cette période de l’année. Celui que j’appelais l’autre jour ‘‘mon délateur’’, mais à qui je devrais trouver un nom, car il semble que je doive souvent parler de lui dans ce journal – en attendant, appelons-le ‘‘mon petit marchand de couronnes’’ (car il vend des fleurs, comme le garçon de l’épigramme de Straton (Anthologie palatine, XII, 8), même s’il est bien moins farouche que lui) –, mon petit marchand de couronnes me disait donc qu’il aimait tout particulièrement les fêtes de la Madeleine pour ce qu’elles lui permettraient de sucer beaucoup de jeunes gens qui, n’ayant pas réussi à se trouver de fille, se contenteraient de garçons pour être vidés, comme dit aussi Damis lorsqu’il me raconte certains de ses exploits. Ces jeunes gens, paraît-il, se rendraient dans de certaines rues et, affectant de pisser contre de certains murs, sans rien pisser du tout, attendraient que ce signal soit reconnu par les pédés qui, généralement, ne passent pas là par hasard. Je ne puis que croire mon petit marchand de fleurs sur parole, n’étant pas pour ma part aussi sexuellement sociable que lui, sans doute en raison de ma phobie particulière. Et puis je suis une fine bouche, ces friandises sont un peu trop corsées à mon goût : il faut dire, en effet, que le festayre, ou le hestayre, comme je crois qu’on dit mieux en patois (comme du moins je le trouve écrit depuis cette année dans la presse locale), n’est pas toujours très frais, surtout quand le jour se lève, et qu’il a bu toute la nuit, et beaucoup pissé par les rues de la ville.

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19/07/2008

Vendredi 18 juillet 2008

            Je n’avais pas dit que Damis est boulanger. Il est charmant dans sa tenue de mitron ! Il m’avait invité, le soir de notre rencontre, à le rejoindre dans la boulangerie où il travaille et dans laquelle il est seul jusqu’à six heures du matin, deux fois par semaines. Sa grande inquiétude était qu’un garçon qui habite en face de la boulangerie ne m’aperçoive à mon arrivée. Damis m’avait dit beaucoup de mal de ce petit pédé qui, selon lui, avait tout d’une commère et lui tournait un peu trop autour, passant souvent lui tenir compagnie, les nuits où il se trouvait seul dans la boulangerie. J’ai été de nouveau invité, avant-hier soir, à rejoindre mon petit mitron sur les lieux de son travail. Peu de temps après mon arrivée, nous eûmes la visite du garçon tant redouté, que nous appellerons Alcide. C’était un vrai petit Alcibiade, qui faisait tout seul son cômos. Il nous est arrivé complètement ivre, avec une bouteille de vodka parfumée au caramel, que je l’ai aidé à vider, pendant que Damis pétrissait ses pâtes. J’ai vite compris que ce dernier m’avait menti sur les raisons qui lui faisaient redouter une rencontre entre Alcide et moi. Damis est bien loin de trouver cet Alcide aussi détestable qu’il a voulu me faire croire. Au contraire, ce garçon est très à son goût, comme d’ailleurs au mien, ce qui était la véritable peur de Damis, qui savait que j’étais moi-même le type de garçon qui plaît au bel Alcide. Sa grande angoisse était que nous nous tombions dans les bras l’un de l’autre, ce qui, bien sûr, a fini par arriver. Mais comment résister aux charmes du merveilleux Alcide ? Il chantait et dansait sur la musique qu’il avait apportée avec lui. Il enlevait le peu de tissu qui couvrait son étroite poitrine et se frottait au pauvre Damis en me regardant dans les yeux. Il me resservait des verres de vodka ou me faisait boire directement au goulot de la bouteille. Il s’amusait avec la farine, s’en barbouillant le torse et la figure, et laissant de grandes empreintes de mains à l’endroit de ses fesses et de son sexe, comme s’il avait été harcelé sexuellement, disait-il. Ce sont probablement l’inquiétude, la mauvaise humeur et la réticence de Damis à l’égard des minauderies d’Alcide qui m’ont jeté dans les bras de ce dernier ! Nous avons fini par laisser le rabat-joie fabriquer son pain et sommes allés terminer la nuit chez moi. Dans la véranda, tandis que le jour se levait, comme j’avais passé mon bras autour de la taille du garçon qui fumait une cigarette, il a jeté son mégot par la fenêtre où nous étions appuyés et m’a embrassé d’une bouche plus humide que celle de Damis. Toutes les parties de son corps, même les plus intimes, avaient un délicieux parfum de lessive et de savon. Plus tard, dans la chambre, après m’avoir fait couler sur son ventre, il est venu se pencher sur moi. Alors, j’ai senti mon propre sperme, déjà froid, goutter lentement du ventre du garçon sur le mien, comme si Alcide s’était mis à pleuvoir sur moi des mêmes gouttes fraîches et lourdes qui précèdent parfois ces menaçants orages d’été qui vont éclater plus loin. Ou bien l’orage, c’était la propre éjaculation d’Alcide, toute chaude sur moi. Damis a très mal pris tout cela. Il se sent trahi par Alcide, dont il est beaucoup plus intime que je pensais ; il est déçu par moi, qu’il voulait garder pour lui seul : dont il se contentait, en réalité, faute de mieux, c’est-à-dire en attendant, en espérant Alcide, avec qui il a déjà couché une fois, mais qui m’a confié s’être offert à Damis, qu’il trouve trop gros, pour la même raison peut-être qu’il s’est offert à moi, c’est-à-dire parce qu’il était ivre ! Je ne suis pas quelqu’un qu’on aime, ni d’amour, ni d’amitié. On aime celui qu’on croit que je suis. Dès qu’on me connaît mieux, on est généralement horrifié. C’est pourquoi j’ai le plus grand mal à résister, comme Damis voudrait que je fasse, qui m’exhorte à lui être fidèle, aux garçons qui se croient sous mon charme uniquement parce qu’ils ont envie de baiser, comme c’était par exemple le cas d’Alcide avant-hier, qui ne l’avait plus fait depuis un mois. Le désir de ces garçons est une forme d’amour très éphémère, mais intense et, me semble-t-il, sincère. Finalement, il n’y a rien de plus sincère qu’un sexe qui veut cracher ce qu’il doit. Je ne veux pas avoir à choisir entre l’amour d’un Damis et le désir d’un Alcide, parce que je voudrais toujours me sentir aimé davantage. On ne m’en aime généralement que moins ! En réalité, Alcide m’a fort impressionné. Il n’a qu’un an de plus que Nicandre, mais il a déjà vécu beaucoup plus que moi. C’est un garçon qui a souffert dans son corps et dans son âme et qui connaît peut-être le prix de la vie. Il semble être d’une grande sagesse et parle d’ailleurs très lentement, comme s’il avait appris à prendre la mesure de l’instant présent, de tout instant présent, pour mieux en jouir, pour mieux l’habiter, pour être sûr d’exister constamment, même entre les moments : dans sa bouche, chaque mot devient un petit instant à lui seul. A côté de lui, c’était moi l’enfant !

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13/07/2008

Samedi 12 juillet 2008

            Le joli spectacle d’hier ! En rentrant chez moi, vers onze heures du soir, j’ai trouvé, dans l’entrée de mon immeuble, le voisin du dessus qui se démenait dans une marre de bière, au pied de l’escalier conduisant à mon palier. Il était tombé du haut des marches avec les vingt-quatre canettes qu’il avait l’intention de boire pendant la nuit : le malheureux les avait vidées toutes à la fois dans sa chute ! Il y avait des éclats de verre partout. Quand je suis arrivé, il était en train d’éponger sa bibine en pleurant presque de dépit, pendant que la plus hommasse de mes deux voisines lesbiennes, attirée par le vacarme, était sortie lui faire la conversation ! Si j’étais passé par là cinq minutes plus tôt, et si le pauvre garçon ne s’était pas raté, j’aurais assisté à sa mort ! Je suis resté quelque temps sur mon palier, pour écouter les paroles que s’échangeaient les deux autres en bas. Je me suis vite aperçu que leur conversation tournait en boucle ! Toutes les trois minutes environ, le jeune ivrogne demandait à la vieille gouine si elle avait guetté son passage derrière la porte de chez elle ; à quoi cette dernière répondait que non, mais qu’elle s’était empressée de sortir de son appartement, parce qu’elle avait craint pour sa vie, en l’entendant dégringoler. Et régulièrement, mon voisin lui confiait qu’il était de plus en plus désespéré, parce qu’il ne savait pas comment il allait payer son loyer. Douces paroles… Cet après-midi, en parlant avec lui, j’ai appris que Damis connaissait fort bien Trimalcion. Il a même couché avec lui plusieurs fois ! Cela, je puis le comprendre et l’excuser, ayant moi-même couché avec bien pire. Mais comment donc Damis peut-il trouver mignon et sympa ce sinistre individu, qui n’est que grotesque ? Quand je pense qu’il m’a donné des mêmes adjectifs ! J’avais oublié de dire que le grand con (l’actuel amoureux de ma sœur), en fouillant l’autre jour dans le téléphone portable de cette dernière, avait lu certains SMS qu’elle avait échangés avec son ancien amoureux (un garçon que j’aime beaucoup) pour organiser un petit rendez-vous entre nous trois. Le grand con, qui est un jaloux, en est devenu comme fou. Cela se passait un soir où ma mère, ma sœur et moi dînions au restaurant (cette dernière avait donc malencontreusement laissé son téléphone chez elle), un restaurant d’ailleurs complètement invraisemblable, puisque y étaient servie des spécialités… italo-sri-lankaises ! L’ancien amoureux, qui ne pouvait évidemment pas joindre ma sœur, m’a appelé moi, pour me demander si je savais où se trouvait cette dernière, dont le nouvel amoureux le harcelait au téléphone, menaçant de venir lui casser les genoux ! Il espérait qu’elle saurait retrouver et calmer le forcené, qui errait comme un fou dans la ville, à la recherche de son rival involontaire. C’est ainsi que j’ai appris de la bouche de la dame de ces cœurs (qui pensait qu’il fallait peut-être prendre ces menaces au sérieux), que le grand con avait déjà été condamné à de la prison avec sursis pour avoir refait le portrait d’un type dont il était également jaloux ! Très contrariée, pour ne pas dire furieuse, celle-ci avait donc fini par se décider à quitter ce soir-là son repris de justice, pour la plus grande joie de ma mère et de moi. Mais quelques heures plus tard, elle s’était déjà remise avec lui ! Maintenant, elle sait exactement ce que nous pensons du grand con, qu’il nous faudra pourtant subir encore, dans deux jours, au dîner d’anniversaire de ma sœur.

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11/07/2008

Jeudi 10 juillet 2008

            Dans le fond, même s’il se trompe de noms pour illustrer son propos, c’est Pierre Driout qui a raison : non seulement le ridicule ne tue pas, mais il est souvent la conséquence directe de cet espoir qui nous fait vivre. C’est bien connu : nous sommes tous le Jérémie Korchia de quelqu’un. Si je suis supérieur au mien, c’est uniquement d’être conscient que je suis, moi aussi, le Jérémie Korchia d’un ou de plusieurs autres. Mais j’ai la faiblesse de faire comme si je ne l’étais pas ! Et ce n’est sans doute pas le plus grand de mes ridicules ! Don Esteban (don Esteban !) a bien raison de me traiter de pompous ass ! En réalité, je suis probablement encore pire que ce qu’on peut croire en lisant ce journal (qui prend bien des libertés avec la réalité de mes vies intérieure et extérieure), c’est-à-dire que je suis sans doute également bien meilleur qu’il y paraît, car il arrive souvent qu’on prenne ses propres qualités pour des défauts et inversement, si bien qu’on risque fort d’empirer en voulant s’améliorer et vice versa. Ainsi, en forçant certains traits qui me semblent beaux ou bons, je ne fais que m’enlaidir un peu plus ; mais il est aussi possible qu’en forçant (par bravade) d’autres traits que je trouve (à tort, donc) résolument laids, je m’embellisse sans le savoir ! Si je puis me tromper à ce point sur moi-même, essaie donc d’imaginer, mon blond lecteur, à quel point tu peux te tromper à ton tour, toi qui crois tout savoir sur moi, sur mes travers ou mes penchants, pour me lire une ou deux fois par semaine entre deux clics. Et si ce que tu estimes être le pire de mes défauts était en réalité la plus grande de mes qualités ? Et si, comme moi, tu ne savais rien ? Pourquoi donc ne t’efforces-tu pas de te connaître toi-même, plutôt que moi-même ?

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08/07/2008

Lundi 7 juillet 2008

            Il y a sans doute déjà plus d’un an qu’un apprenti vétérinaire m’écrivait pour me dire à quel point il avait aimé les quelques sonnets que j’avais publiés dans ce blogue. En écrivant lui aussi, il voulait que, etc. Si ma mémoire est bonne (il faudrait que je relise notre correspondance, à condition qu’elle n’ait pas été effacée lors de mon récent petit accident informatique), il n’était pas loin de me dire que j’étais un nouveau Virgile, si du moins ce nom lui est familier ! Aujourd’hui, il en est à m’écrire que ce qu’il lit dans ces pages lui retourne l’estomac… Les quelques commentaires qu’il lui arrive de laisser ici, en signant d’un prénom qui n’est pas le sien, auraient tout de la lettre anonyme si je ne connaissais pas la réelle identité du garçon. Je crois qu’il ne me pardonne pas de lui avoir dit ce que je pensais vraiment de ses vers, dont on peut se faire une idée en lisant par exemple le sonnet qu’il m’a récemment adressé, dans lequel il me reprochait, entre autres choses, de lui déclarer la guerre, tiens-toi bien, mon blond lecteur (j’ai déjà dit que mon lecteur idéal était blond), « comme un vers affamé dans un silo de seigle » ! Et encore, ce sonnet est le moins mauvais de tous ceux que m’a fait lire notre poète. J’avais en effet fini par lui conseiller de se munir d’un quelconque traité de métrique, s’il tenait tant à écrire des alexandrins. J’aurais mieux fait de me taire, car il ne me pardonna jamais ce conseil. Dans son esprit, c’était à moi d’être son traité de métrique ! A-t-on jamais vu cela ? Un apprenti poète, ou disons un apprenti versificateur, qui ne daigne pas seulement lire les livres où les fondements de son arts sont exposés, c’est-à-dire qui ne sait pas lire ses illustres prédécesseurs, les Ronsard, les Racine ! Il est vrai qu’avant d’étudier la métrique, il aurait peut-être dû apprendre le calcul et l’orthographe. Comment faire, en effet, des alexandrins qui tombent juste, si l’on ne sait pas compter jusqu’à douze (ou disons jusqu’à six), et si l’on ignore où mettre les bonnes terminaisons, les s, les ées, les ent, dont la présence ou l’absence changent tout le rythme ? Le piètre rimailleur que je suis n’a qu’un enseignement à donner : la métrique française est, était fondée sur l’e muet. C’est tout. C’est le secret. Le secret du mètre, évidemment ; la poésie est ailleurs (mais pas très loin). Je dois cependant reconnaître que tout est ma faute. Je n’aurais jamais dû m’intéresser à ce lecteur, à cet internaute, dont j’avais vite deviné la médiocrité poétique. Mais je nourrissais l’espoir de coucher avec lui lors d’un passage à Paris. Je lui avais même proposé de réserver une suite, pour qu’il puisse dormir dans le salon ensuite, mais il n’avait pas voulu. Je ne dois pas être son type. Lui non plus n’est pas le mien, mais j’ai toujours pensé qu’on pouvait trouver du bon même chez ceux qui ne sont pas de son goût. Une fois que je sus que je ne coucherais pas avec mon bonhomme, je n’avais plus de raison de jouer la comédie du maître de poésie. (Notre rimailleur est un Monsieur Jourdain d’un genre spécial, qui fait de la prose même quand il fait des vers !) Je crois savoir, mais je n’en suis plus très sûr, que Jérémie (c’est son vrai prénom) tient beaucoup à l’anonymat. De mon côté, je n’aime pas que des anonymes se permettent de juger si mal quelqu’un qui, comme moi, écrit au grand jour, je veux dire sous son vrai nom, sans se cacher derrière un pseudonyme. Qu’on me juge mal, c’est la liberté de chacun, mais qu’on le fasse sans se dissimuler. J’ai la naïveté de croire que le fait d’écrire sous son véritable nom incite à plus de retenue, à plus d’égards envers la personne qu’on juge mal. On est sans doute moins tenté de se laisser aller à l’injure ou la diffamation. On est moins tenté par le style ‘‘lettre anonyme’’, en somme. Le nom rend plus responsable. On pourrait m’objecter que même en écrivant sous mon véritable nom, j’ai souvent dans ce journal des considérations peu respectueuses de mon entourage. Sans doute. Mais il y a une différence énorme entre un Jérémie et moi : j’écris sous mon véritable nom des horreurs sur des gens que je protège en leur donnant des pseudonymes ; il écrit sur moi des horreurs en se protégeant derrière son faux prénom ! Lui qui trouve que je tombe chaque jour un peu plus bas dans ce journal est tombé bien plus bas que moi, me semble-t-il ! Pour une fois, je connais le nom de l’auteur des lettres anonymes qui me sont envoyées. (Internet est le règne de la lettre anonyme, cela aussi, j’ai déjà dû l’écrire dans ces pages : la majorité des blogues, des commentaires dans les blogues, des interventions dans les forums ont pour auteurs des corbeaux.) J’ai donc demandé son conseil à don Esteban. Et si, lui ai-je dit, si je rétablissais la vérité, si je remplaçais (cela est possible) le faux prénom de l’auteur de ces lettres anonymes par son véritable nom, qu’il tient tellement à cacher ! Peut-être cela le ferait-il taire à la fin. « Que non, m’a répondu Esteban, ne fais surtout pas cela. Je ne sais pas ce qu’il t’est arrivé, a-t-il poursuivi, mais tu as bien changé. (Don Esteban s’étonne que j’aie changé depuis plus de deux ans que nous ne nous sommes pas vus !) Je t’ai toujours connu méchant, mais je ne te pensais pas capable d’une telle bassesse. » A l’entendre, c’est le bon droit de ce Jérémie que de parler si mal de moi publiquement mais sans se dévoiler ! Esteban me conseillait d’effacer plutôt le commentaire ordurier et de traiter du fond de la question avec Jérémie par lettres électroniques. (Comme s’il y avait un fond de la question !) Je me suis alors souvenu du conseil que Dominique Autié (dont j’ai retrouvé une partie des archives de sa correspondance avec moi) m’avait dit avoir donné à Juan Asensio croisant le fer avec les membres de la société des lecteurs de Renaud Camus lors de la ‘‘Scigalomachie’’ : « Vous êtes écrivain, traitez à votre rang ». Je ne mérite certes pas ce beau titre d’écrivain que Dominique Autié voulait bien me donner dans l’index de son blogue, mais je suis tout de même Olivier Bruley : j’ai mon rang à tenir et n’ai plus rien à dire à ce Jérémie. (Ce qu’entendant, Esteban me répond que je ne suis qu’un pompous ass !) Je n’ai plus rien à lui dire, mais je pourrais très bien, s’ils ne se sont pas perdus lors de mon accident informatique, je pourrais très bien publier ses ridicules petit sonnets ou même notre correspondance ou, pourquoi pas, sa photo, qui doit traîner quelque part dans la mémoire de mon ordinateur. Je ne crains pas de m’abaisser davantage, malgré le rang que j’ai à tenir : ma ‘‘grandeur’’ est ailleurs. Je me rappelle d’ailleurs que Dominique Autié m’avait écrit un jour, dans une de ses lettres, que cette sollicitude qu’il savait chez moi légitimait ma cruauté par ailleurs ! C’est dire si je me sens dans mon bon droit ! Si vraiment tu tiens à ton anonymat, Jérémie K***, je te prie de me laisser tranquille à l’avenir. Si tu n’y tiens pas, tu ne m’en voudras pas de révéler ton nom la prochaine fois que tu te manifesteras dans ces pages, n’est-ce pas ?

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07/07/2008

Dimanche 6 juillet 2008

            Sans doute ai-je tout de même fini par blesser Damis qui, probablement vexé d’avoir dû coucher, seul, sur le canapé, m’a dit que nous nous reverrions lorsque je serais disposé à ne plus dormir uniquement avec la chienne Pélagie… Je lui ai demandé s’il voulait que je la lui laisse pour la prochaine nuit, ou même s’il préférait que je prenne sa place sur le canapé, mais ça ne l’a pas vraiment fait rire. Il a décidé que si je voulais l’enculer, je devrais dormir ensuite avec lui. Je lui ai répondu que c’était impossible, que je serais incapable de tenir ma part du marché une fois l’acte accompli, s’il avait la naïveté de me laisser le prendre, comme il préfère dire. Le mieux serait que je l’invite à boire le thé et que je l’encule ensuite, en plein milieu de l’après-midi ! Ça ne l’a pas fait rire non plus. Peut-être est-ce un autre aspect de ma névrose phobique, je ne sais : il m’est impossible de dormir avec un être humain. Je ne dors qu’avec des anges ou mes démons.

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03/07/2008

Mercredi 2 juillet 2008

            Il me faut bien lui donner un nom, puisqu’il semble vouloir s’installer dans ma vie. Appelons-le Damis. Son visage est joli mais il a de mauvaises dents. Et puis il est trop gras ! Mais ce sont tous les Français qui sont de plus en plus gros. C’est à n’y rien comprendre : ils semblent grossir d’autant que baisse leur pouvoir d’achat, ce qui ne les empêche d’ailleurs pas de partir en vacances ! Je ne compte plus les garçons qui m’ont dit, comme si c’était une excuse, qu’ils avaient pris du poids depuis peu seulement, généralement parce qu’ils sont dépressifs. Ah ! Si je les avais connus avant leur dépression, je n’aurais pas été déçu, m’assurent-ils ! C’est tout de même quelque chose que ces dépressifs ! Ils n’ont plus d’appétit pour leur pauvre existence, mais ce qu’ils peuvent bouffer ! Bien qu’étant plus jeune que moi, Damis est déjà comme usé par la vie. Il a trop travaillé. Je l’ai néanmoins entendu me faire cette remarque fort désagréable qu’on pouvait voir que j’étais plus âgé que lui à mes pattes-d’oie. C’est sans doute que j’ai trop souri dans la vie. Le temps n’épargne personne, ni les fourmis ni les cigales. Damis me dit rechercher l’amour de sa vie. Comparé à lui, je suis un bien petit joueur avec mes amourettes ! Je lui explique que, par définition, il a la vie entière pour trouver l’amour de sa vie : en attendant de tomber sur lui, il peut bien s’adonner à de plus modestes amours avec moi. C’est un discours qui ne lui plaît guère. Il passe son temps à m’entourer de ses bras, comme s’il avait déjà compris qu’il ne me retiendrait pas. Il m’étouffe de ses baisers, comme à l’enterrement de ma grand-mère l’assaut des inconnus venus présenter leurs baveuses condoléances. Mais il pose sa tête sur mon épaule au cinéma et va dormir sur le canapé après l’amour, ce qui convient fort à la chienne Pélagie, qui tient beaucoup à ses privilèges avec moi. Ce soir, j’ai croisé de très près Hiéronymus (qui est toujours aussi maigre, lui), dans un endroit désert, où j’allais poster une lettre et lui retirer de l’argent. Nous sommes passés si près l’un de l’autre, en nous dévisageant, que j’aurais pu le toucher. Il s’attendait si peu à ce que je lui parle qu’il en a bafouillé quelque chose d’incompréhensible. Je crois pouvoir dire, sans me vanter, que je suis la personne au monde qu’il déteste le plus. Il a peur de moi, non d’une peur physique (de nous deux il est le plus fort, malgré sa maladie), mais bien d’une peur morale : il sait que je sais ; il est conscient que je pourrais lui nuire énormément. L’extrême tension de tout son corps, toutes les fois où nous nous croisons, l’intensité de son regard quand il ne peut m’ignorer, de sa haine, de sa peur, le rendent très beau. Il est comme une pierre vive. Il y a entre nous cet obscur désir de lapidation qui me fait me sentir plus vivant. C’est tout de même plus exaltant que mes amourettes.

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28/06/2008

Vendredi 27 juin 2008

            Je suis devenu le Nicandre d’un autre Olivier. J’essaie de lui faire le moins de mal possible, tout en m’efforçant d’en retirer le plus de bien que je puis espérer. L’affaire est délicate. Mais j’avais probablement besoin de cela, de devenir le Nicandre d’un autre garçon, pour guérir complètement de mon Nicandre à moi et, surtout, du regret que j’ai encore un peu de son corps. Je n’étais pas vraiment amoureux de lui. D’ailleurs, je crois qu’à l’amour, je préfère l’amourette, que je place entre la camaraderie et l’amitié, la première étant rehaussée, la seconde légèrement dégradée par le sexe. J’aurais pu avoir de cette moindre amitié pour Nicandre, mais quant à l’aimer, c’était impossible : il est perdu pour l’amour, perdu dans l’époque, dont il lui plaît d’être entièrement le jouet. Je n’ai nourri que peu de temps l’espoir de lui faire prendre conscience de sa bassesse, de l’élever, de le rendre digne de sa beauté et de l’amour d’un Olivier. Dès que j’ai vu la personne qui, dans son groupe d’amis, avait le plus d’influence et que ce pauvre Nicandre m’avait dit prendre pour modèle, j’ai compris que déjà, si jeune, il était perdu. L’arbitre des inélégances de cette méchante troupe est évidemment amoureux de lui (ses yeux le trahissent) et Nicandre m’a dit que ce Pétrone du pauvre était fort contrarié de savoir que je n’avais eu aucun mal à coucher avec le garçon de ses rêves, alors que lui n’avait jamais pu y parvenir, malgré tous ses efforts et même l’ascendant qu’il a sur ce malheureux être qui le prend pour exemple. Ces petites satisfactions-là valent bien toutes les fins, toutes les pertes et tous les chagrins du monde. J’ai la chance d’avoir conservé ce qui m’avait été donné de beauté en ne faisant que dormir et en ne travaillant presque pas, d’avoir retrouvé ma taille de jouvencel en me contentant de manger moins, d’être déjà tout bronzé à force de me prélasser chez ma mère au bord de la piscine, de paraître intelligent en parlant peu et regardant de haut ; mais mon Pétrone, quoique plus jeune que moi d’une année, et malgré tous ses efforts, est un indécrottable Trimalcion, tout gras et laid. (Il fallait voir sa tête, quand, lors de la conversation (conversation de son niveau, bien sûr), il s’est aperçu que je considérais mon ancien poids (le sien actuellement) comme le mauvais souvenir d’une époque révolue. « Ah oui ? m’avait-il demandé, mais combien mesures-tu donc ? – Un mètre soixante et onze, avais-je répondu. Et toi ? – Un mètre soixante-dix… » L’espèce de sourire narquois que j’ai eu à ce moment-là a sans doute fini de me rendre détestable à ses yeux. Quinze kilos nous séparent, qui sont comme quinze années, quinze millions ou quinze générations. (Je me fais honte à moi-même d’avoir dans ce journal de telles considérations ! Ce que c’est, tout de même, d’avoir été élevé par des femmes !)) Bête et méchant, entouré d’une nombreuse cour à son image, baisant à droite à gauche, le pauvre est incapable de tremper sa petite queue dans le seul être qu’il voudrait vraiment posséder. Il est plutôt rassurant de constater que, même et peut-être surtout à notre époque, certaines choses ne changent pas. Finalement, en ne se faisant pas le giton de ce ‘‘mène-petit’’, Nicandre se montre sans doute plus honnête garçon que j’avais cru. Si mon chagrin était si grand, c’était parce que cette rose pleine d’épines refusait de se laisser cueillir entièrement. J’aurais voulu en jouir davantage, un peu plus longtemps seulement, comme de ***-***, mais à la réflexion, savoir qu’un certain autre n’en a pas joui du tout me suffit largement !

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21/06/2008

Vendredi 20 juin 2008

            Miracle ! Enfin ! Je suis guéri de Nicandre. Je suis allé le voir, nous avons parlé, il a même dit quelque chose sur lui, rien d’extraordinaire, mais je me suis senti libéré. Nous avons regardé des albums de photos et je suis rentré chez moi.

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20/06/2008

Jeudi 19 juin 2008

            J’ai sans doute abdiqué toute ma dignité pour Nicandre. Les plus beaux garçons le méritent bien. Et puis il est sans doute ma punition, pour toutes les fois où je me suis comporté avec d’autres comme il fait avec moi. Peut-on rien imaginer de plus ridicule de nos jours : j’en suis à lui écrire des vers qu’il ne comprend probablement pas, étant comme tous ses semblables, et comme moi, à un degré à peine moindre, la victime de l’Education nationale. Il faudrait pendre tous ces professeurs de français, ou de lettres, comme je crois qu’ils veulent qu’on les appelle, qui, préférant enseigner le rap comme si c’était de la poésie ou faire du tourisme à Auschwitz, ont fait de la jeunesse française une belle illettrée, incapable de comprendre les mots de l’amour et de la mort. Ces gens sont des criminels : en les rendant sourds et muets, incapables de lire et d’entendre, ils ont tué l’homme qu’ils avaient la mission de faire naître dans leurs élèves. Ils ont réussi à faire disparaître de l’homme ce qui n’existait nulle part ailleurs dans la nature : la richesse de sa voix, de ses intonations, reflets des sentiments humains. En fabriquant des illettrés, l’école n’a pas seulement rendu les grands textes inaccessibles aux hommes, mais aussi la profondeur, la complexité ou même la vanité des sentiments. A quoi donc sert l’amour, ce sentiment inutile, si ce n’est à écrire de mauvais petits vers sur la nécessité de son inutilité ? Comment se faire aimer de quelqu’un qui ne sait pas lire ? Comment le séduire ? L’amour est un sentiment qui rend bête. Mais les illettrés sont incapables même de cette heureuse bêtise ! La bestialité est leur lot. Ma chienne Pélagie est mieux éduquée qu’un homme d’aujourd’hui ! J’ai réussi à lui inculquer la honte de faire ses besoins dans la rue, sur le trottoir. Quand elle n’a pas su résister à sa bestialité et qu’elle me voit ramasser ce qu’elle a fait, la honte et la peur de moi se lisent sur son visage (car les chiens ont un visage). Pendant ce temps, autour de nous, des jeunes et des étrangers éructent et crachent par terre. Peut-être suis-je un peu sévère avec les professeurs. C’est l’école, l’institution, qui est coupable, en n’enseignant plus les humanités, de ce crime inouï qu’est la déshumanisation de la jeunesse et de l’avenir, un peu comme l’Etat s’était rendu coupable de crimes plus grands encore pendant la guerre. Mais il a bien fallu des collabos pour que le crime une fois ordonné soit commis ! L’école s’est rendue coupable d’enseigner la tolérance avant la grammaire, qui est pourtant indispensable à l’intelligence de la tolérance, de ce qui la fonde, et à sa bonne pratique. Le résultat est que quelques jeunes gens (et quelques autres personnes de mon âge et même d’autres plus âgées), à qui j’avais tenté d’expliquer ma phobie sociale, se sont montrés si compréhensifs, si tolérants avec moi, le différent (et c’est bien le nec plus ultra que de l’être), qu’ils se sont tous moqués de moi, une ou deux fois ouvertement, et beaucoup plus dans mon dos. Et pourtant, c’étaient des pédés, quelques filles (dont des lesbiennes) et un arabe (en situation régulière, mais non français). Je les aurais crus plus concernés par la difficulté d’être différent, d’avoir à subir le regard des autres, etc., etc., cf. la rhétorique habituelle… C’est bien la preuve que tous ces discours sur la tolérance ne sont qu’une sinistre farce, de belles paroles que personne n’écoute, ou du moins que personne n’entend. La tolérance n’est pas plus enseignée à l’école que la lecture ou la grammaire, puisqu’on n’y apprend absolument rien. C’est une honte de voir tant d’argent dépensé en pure perte. L’Education nationale et ses collèges et lycées flambant neufs, ces temples du temps perdu, du rabaissement des élèves et de la vanité vaniteuse des professeurs, sont un gouffre dont l’argent serait infiniment mieux employé à la construction de prisons plus spacieuses et plus humaines, pour recevoir aussi bien les responsables de cette gabegie que la partie de la jeunesse gaspillée par eux et qui, sans doute, ne manquera pas de commettre à son tour bien des crimes, par défaut de sentiments et d’humanité, celle-ci étant la victime de ceux-là, qui se sont ainsi rendus coupables de rien moins que le crime des crimes. Heureusement que le soleil semble enfin s’être installé sur la ville : j’en avais grand besoin, pour me reconstituer. Je vais me baigner chez ma mère et passe des heures à ne penser à rien au bord de la piscine.

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18/06/2008

Merdredi 18 juin 2008

            Je croyais bêtement, je croyais sincèrement, quoique en dépit de tout bon sens, être guéri de cette phobie sociale qui m’a gâché la vie pendant tant d’années. Je m’étais seulement habitué à une existence entièrement réglée pour ne pas avoir à revivre les nombreuses situations qui m’étaient et qui me sont encore insupportables. Vendredi soir, dans cette discothèque, je me suis retrouvé comme dans les pires années de mon adolescence, quand même aller dans une bibliothèque publique était un supplice : parce que le silence y était de rigueur, j’osais à peine respirer, ou même déglutir, persuadé que tout le monde me regardait et m’entendait être là, dans ce corps incontrôlable et figé. Mais c’est bien à cause de cette névrose phobique que je n’ai toujours pas de travail aujourd’hui, que je n’ai plus d’amis ni d’avenir. Paradoxalement, c’est aussi grâce à elle que, sans travail, je jouis de toute cette liberté, de tout ce temps libre et si mal employé. C’est à cause d’elle, surtout, que les plus beaux garçons m’échappent. Nicandre m’a rapporté les pensées qui se cachaient sous les sourires que me faisaient ses amis, vendredi soir, et les jugements qui ont été portés sur moi après mon départ : j’ai fait très mauvaise impression, comme je m’y attendais. A présent, j’imagine que je me sens dans le même état qu’un obèse ou qu’un bègue dont on aurait cruellement moqué la disgrâce, ou que ces garçons à qui je dis que je ne veux pas coucher avec eux, seulement parce qu’ils sont circoncis. (Et j’ai sans doute tort d’agir ainsi, car Nicandre, qui ne m’avait rien dit, se trouve justement l’être. Cette imperfection de son corps vient comme s’ajouter au tatouage qu’il a sur la hanche gauche ou aux deux piercings qu’il porte aux coins des lèvres et qui, de loin, lui donnent l’air d’un vampire : ces petites laideurs rehaussent l’éclat de sa beauté.) Que vais-je faire, maintenant que je sais que je n’ai pas changé, que je suis le même qu’à quinze ans ? Depuis lors, quinze années n’ont pas été vécues. De l’adolescence et du premier âge adulte, je n’ai connu que les peurs et les angoisses, exacerbées par la névrose. Esteban me dit que déjà le démon de midi s’est emparé de moi, qui me fait courir les garçons : comme si je voulais vivre aujourd’hui les joies et les bonheurs d’un âge que je n’ai pas su quitter, faute d’en avoir épuisé toutes les ressources.

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14/06/2008

Samedi 14 juin 2008

            Les amis de Nicandre sont plutôt gentils : leur violence et leur méchanceté ne sont que celles de l’époque. Je les ai suivis jusque dans une discothèque, lieu que ma phobie sociale me fait tout particulièrement détester. Je leur avais expliqué plus tôt en quoi consistait ce genre de phobie, mais une fois que nous fûmes dans la discothèque, ils venaient tous me dire, à tour de rôle, de ne pas ‘‘me prendre la tête’’ et de m’amuser comme eux. Je leur avais parlé de phobie, ils me répondaient ‘‘prise de tête’’ ; c’est dire si la qualité d’écoute est grande chez ces gens. Les pédés qui ne veulent pas qu’on leur ‘‘prenne la tête’’ me sont toujours un peu suspects. Je ne peux m’empêcher de me faire à chaque fois cette réflexion qu’ils n’acceptent sans doute de se faire prendre que le cul ! Mais c’est moi qui étais le véritable suspect : Homo festivus est un véritable tyran, qui ne tolère pas qu’on ne s’amuse pas avec lui. Il incitera toujours le rabat-joie à faire la fête avec les autres, contre son gré, et sans se soucier du malaise ou de l’angoisse qu’il cause à sa victime. D’un autre côté, il est vrai que je n’étais pas obligé de suivre la troupe des fêtards… J’ai demandé à Nicandre s’il voulait passer avec moi la journée du solstice d’été, le jour le plus long. J’ai toujours désiré être accompagné d’un joli garçon pour cette belle occasion. Il m’a répondu qu’il ne pouvait pas, parce que c’était la fête de la musique, et qu’il voulait écouter chanter sa nièce, sur la place du commissariat. « Ah oui ? Et que chantera-t-elle, ta nièce ? – Du rap avec son copain. – Ah ! Parce que tu appelles ça chanter ! » (Je considère désormais Jack Lang comme un ennemi personnel.) C’est cela que j’appelle la méchanceté et la violence de l’époque. Une des filles à qui j’ai été présenté m’a répondu : « C’est donc toi, Olivier ! », ce qui pourrait vouloir dire que je suis assez important aux yeux de Nicandre pour qu’il ait parlé de moi à ses amis. Mais le fait qu’il ait répondu, quand je l’ai invité, qu’il ne pouvait pas passer la journée du solstice avec moi montre plutôt qu’il ne tient pas beaucoup à me faire une place dans sa vie, car je ne vois pas en quoi le fait d’assister à cette farce de fête de la musique est incompatible avec le fait de demeurer avec moi. Je suis bien allé dans une discothèque pour Nicandre, alors pourquoi pas à la fête de la musique ? Sans doute Nicandre a-t-il parlé de moi en mal à ses amis, car celui chez qui se passait le début de la soirée d’hier m’a tout à coup demandé s’il pouvait mettre les pieds dans le plat : « Ce n’est pas bien, a-t-il dit, d’avoir menti sur ton âge. – Oui, a poursuivi Nicandre, surtout que tu n’as pas à avoir honte, puisque tu fais plus jeune… » Comme si j’avais honte de mon âge ! Mais tout à mal commencé avec Nicandre. J’avais menti sur mon âge, sur le site où je l’ai rencontré, parce que, quelque temps plus tôt, je voulais coucher avec une personne qui ne s’intéressait qu’aux garçons ayant entre dix-huit et vingt-huit ans. Je m’étais dit que, pour une partie de jambes en l’air, je pouvais bien mentir sur mon âge à quelqu’un qui n’y verrait que du feu. Ensuite, ayant constaté que mon nouvel âge m’attirait beaucoup plus de prétendants, j’ai décidé de rester aussi jeune que j’en ai l’air, non pas dans mon propre intérêt, mais en pensant à celui de mon prochain qui, parce qu’il est trop soumis à la tyrannie du ‘‘jeunisme’’, risquerait bêtement de passer à côté de moi ! J’ai donc fait la connaissance de Nicandre en étant censé avoir vingt-cinq ans. Après, je n’ai plus su comment lui dire la vérité. Il est si susceptible, si tracassier… Et puis je savais qu’il avait compris que je lui avais menti, parce que le soir où nous avons couché ensemble, l’ivresse m’ayant rendu moins vigilent, je m’étais laissé aller à parler de l’année de mes vingt-huit ans, je ne sais plus à quel sujet. « Comment, m’avait-il dit, tu n’as donc pas vingt-cinq ans ? – Ah ! Euh… Je ne sais plus… Quel âge t’ai-je dit que j’avais, déjà, je ne dis jamais le même d’une rencontre à l’autre. » Mon mensonge, alors, n’avait pas eu l’air de le déranger. Mais Nicandre semble avoir décidé de me torturer. C’est pourquoi il m’a reparlé de mes faux vingt-cinq ans, il y a quelques jours, quand une connaissance que nous avons en commun lui a appris quel âge j’avais vraiment. Cette connaissance commune n’est autre que le ‘‘plan’’ dont je parlais tout à l’heure, celui qui ne s’intéressait qu’aux garçons ayant entre dix-huit et vingt-huit ans, et qui est d’ailleurs le frère de mon ancien voisin, qui avait pissé depuis sa fenêtre sur les vitres de ma véranda. Mont-de-Marsan n’est décidément pas bien grand ! Nous avions sympathisé, ce garçon et moi, et couché ensemble à plusieurs autres occasions. Je lui avais vite dit que j’avais en réalité trente-deux ans. Apprenant cela, Nicandre m’a donc téléphoné, uniquement pour le plaisir de me faire savoir qu’il avait découvert quelque chose que, pourtant, je ne cachais pas beaucoup. Il voulait me faire passer pour un plus grand coupable que je n’étais vraiment. C’est un jeune chat qui s’amuse du moineau qu’il n’a qu’à moitié tué. Il ne daigne pas mettre un terme aux souffrances qu’il inflige (en rompant, par exemple, mais il est vrai que nous ne sommes pas vraiment ensemble). Il joue. C’est le moment de raconter l’horrible mauvais tour qu’il ma fait l’autre jour, que je ne voulais pas rapporter dans ce journal. Nous avions eu une conversation difficile sur le fait que j’aie osé lui demander si je n’avais été pour lui qu’un vulgaire ‘‘plan cul’’, ce qu’il avait très mal pris, ne comprenant pas que je puisse le soupçonner d’avoir si peu de considération pour moi, alors qu’il continuait de me parler, même après nos ébats, ce qu’il ne faisait pas habituellement avec des ‘‘plans cul’’, qui étaient d’ailleurs fort rares et vite oubliés. Je me sentais profondément désespéré de m’y prendre si mal avec Nicandre et de le voir toujours réagir avec tant de cruauté. Par faiblesse, par habitude, par bêtise, je me suis mis à la recherche d’un autre garçon, sur le même site Internet, uniquement dans l’espoir d’être un peu consolé. C’était d’autant plus idiot que je n’aurais pas été en état de rien faire de sexuel, ayant eu rendez-vous dans la matinée chez le dentiste, pour un détartrage au cours duquel mes pauvres gencives avaient été blessées : j’avais mal et ma bouche était une plaie ouverte ! Malgré cela, j’ai chatté pendant un petit moment avec un certain Maxime, qui a fini par me donner rendez-vous devant le lycée Duruy, non loin de ma future maison. Ce Maxime n’est jamais venu à notre rendez-vous, comme il arrive assez souvent. Un peu plus tard, Nicandre s’est de nouveau connecté à MSN et s’est mis à me parler gentiment, pendant un petit moment, après quoi nous sommes allés nous coucher. Le lendemain, nous eûmes lui et moi une nouvelle conversation, très pénible, sur le sujet qui l’avait déjà rendu si furieux. Nicandre me faisait reproches sur reproches, jusqu’à ce qu’il me dise tout à coup qu’il m’avait fait passer un test, la veille, que je n’avais pas réussi. (C’est la grande affaire de Nicandre : il prétend tester les gens à leur insu, pour mieux les connaître…) « Un test ? Mais quand ça ? Je ne me suis rendu compte de rien… » Et Nicandre de répondre : « Maxime, ça te dit quelque chose ? » J’avais été piégé. S’étant fait passer pour un autre, il avait de nouveaux reproches à me faire. Je n’avais pas compris que nous nous étions déjà jurés fidélité, puisque nous n’étions pas encore vraiment ‘‘ensemble’’, faute d’une réelle volonté de sa part. Mais il affectait d’être profondément blessé (et peut-être l’était-il vraiment) de me voir chercher des ‘‘plans’’ alors que je prétendais le désirer lui. Mais c’est moi qui étais le plus blessé de nous deux. Lors de la gentille conversation que nous avions eue avant de nous coucher, la veille, et qui m’avait fait tant plaisir, Nicandre était en réalité venu mesurer l’étendue de ma fourberie : il m’écoutait lui parler comme si de rien n’était, alors qu’il savait que je rentrais d’un rendez-vous raté avec une personne qui n’était pas censée être lui. Il faut être un monstre pour se jouer à ce point de quelqu’un pour qui l’on prétend avoir de la considération ! Mais c’était aussi une belle leçon. D’ailleurs, je suis sûr que mes lecteurs se diront qu’en me comportant aussi mal, j’ai bien mérité de subir la vengeance de Nicandre. Comme on voit, je ne suis pas très doué pour la duplicité. Je me laisse prendre facilement, parce que je ne me cache pas sérieusement. Peut-être Nicandre avait-il raison d’attendre une plus grande fidélité de la part du prétendant que je dis être. Mais aussi, qu’est-ce que c’est que cette jeunesse qui boit, qui se drogue, qui fréquente les discothèques et qui veut des prétendants exemplaires ? Et Nicandre dit lui-même qu’il recherche des ‘‘plans’’, parfois, même si c’est sans doute pour me blesser encore un peu davantage. Et d’ailleurs, comment donc a-t-il pu rencontrer mon délateur, si ce n’est à l’occasion d’un ‘‘plan’’ ? Cette fiente parmi les fiottes, qui a été le ‘‘plan’’ de tous les ‘‘plans’’, s’est tellement fait élargir le cul que c’est à peine si j’en touche les bords, moi qui n’ai pourtant pas à me plaindre des proportions qu’a voulu me donner la nature, cela dit en toute modestie ! Nicandre m’a profondément blessé. Il se comporte très mal avec moi. Pourquoi donc ai-je besoin de parler de lui, alors qu’il ne pense probablement pas à moi, en ce moment ? C’est à peine s’il m’a adressé la parole plus de deux fois hier soir et cette nuit. Quand je me suis retrouvé seul dans mon lit, ce matin, blessé, épuisé, désespéré, je me suis mis à pleurer, pour la première fois depuis longtemps. Je ne savais plus comment il fallait faire. J’avais mis les mains sur mon visage (pour le cacher à qui ?), et les larmes coulaient entre mes doigts. C’était si difficile qu’on aurait pu croire que je riais. Il me semble que j’essaie de tourner une page, depuis quelque temps. Tout le problème est que je ne sais pas exactement quelle est la page que je veux tourner. Et d’ailleurs, depuis quand exactement le veux-je ? Est-ce depuis que je sais que la venue d’Esteban est devenue fort improbable ? Depuis que je dois bientôt vivre dans un nouvel endroit ? Depuis la mort de Dominique Autié ? J’ai voulu trouver quelqu’un à aimer pour ne pas avoir à regarder la mort en face. Mais je me demande si, en tombant sur un Nicandre, et en m’attachant à lui, je ne cherchais pas à me donner de nouvelles chances de faire venir les larmes à mes yeux toujours si secs. Pleurer est une purge. Mais je n’ai pas encore le sentiment d’être assez purgé. Je n’ai pas réussi à pleurer totalement. Je me sens vraiment très mal.

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12/06/2008

Jeudi 12 juin 2008

            Bien sûr que Nicandre est un être de larmes : elles forment la glace de son cœur ! C’est un monstre de froideur, calculateur et manipulateur. Je le croyais bête parce qu’illettré, parce que très jeune, parce que de son époque, mais la peur, la bêtise et la méchanceté ont leur propre intelligence. Nicandre vient de me jouer un mauvais tour et de me donner une leçon que la honte, pour l’instant, m’empêche d’écrire dans ce journal. Un moineau m’a vu dans toute ma bêtise et m’a fait voir ma propre méchanceté. Je devrais le fuir, mais je suis retenu par le souvenir et l’espoir de la chaleur dont il est capable, même si ce n’est peut-être qu’en état d’ébriété. Plus que jamais, je pourrais écrire, comme le pauvre Catulle : odi et amo, quoique je ne sois pas encore amoureux. Mais les affres de l’amour peuvent précéder l’amour même. Son espoir, son désir font tomber autant que lui. L’amour est souvent la répétition d’une comédie, qui fait couler aux acteurs plus de larmes et de sueur que la vie réelle, où l’on s’ennuie le plus souvent.

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10/06/2008

Lundi 9 juin 2008

            J’ai reçu cet après-midi la visite de Laurent, qu’accompagnait son nouveau petit ami, un Chinois de Macao, qui ne parlait que l’anglais et le cantonnais, comme ma grand-mère. Nous avons dîné ensemble. J’ai voulu inviter Nicandre à se joindre à nous, qui m’a répondu qu’il était nourri, pour reprendre l’expression qui avait tant impressionné la famille de Renaud Camus. Après le dîner, l’ami a joué avec la chienne Pélagie pendant que Laurent le dévorait des yeux. Au moment de partir, ce dernier à voulu m’embrasser sur la bouche, ce qui m’a paru très déplacé, surtout devant l’autre garçon. Je suis ensuite allé retrouver Nicandre sur MSN, qui m’a dit qu’il avait faim et voulait se préparer quelque chose à manger. « Comment ? Mais je croyais que tu avais déjà dîné. – J’ai bien dîné, mais j’ai encore faim. – Est-ce que je peux venir te tenir compagnie ? J’aimerais voir le lieu où tu vis. Je peux t’apporter des crêpes de ma mère, si tu veux. – Non, je n’ai pas besoin de crêpes. C’est des cigarettes qu’il me faut. Dommage que les bureaux de tabac soient fermés. – Mais non ! Je suis sûr que je vais pouvoir te trouver des cigarettes ! Si j’en trouve, me laisseras-tu venir ? – Oui, mais tu n’en trouveras pas. – Mais si j’en trouve malgré tout, tiendras-tu parole ? – Oui. » J’en ai trouvé bien sûr, dans le bar le plus mal famé de la ville, où toute la gitanerie locale semblait s’être donné rendez-vous. J’ai donc retrouvé Nicandre chez lui, dans sa tenue de sport, qu’il avait remise à la hâte avant mon arrivée. Il ne s’était pas non plus douché depuis ses exercices de musculation de l’après-midi. Il était plus beau que la dernière fois, parce que moins apprêté, sans autre parfum que celui de sa légère sueur. La peau de ses fins bras était légèrement collante lorsque j’y passais la main. J’ai pu voir la couleur naturelle de ses cheveux, sans gel, plus clairs. Il m’a fait voir le blogue de l’ami chez qui nous devons aller vendredi. C’est un de ces Skyblogs hideux où l’on ne trouve que des photos des fêtes auxquelles participent la bande d’amis de l’auteur. Pauvre de moi ! Que je suis malheureux d’être tombé, peut-être pas encore amoureux, mais déjà si bas ! Nicandre volette autour de moi comme un bel oiseau sans cervelle, en me regardant toujours d’un peu trop haut. D’habitude, c’est moi qui ai de ces regards. Je ne me suis jamais senti plus à la merci d’un garçon depuis Augustin. Nicandre est un cruel, qui veut faire croire qu’il n’a pas de cœur, de ce cœur qui s’emballe à chacune de ses crises de panique ! Sa seule passion semble être d’emporter la victoire sur les cœurs des autres, sur le mien, en ce moment. C’est un vainqueur impitoyable. Je me suis retrouvé tout à l’heure agenouillé devant lui, ma main touchant ses genoux, à lui demander, d’une voix implorante, de me répondre franchement, pour en avoir le cœur net : n’avais-je été pour lui qu’un vulgaire ‘‘plan’’, l’autre nuit ? « Non », a-t-il évidemment répondu, c’est-à-dire ce que je voulais entendre, pour me soumettre davantage encore, par l’espoir. J’aurais fait de même, à sa place. Je l’ai déjà fait si souvent… Mais quelque chose m’émeut dans ce méchant petit guerrier, cet Eros inflexible, amusé. Voir son misérable logis m’a bouleversé. Je sais qu’il y a des larmes, profondément enfouies sous les roches de son apparence. Je voudrais être le sourcier de Nicandre. Et le peu qu’il m’a déjà donné est un tel nectar. Il y a eu ce moment, chez moi, où la main de Nicandre, que je caressais, s’est lentement animée, pour saisir la mienne. Et plus tard, dans l’obscurité de ma chambre, une ou deux gouttes de lait, légèrement plus tièdes que ma joue…

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09/06/2008

Dimanche 8 juin 2008

            Nicandre, puisque tel est désormais son nom dans ce journal, voudrait me présenter à ses amis vendredi prochain. Moi qui me croyais guéri de ma phobie sociale, il me semble avoir retrouvé, depuis l’annonce de cette présentation, toutes mes pensées obsédantes d’autrefois. Je suis déjà occupé à rechercher la meilleure stratégie d’évitement. Sans doute serai-je très observé par ces personnes que je ne connais pas et dont Nicandre veut probablement connaître l’opinion qu’ils auront de moi. D’un côté, je me réjouis de cette présentation, qui pourrait vouloir dire que le garçon tient assez à moi pour m’introduire dans son petit monde. De l’autre, je suis désespéré de devoir me retrouver au milieu d’inconnus que, probablement, je n’aimerai pas. Et ce goujat de Nicandre voulait que je le retrouve directement chez tel de ses amis, vendredi soir, sans même m’accompagner, indélicatesse qui me fait douter un peu de ses bonnes intentions. Il a fallu que j’insiste pour que nous arrivions ensemble. C’est tout de même incroyable qu’un garçon qui souffre de trouble panique soit tellement indifférent à la phobie sociale de son ami ! O tempora ! O mores ! Ce que je dois faire pour un garçon que je n’aime pas encore, mais que je désire, et qui, sans doute, ne me mérite pas ! Il faudra bien que j’aille à cette soirée où Nicandre veut me traîner ! Je devrai boire beaucoup d’alcool, pour en avoir la force, ce qui me fera sans doute passer pour un type étrange aux yeux des autres. Mais ce sera l’occasion de connaître un peu mieux Nicandre, de l’observer dans son milieu naturel : je pourrai ainsi vérifier s’il est vraiment digne d’intérêt. Peut-être aussi trouverai-je un garçon plus désirable encore…

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07/06/2008

Samedi 7 juin 2008

            Hier soir, avant d’écrire dans ce journal, j’ai eu la visite d’un garçon qui n’a vraiment pas été gâté par la nature, mais que je laisse me connaître, par charité, et peut-être également parce qu’il sait s’y prendre. Il voulait absolument me présenter un ami à lui, qui a habité dans cet immeuble, lui aussi, il y a quelques années. Une fois que ce dernier m’eut confirmé, en racontant ses propres anecdotes, que la mauvaise opinion que j’avais de mes voisins n’était pas qu’une vue déformée de mon esprit malade, la conversation serait devenue des plus ennuyeuses, si elle n’avait été profondément grotesque. J’oscillais intérieurement entre l’exaspération et l’hilarité. J’en suis à me demander s’il n’y a pas deux formes d’homosexualité, dont l’une ne serait qu’une orientation sexuelle quand l’autre serait une véritable désorientation de l’esprit ! Lorsqu’ils furent enfin repartis et que j’eus écrit quelques lignes ici-même, j’étais en train de lire dans mon lit quand j’ai reçu un SMS du garçon d’avant-hier soir, dont le prénom, fort inhabituel dans la forêt landaise, est un diminutif anglais, qui le ferait probablement reconnaître immédiatement aux personnes de son entourage qui viendraient lire par hasard ce blogue, et par extraordinaire, car je doute beaucoup qu’on en trouve autour de lui qui sachent vraiment lire. Donnons-lui plutôt le nom d’un personnage de La Muse garçonnière, appelons-le Nicandre, par exemple. Nicandre s’excusait de n’avoir pas répondu à l’SMS que je lui avais envoyé plus tôt dans la soirée : il venait de passer trois heures à l’hôpital, où l’avait conduit une nouvelle attaque de panique, comme celle qu’il avait eue déjà quelques jours avant notre rencontre. Il m’écrivait depuis les rues de la ville, qu’il parcourait seul, rentrant chez lui, où personne ne l’attendait, sa mère travaillant toute la semaine quelque part près de Bordeaux. Je crois que Nicandre et sa mère, qui ont coupé les ponts avec le reste de leur famille, vivent très chichement, dans un tout petit appartement, une espèce de studio, dans lequel j’ai appris qu’ils devaient dormir dans la même pièce ! Nicandre me dit, dans l’un des SMS qui suivirent, qu’il pensait avoir avancé, parce que le médecin qui, à l’hôpital, avait pris le temps de s’intéresser à lui, avait réussi à le faire pleurer. « Mais moi aussi je m’intéresse à toi ! ». Je lui ai proposé de venir chez moi, mais il était trop fatigué. Il préférait rentrer chez lui. J’aurais aimé qu’il ait besoin de moi. Nicandre est apparemment atteint de ‘‘trouble panique’’. Et de fait, quelque chose en lui semble trembler, une peur sans doute profondément enfouie, mais qui fait comme vibrer tout son être. Et sa peur est contagieuse : on a peur de lui faire peur ! Quelle belle invention que les SMS : on croirait qu’ils ont été créés pour envoyer de petits mots gentils aux jolis garçons.

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Vendredi 6 juin 2008

            C’était aujourd’hui la première fois de ma vie que j’écrivais une lettre de condoléances. Le garçon d’hier soir était un enchantement de grâce, de méchanceté et de sottise. On eût dit que cet illettré s’était mis à l’école de Socrate : avant de venir chez moi, il m’avait en effet prévenu qu’il s’offrait rarement à d’autres, surtout le premier soir, parce qu’il ne voulait pas qu’on l’aime pour sa beauté, mais pour son esprit, dont il m’a semblé pourtant fort dépourvu ! C’était pourquoi je ne devais surtout pas lui faire boire d’alcool, m’avait-il dit, qui ne manquerait pas de l’échauffer : une fois gris, il risquerait de ‘‘m’allumer’’, selon ses termes, et n’était pas sûr de pouvoir me résister, si, répondant à ses provocations, je devenais trop entreprenant à mon tour. En réalité, c’est un vrai petit roué du livre XII de l’Anthologie palatine qui est venu frapper à ma porte. Tel un Alcibiade faisant le cômos, il était déjà fin soûl quand il est arrivé chez moi. Il m’a fait boire avec lui de la vodka, en m’expliquant qu’il nous fallait en passer par là pour tester nos volontés respectives. Malgré l’ivresse, je me suis montré irréprochable, jusqu’à ce que le garçon, trop fatigué pour rentrer chez lui, décide de dormir avec moi. Une fois au lit, nous sommes tombés d’accord pour nous prendre dans les bras l’un de l’autre en toute innocence. Et de fil en aiguille, nous nous sommes rendus coupables de presque tout ce que nous voulions éviter. Je ne suis qu’un pauvre mortel et je dois dire pour ma défense que même un dieu n’aurait su résister à la splendeur de ce corps déposé dans l’obscurité de ma chambre ! Peut-être le garçon n’était-il pas si roué que j’avais cru. Car une fois commis notre crime, il me reprocha beaucoup de l’y avoir entraîné. La tristesse de la journée, que j’avais presque oubliée, s’est abattue de nouveau sur moi. Le cruel a préféré rentrer chez lui, après m’avoir tout de même laissé le serrer encore un peu dans mes bras. L’amour des garçons est le plus gai comme il est le plus triste. C’est même un amour tragique, en cela que son objet est condamné à disparaître tôt. L’âge de garçon est éphémère. Il n’y a que le garçon qui ne le sache pas. Cet inconscient est un avare qui, comptant le moindre plaisir qu’il peut donner, ne voit pas que ce sont ses heures qui sont comptées.

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05/06/2008

Jeudi 5 juin 2008

            Suis allé voir ma sœur, cet après-midi, pour m’excuser de m’être emporté dimanche, lors du dîner familial, au cours duquel nous devions subir le fils de son actuel amoureux, qui est absolument insupportable. Ma sœur me dit que cet enfant est en réalité des plus sages, comparé aux autres. J’en tombe des nues. Moi qui croyais qu’il était particulièrement mal élevé ! Il l’est, mais apparemment beaucoup mieux que la plupart des autres enfants ! L’époque est donc encore pire que je le pensais. Je ne supporte personne, en ce moment. Même Esteban m’exaspère. On croirait qu’il s’amuse à me faire perdre mon sang froid. Il me répète que notre complicité d’autrefois s’est totalement évaporée. Il faut dire qu’il y a déjà plus de deux ans que nous ne nous sommes pas vus. Ma rencontre avec Dominique Autié, à Toulouse, est plus récente : elle remonte à un peu moins d’un an. Sa disparition m’a plus affecté que j’aurais cru. Mon humeur s’en ressent. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas suivre son exemple que d’ainsi laisser libre cours à cette mauvaise humeur. J’attends un garçon de dix-huit ans, très beau, dont la venue devrait me réjouir, mais j’ai presque envie d’annuler notre rendez-vous, parce que je pressens qu’il va m’exaspérer, lui aussi, d’être à ce point de son époque. Il est très mal élevé, mais je me comporterais sans doute aussi mal que lui, en annulant tout au dernier moment. Je voudrais aller me coucher. Je dors toujours beaucoup. Le sommeil est le remède à tous mes maux.

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03/06/2008

Nouvelle remarque sur l'annulation d'un mariage

            « On nous dit que la récente annulation d’un mariage entre deux personnes de confession musulmane par le tribunal de grande instance de Lille n’est pas une affaire religieuse, parce que ce n’est pas la perte de virginité de la femme qui a permis une telle décision de justice, mais bien le mensonge que celle-ci avait fait au sujet de celle-là. Et d’ailleurs, même si la virginité avait été le fond du problème, l’affaire n’en aurait pas été plus religieuse, parce que l’islam, apprend-on, ne fixe aucunement la virginité des femmes comme condition du mariage ! Je l’ignorais. Quant à moi, je prétends qu’il n’est question dans cette affaire que de religion, et d’une seule religion, c’est-à-dire de l’islam ! Un mensonge bien plus grand que celui commis par la femme à conduit à l’annulation de son mariage… »

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31/05/2008

Vendredi 30 mai 2008

            J’ai appris aujourd’hui la mort de Dominique Autié. Hier encore, ou avant-hier, ayant fait tomber un livre en voulant en attraper un autre, je me suis dit : « Ah ! Si Dominique Autié me voyait ! ». Depuis que j’avais lu dans son blogue qu’il s’étonnait qu’il y ait des gens qui, étant généralement capables de prendre garde qu’un pot de confiture ne leur échappe des mains et n’aille se biser par terre, n’aient pas autant de précautions pour les livres, j’avais pris l’habitude de dire ou penser cette petite phrase quand il m’arrivait (car cela m’arrive) de maltraiter ainsi quelque volume un peu trop négligemment saisi. En réalité, les yeux de Dominique Autié s’étaient refermés dans la nuit de lundi à mardi dernier, comme j’ai pu lire dans le courriel que j’ai reçu tout à l’heure. Je n’avais plus de nouvelles depuis environ une quinzaine de jours suivant celui où il m’avait annoncé qu’il était probablement malade. Il n’avait pas encore les résultats des examens qu’il venait de subir, à ce moment-là, mais n’était guère optimiste. Je lui avais écrit deux fois par la suite, pour lui demander des nouvelles de son état, sans recevoir de réponse. Nous nous étions aperçus à plusieurs reprises, depuis que nous correspondions, que certains de nos courriels, à lui comme à moi, se perdaient tout bonnement dans l’immensité de la Toile sans jamais nous parvenir. Je me dis que, peut-être, un message de lui répondant à mes deux derniers s’est perdu, lui aussi, et que, suivant ma lamentable pente de procrastinateur invétéré, j’ai trop tardé à lui en envoyer un troisième, pour lui demander si, par hasard, il n’avait pas répondu aux deux précédents ; si bien qu’il a peut-être cru que j’avais négligé de répondre à une lettre qu’il ne savait pas qui ne m’était jamais parvenue. Comment ai-je pu à ce point tarder à lui faire signe, alors que j’étais sûr que quelque chose n’allait pas, à cause de l’inhabituelle irrégularité avec laquelle il publiait ses textes dans son blogue, depuis quelque temps, à cause surtout de son silence depuis le 8 mai ? Je me sens impardonnable. C’est étrange comme parfois le hasard semble se rejoindre : un accident informatique survenu il y a quelques jours, mais aussi la mauvaise tenue de mes archives et la négligence de leur sauvegarde, ont fait que j’ai perdu presque toute trace de notre correspondance. Je crois que je peux dire, un peu comme fait Juan Asensio dans son blogue, que je viens de perdre l’un de mes amis les plus chers, bien que nous ne nous soyons rencontrés qu’une fois lui et moi : c’était lors de mon passage à Toulouse pour l’inauguration de la ligne B du métro. J’étais d’ailleurs très mal accompagné ce jour-là, et s’ajoute à ma peine la pensée que Dominique Autié ne m’aura vu qu’encombré d’un garçon bête et laid. Il m’avait d’ailleurs écrit ensuite que le silence dudit garçon l’avait impressionné. Il avait cru y reconnaître une grande capacité d’écoute. J’avais dû le détromper. Ce silence n’était dû qu’à la prudente bêtise d’un psy, faux et froid, occupé sans doute à nous analyser pendant que nous parlions ! Nous avions bu du café, de ce café dont Dominique Autié faisait, je crois, une grande consommation, pour tenir le coup durant les heures qu’il passait assis à sa table de bureau, derrière l’écran de son ordinateur. Il me reste de lui quelques-uns de ses livres, qu’il m’avait offerts lors de ma venue à Toulouse, un exemplaire de La Couronne et la Lyre dans la collection blanche, recouvert de papier cristal et entre les pages duquel est glissée une feuille pliée en deux et pour moi pleine de mystère. S’agit-il simplement de l’une de ces pages sorties de son imprimante, mais comportant une faute, et dont il se servait pour prendre les notes que lui inspiraient sa lecture ? Ou est-ce une espèce d’ex-libris volant ? Le texte reproduit la page de titre de sa Galère espagnole, sous-titrée Bibliotheca Familiaris, avec le nom de Dominique Autié et la date de 1996 (alors que La Galère espagnole a été publié en 1998). Cet étrange 1996 pourrait être l’erreur qui avait fait écarter la feuille ; ou signifie-t-il autre chose, ayant un rapport avec le classement du livre dans la bibliothèque d’où il avait été tiré ? C’est d’autant moins probable que l’ouvrage ayant été trouvé chez un libraire d’anciens avait été acquis spécialement pour moi, pour m’être offert, et n’avait donc probablement jamais été rangé dans la bibliothèque de Dominique Autié. Sans doute ce feuillet s’est-il tout simplement retrouvé par erreur dans mon livre. Je n’ai jamais osé poser à la question à Dominique Autié : j’avais peur de passer pour un imbécile ! Il me reste enfin sa voix, enregistrée sur un CD, lisant la Présentation à Gargas de l’Homme-aux-liens. Dominique Autié ayant bien voulu publier dans L’ordinaire et le propre des livres deux textes de moi me présentait dans l’index de son blogue comme un écrivain : c’était me faire beaucoup d’honneur. (Je me suis parfois demandé si l’espèce de bienveillance qu’il avait pour moi ne s’expliquait pas par le fait que je portais le même prénom que son frère cadet, homosexuel lui aussi, mort mystérieusement écrasé par un train.) C’est lui qui m’avait conseillé de me ‘‘porter volontaire’’ pour ne pas être publié dans le numéro de la  Presse Littéraire consacré aux écrivains infréquentables lorsque Juan Asensio s’était trouvé à court de place. Dominique Autié ne savait sans doute pas qu’il était devenu pour moi une espèce de père spirituel, si l’expression ne fait pas trop sourire. Disons plutôt : un exemple à suivre. Je me sens très triste, ce soir.

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29/05/2008

Sur l'annulation d'un mariage

            « La presse rapportait aujourd’hui que le mariage de deux personnes de confession musulmane avait été annulé par le tribunal de grande instance de Lille, au mois d’avril de cette année, parce que la femme avait menti à son mari en prétendant être vierge, ce que celui-ci n’avait pu vérifier lors de la nuit de noce, faute de traces de sang sur les draps du lit nuptial… »

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28/05/2008

Mardi 27 mai 2008

            Le voyage en Grèce que nous voulions faire ensemble, Esteban et moi, tombe à l’eau. La somme d’argent que devait lui donner le plus gentil de ses frères lui sera finalement versée en deux fois, et trop tard de toute façon… A partir d’une certaine date, il se trouve que les prix des billets d’avion sont doublés : faute de moyens suffisants, Esteban se retrouve donc littéralement coincé sur sa maudite île paradisiaque ! Il me dit que c’est sans doute à cause de la mauvaise influence de son plus méchant frère (le bourgeois, comme il l’appelle) que le gentil (l’entomologiste) a pris cette décision catastrophique pour nous. Pire, il commence à croire que le bourgeois a tout bonnement détourné à son seul profit les parts de toutes la fratrie dans la vente d’un bien qui devait servir à financer notre installation aux Canaries. Si je n’avais pas la perspective d’emménager dans une nouvelle maison, dont il me faut concevoir la décoration, qui occupe à peu près toutes mes frivoles pensées, je serais effondré. C’est le désœuvrement de l’attente où je suis réduit, cette mort avant la mort, c’est le désespoir, qui m’ont fait acheter cette maison, autant que l’intolérable promiscuité de mon actuel voisinage. C’est encore l’ennui, ou plutôt la peur de ne pas vivre assez, qui me fait baiser plus qu’autrefois. On ne peut savoir l’heure de sa mort. Et si elle survenait avant qu’on ait eu le temps de baiser autant qu’on aurait pu ! Déjà, je me rends compte, malgré la fraîcheur que m’ont conservé le sommeil (auquel je me livre sans retenue) et la chance de n’avoir jamais vraiment travaillé de ma vie (pourvu que ça dure !), déjà, je vois qu’il n’est pas toujours possible de cueillir les plus jolies fleurs qui s’offrent à mes yeux mais se refusent à mes mains. C’est d’autant plus frustrant que j’ai la conviction que ces garçons qui m’échappent y perdent plus encore que moi, cela dit en toute modestie. Je ne voudrais pas passer, comme ils font, à côté de garçons qui, peut-être, recèlent plus de trésors qu’ils semblent en promettre. « On hasarde de perdre à vouloir trop gagner. » C’est pourquoi, dans le doute, je me laisse parfois connaître à des hommes qui sont loin d’être à mon go