31/12/2007

Lundi 31 décembre 2007

            Dernier jour de l’année. La Saint Sylvestre est pour moi ce jour légèrement plus pesant que les autres où mon esprit, sans vraiment en souffrir, ce qui est peut-être le plus triste, se sent comme plus lourd de cette pensée que personne n’a réellement désiré m’inviter à réveillonner, ni même, parfois, daigné répondre aux propositions que j’ai pu faire durant le mois de décembre pour ne pas me retrouver seul au dernier moment. C’est une date aussi agaçante que mon anniversaire, où non seulement je suis officiellement plus vieux d’une année, c’est-à-dire inéluctablement éloigné d’un an de tout ce que j’ai pu aimer et plus proche d’autant de choses que, probablement, j’aimerai de moins en moins, mais encore un jour où mon père risque fort d’oublier de me téléphoner, ce qui ne m’est pénible que dans la mesure où ma mère prend pitié de moi et, surtout, c’est un jour où, plus que tous les autres jours de l’année, Augustin ne pense manifestement pas à moi. Je n’écris pas cela pour me faire plaindre de mes lecteurs ni pour jouer la Cosette, comme dirait don Esteban, qui serait d’ailleurs bien plus à plaindre, le pauvre, puisqu’il se trouve loin du seul être qu’il aime vraiment, qui n’est autre que moi, cela dit en toute modestie ! J’énonce seulement un fait, dont la pensée m’occupe aujourd’hui plus particulièrement l’esprit, c’est-à-dire, en soi, assez peu, finalement, comme m’affecterait peu le sida de ma sœur, par exemple, s’il n’était une excellente matière pour ce journal, journal sans le soin duquel, sans doute, je serais encore bien moins homme qu’il paraît. Ce journal est tout l’extrait d’humanité qu’on peut tirer de moi. Mais c’est probablement beaucoup plus qu’on ne trouverait chez tant d’hommes à qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession ! Je suis sans doute infiniment plus humain, plus homme, que tous ces gens (c’est dire s’ils le sont peu !) qui se sont prétendus mes amis, par exemple, et qui ne pensent pas à moi ou, pire, qui m’écrivent qu’ils pensent à moi pour enfin vider leur esprit de cette inutile pensée ! Bien sûr, je ne suis pas seul, ce soir. J’aurais pu dîner chez Siobhan, où ma sœur m’avait invité, apprenant que personne n’avait voulu de moi (c’est un fait, je le répète !). J’ai préféré refuser, parce que Siobhan est de ces gens capables de tout annuler au dernier moment sous prétexte que la journée fut mauvaise. J’ai d’ailleurs eu tort, car ma sœur, s’étant sans doute fait la même réflexion, a finalement décidé d’organiser chez elle la réception des quelques personnes qui étaient initialement prévues chez Siobhan. Comme presque tous les ans, je réveillonnerai donc avec ma mère qui, sans moi, aurait été seule, elle aussi (nous nous ressemblons tellement…). Je regrette déjà de devoir jouer de nouveau cette comédie avec elle, à cause d’un mot qu’elle m’a dit tout à l’heure et qui m’a assombri pour le reste de la journée. Tout ce que je voudrais, maintenant, c’est rentrer chez moi ! Je venais d’arriver chez elle, cet après-midi. Nous devions aller faire quelques courses ensemble. « Peut-on prendre ta voiture ? », ai-je demandé, laquelle voiture est équipée d’un autoradio (qu’il n’y a plus dans la mienne, depuis qu’on me l’a volé). « Non ! », a-t-elle répondu, mais prononcé de cette façon que même les chiens n’ont généralement pas à entendre. Bien sûr, elle s’est aussitôt reprise, en donnant une explication complètement incohérente, à mon sens : c’était une histoire de nouvelles chaussures, qui l’empêcheraient apparemment de conduire… Evidemment, ce n’est pas pour cette absurde raison, qui ne relève que de la naissante folie de ma mère, que ma journée était gâchée, mais uniquement à cause du ton sur lequel elle avait prononcé d’abord si naturellement, si spontanément, si violemment ce non qui, lui, relève d’un fond de haine qu’il y a depuis toujours en elle, haine des hommes, haine de moi, haine dont le surgissement tout sonore me replonge inévitablement dans l’enfance et le désespoir. Quel monstre que cette femme ! La brutalité physique de mon père la dégoûte. Sa brutalité à elle est morale. Finalement, comparé à mes parents, je suis la douceur même ! Si j’avais à faire maintenant, en toute sincérité, un vœu pour la nouvelle année, un vœu dont la sincérité ne vaudrait sans doute que maintenant, ce serait que ma mère meure avant la fin de 2008. Soyons plus raisonnable et formulons plutôt le vœu que don Esteban se remette en selle et m’emporte avec lui, loin de cette virago, et loin de ces amis qui ne sont déjà plus des proches. (Je l’écris sans plus vraiment y croire…) Il faudrait prendre aussi des résolutions, même si je suis, par nature, un grand irrésolu. Je prends donc la résolution de lire davantage et, surtout, de lire mieux. Je m’efforcerai aussi d’apprendre plus sérieusement la langue espagnole, pour le cas où mon vœu se réaliserait.

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29/12/2007

Vendredi 28 décembre 2007

            Avons quitté Troyes hier matin. Détour chez les parents du fiancé. Nous n’y sommes fort heureusement restés que pour le déjeuner. Ce fut très pénible, comme je m’y attendais. Comment décrire tout cela ? Un mot seulement. Tout se trouve dans un détail ignoble, qui dit tout ce qu’il y a à dire : le fiancé de ma sœur m’appelle déjà ‘‘le beauf’’, parfois même lorsqu’il me parle directement : « Y veut pas reprendre un peu d’haricots, le beauf ? T’as tort, c’est bon pour dans ton corps. » Je suis proprement scandalisé que ma sœur fasse si peu de cas de nous, sa famille, de moi son frère, en nous faisant subir un tel personnage, dont elle n’est pas même amoureuse, et en parlant maintenant de mariage, c’est-à-dire de nous imposer toute la famille, ne serait-ce que le jour de la cérémonie. Son désespoir, son égarement doivent être bien grands. La relative beauté physique du garçon (surtout depuis qu’il porte cette espèce de barbe qui le cache) n’explique pas tout. Moi-même, je n’y suis pas insensible. Pendant le voyage en voiture, le voir en chemisette, par des températures négatives, pisser contre un arbre, avait quelque chose de très excitant, et j’ai parfois comme des flashes, dans lesquels je m’imagine lui arracher littéralement ses vêtements et le toucher, le renifler partout, me frotter à lui, sans doute un peu comme ferait un chien. Certains indices me font également penser qu’il pourrait en avoir une très grosse. Mais non, vraiment, cela n’explique pas tout. Est-ce que j’ai présenté à ma famille tous les corps qui sont passés entre mes mains ? Même la gentillesse de Cyrille, qui est à toute épreuve, m’est odieuse : ne serait-ce que parce qu’elle me fait passer, à mes propres yeux, pour plus méchant que je ne suis vraiment, à dire tellement de mal de lui et des siens, qui sont, eux aussi, d’incorrigibles gentils. Mon Dieu ! Parfois, je le surprends qui cherche à attirer mon regard, mon attention. Il essaie de se faire bien voir et voudrait que je l’aime… C’est un cauchemar éveillé. Je mets tout mon espoir dans don Esteban : pourvu qu’il nous ait installés aux Canaries avant le mariage ! Hélas, cela s’annonce plutôt mal.

 

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Mercredi 26 décembre 2007

            Magasins d’usine. Nombreux achats. Dépensé plus que de raison. Visite de Didier, qui fut, pendant des années, l’amant quasi officiel de ma grand-mère et qui avait, au sein de ma famille, le statut d’un oncle. Il n’y avait que mon grand-père qui affectait de le prendre pour un simple ami de la famille. Ma grand-mère n’a jamais été amoureuse de lui. Elle appréciait sa compagnie : il l’occupait, la divertissait, la promenait, voilà ce qu’elle aimait. C’est en repensant à la relation de ma grand-mère et de Didier que j’ai compris ce qui, pourtant, est une évidence : ma sœur n’est pas amoureuse de son fiancé. Elle ne supporte pas d’être seule. Elle a donc choisi le premier mâle qui voulait bien d’elle : il n’y avait apparemment que lui ! Qu’elle en soit maintenant à parler de mariage est pure folie. Il faudrait l’en dissuader. Ce n’est pas à moi de le faire, à mon avis. J’en ai parlé à ma mère qui, bien sûr, ne se sent pas le droit de seulement conseiller ma sœur. Déjà, du temps de Hieronymus, quand la rumeur courait qu’il était sidéen, et que, sans démentir formellement, il laissait entendre qu’il n’était qu’hémophile, ma mère n’a pas cru bon de dire à ma sœur qu’elle devait se méfier d’un individu qui était peut-être un menteur, et sans doute de ceux dont le mensonge engage tout, jusqu’à la vie, la leur et celle des autres. De fait, de menteur il devint empoisonneur. Ma mère et moi fûmes ses complices.

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Mardi 25 décembre 2007

            Noël. Ma grand-mère a passé la journée avec nous, chez ma tante. Par moments, elle se mettait à me fixer des yeux et semblait se demander d’où elle pouvait me connaître, sans être néanmoins bien sûre de m’avoir réellement connu. Elle avait le regard de quelqu’un qui serait tombé dans la réalité sur un être rencontré dans un rêve et qui chercherait à se rappeler quel était ce rêve merveilleux et complètement oublié. Ce semblait lui être une douleur, parce que ce personnage oublié d’un rêve oublié avait dû lui être cher, on voyait qu’elle était à moitié consciente de cela, si c’est bien le mot. Quand elle ne cherchait pas à se souvenir de moi, elle riait beaucoup, apparemment sans raison, mais il paraît que ce rire est un moyen de se défendre contre un monde qui lui est devenu si hostile. Elle rit comme rirait un homme sain d’esprit qui, croisant dans la rue une vague connaissance dont, par exemple, il ne se rappellerait plus le nom, rirait piteusement de se montrer si négligent, si oublieux. Paradoxalement, cette femme, qui a perdu presque toute sa conscience, rit donc d’elle-même. Le plus terrible est que ma grand-mère a ce même rire, ces mêmes mots d’excuse avec le présentateur du journal télévisé, dont elle ne comprend plus le discours et à qui elle répond aussi confusément qu’aux personnes réellement présentes à ses côtés, comme s’il était là lui aussi, à moins que ce ne soit nous qui ne soyons pas plus là pour elle que l’illusion de la télévision. C’est terrible et très amusant à la fois. J’ai d’ailleurs ri de bon cœur avec mon cousin Nicolas, qui rit de tout, et avec ma grand-mère elle-même, qui saute sur toutes les occasions de rire, évidemment. Si elle a gardé quelques tics de langages, des mots qu’elle disait tout le temps, avec une intonation qui lui était propre, et qu’elle prononce encore, mais hors de propos, elle parle désormais une langue absolument incompréhensible, une espèce de mélange de français, de chinois et de vietnamien. Elle a peur de sa chienne Capucine, qui vit désormais chez ma tante, et qui ne semble absolument pas souffrir, elle, de l’extinction de sa première maîtresse. Les chiens sont-ils si fidèles qu’on le prétend ? Il est question d’aller passer deux jours dans la famille du fiancé de ma sœur avant de rentrer à Mont-de-Marsan. Mauvais pressentiment : je ne tiens pas du tout à rencontrer la famille de quelqu’un qui s’amuse à dire à tous les repas, dès qu’un plat lui plaît (et tous les plats lui plaisent, on s’en doute), cette phrase qui ne veut rien dire, mais qui dit pourtant tout de celui qui la prononce : «  C’est bon pour dans ton corps » !

 


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Lundi 24 décembre 2007

            Arrivée de mon père. Sommes allés à Menois, cet après-midi, Nicolas, Julie, son fiancé et moi, à la recherche de nos souvenirs. Notre grand-père nous menait souvent jouer dans le parc de ce château qui tombe en ruine. Un jour que nous nous amusions à courir sur un petit pont suspendu à quatre gros piliers de bois pendant que mon grand-père devisait avec d’autres vieilles personnes un peu plus loin, ma sœur, prise de panique, avait perdu l’équilibre et s’était cassé deux dents en tombant contre l’un des piliers. Deux bonnes sœurs qui passaient par là avaient frotté ses gencives d’eau bénite. Mon grand-père, constatant que les deux dents ne tenaient plus ‘‘qu’à un nerf’’ les avaient arrachées d’un geste très sûr, sans trop ménager la malheureuse. Curieusement, nous qui étions (les garçons) responsables de la catastrophe, nous n’avions pas été grondés. Peut-être avait-on estimé que la douleur de ma sœur était une peine suffisante. Il n’y avait plus de petit pont suspendu dans le parc, cet après-midi. D’autres accidents, sans doute, ont fini par avoir raison de lui. Mais il y avait toujours les poneys. Cyrille, dont les ‘‘sports mécaniques’’, si c’est bien ainsi qu’on les appelle, sont la seule passion, considérant le parc d’un œil de connaisseur, a eu cette phrase digne d’une anthologie de la bêtise : « On pourrait faire un super terrain de moto cross ici ! » Et un peu plus tard, tandis que nous marchions dans le centre de Troyes, apercevant la cathédrale à l’unique clocher, il prononça cette autre phrase d’anthologie : « Si la cathédrale n’est pas achevée, c’est sûrement à cause de l’abolition de l’esclavage ! ». Il y a comme de la poésie dans la bêtise, une poésie négative ou une anti-poésie. Une poésie qui n’aspirerait pas à faire, mais à défaire, en quelque sorte. Ou plutôt, une poésie dont la matière serait la destruction et le chaos qui en résulte : en l’occurrence, destruction des parcs, grande déculturation, à laquelle Renaud Camus consacre le dernier éditorial paru sur le site du parti de l’In-nocence (si c’est bien de cela qu’il s’agit car je n’ai pas encore pris le temps de lire le texte, dont le titre est peut-être trompeur, je ne sais), chaos qui règne dans le peu qu’il reste de notions d’histoire, etc. Ce soir, à l’apéritif, discussion houleuse avec mon père : « Le communisme blablabla », disait-il, et je ne pouvais pas m’empêcher de lui répondre, du moins d’essayer, ce que faisant, je me montrais très bête à mon tour, n’était-ce qu’en m’abaissant si volontiers à participer à l’éternel dialogue de sourds. Cyrille trouvait quant à lui notre conversation fort intéressante parce que, disait-il, nous avions chacun de bons arguments, et que nos deux visions du monde se valaient bien. J’étais atterré d’apprendre que j’avais donc une vision du monde, comme peut en avoir un communiste, par exemple. Le fait que le ‘‘point de vue’’ d’où ma propre vision s’élabore se situe, dans le paysage, pour filer la métaphore, à l’opposé de celui de mon père, n’avait rien d’une consolation : je ne faisais qu’œuvrer au bête meurtre de mon père, en somme, comme tout le monde ! Toute une part de moi en veut à mes parents d’avoir divorcé quand je n’étais encore qu’un tout petit enfant. Et pourtant, il faut me rendre à l’évidence : quelle chance ce fut pour moi de ne pas grandir à l’ombre de ce grand arbre mort de communiste que fut, qu’est encore mon père ! Moi qui souffre déjà tant du vacarme que produit l’incessant bavardage ambiant d’un monde qui n’a plus rien à dire que des fadaises anti-racistes, et dans les termes les plus puérils (un monde retombé en en-fance ?), un monde qui n’a rien à entendre que des déclarations d’amour, et dans les termes les plus gnangnan, un monde qui ne peut ressentir que de bons sentiments et qui n’aspire qu’à la tendresse réservée aux nourrissons, je serais probablement devenu fou de devoir écouter jour après jour le même discours inflexible de mon père, discours uniquement abstrait, incapable du plus petit sentiment, écrasant, impitoyable, transparent et dur comme de la glace, cette eau figée, discours plein d’une haine absurde et d’ennemis fantasmés, invariablement répété, repassé en boucle, disque rayé. Quand je considère de quelles certitudes peut être ‘‘sclérosé’’ un discours devenu aussi minoritaire que la bonne parole de stricte obédience communiste, quand je considère avec quel aplomb il est néanmoins prononcé, il me semble entrevoir (entrevoir seulement) le cauchemar, l’étouffement, que ce devait être de vivre dans une république populaire, où ce même discours, officiel, était le seul autorisé, où il n’était pas possible d’y échapper, de ne pas l’entendre. A l’en croire, c’est parce qu’il veut le bonheur des hommes que mon père est communiste. Pourtant, en écoutant parler cet homme qui n’est jamais à bout de souffle pour ce que son incessant débit, occupant toute la place, prend tout l’air, ne laissant plus le plus petit espace nécessaire à autrui pour souffler à son tour un peu de soi, de son esprit, de sa pensée, on croirait qu’il ne voit pas que c’est un homme, lui aussi, celui qu’il contraint au silence, un homme qui respire, un homme qui, doué de conscience et de parole, étouffe. « Etre heureux et suffoquer », ce pourrait être la devise de l’homme que rêve mon communiste de père ! Il voudrait ‘‘changer le monde’’, ce sont ses mots, pour l’avènement d’un tel homme. « Mais pourquoi changer le monde, ai-je réussi à demander quand ma mère a réclamé un peu de silence à mon profit (elle ne tombe jamais d’accord avec moi que contre mon père qui, même si elle est restée en bons termes avec lui, sera toujours à ses yeux l’incarnation du mal, c’est-à-dire du mâle, que je cesse momentanément d’être en sa présence, paraissant bien trop efféminé à côté de lui, qui est la brutalité même, laquelle est, selon ma mère, le propre de l’homme (l’ennemi de la femme)), pourquoi changer le monde, si c’est un monde qui te permet de vivre, et de vivre assez grassement, du combat que tu mènes contre lui ? Ce n’est pas ton communisme qui te laisserait une telle liberté si, par malheur (et par extraordinaire), il s’abattait sur le pays ! » Mais ce n’est pas le pays qui doit devenir communiste : c’est le monde entier ! Les nations ne sont rien pour mon père. Lui-même, s’il est français, ce n’est que par hasard, croit-il, parce que sa mère, qui était chinoise, a rencontré un Français en Indochine. Quant à moi, je soutiens qu’il n’y a là aucun hasard, qu’il n’existerait pas si sa mère n’avait pas rencontré son père et que, par conséquent, il ne pouvait exister que français. Cet argument ne lui semble pas recevable. Pour lui, on n’est pas français à cause d’une histoire qui a commencé avant soi, comme c’est encore pourtant majoritairement le cas, à mon avis, on ne l’est que par ses papiers, papiers qu’il peut certes arriver qu’on acquière, j’en conviens, dans le cours de sa vie. L’on peut devenir un Français, sans l’avoir toujours été. Mais cette simple possibilité est pour mon père un droit universel : le monde entier est en droit de devenir français ! Autant dire que le monde a le droit d’annexer la France et de la dissoudre dans la masse de plus en plus indistincte qu’il devient. Une dame, qui était invitée à réveillonner avec nous, parce qu’elle n’avait pas d’autre famille que son mari, qui l’accompagnait, craignant sans doute que le père ne finisse par étrangler le fils (l’étouffer physiquement, cette fois), nous à invités à changer de sujet. Je crois qu’elle a bien fait. Plus tard dans la soirée, s’apitoyant un peu sur mon sort, elle a dit : « Mais alors, tu es le seul des enfants à ne pas avoir de petite amie ? » A quoi j’ai piteusement répondu que ma petite amie, c’était la chienne Pélagie, qui me suivait comme mon ombre dans cet environnement inconnu où elle craignait d’être abandonnée par moi ! Je soupçonne ma sœur Laura d’avoir lu ce blogue, tant était bien trouvé son cadeau, que j’ai découvert avec beaucoup de plaisir, après minuit. Plus que le cadeau, c’est le souci d’en trouver un qui m’aille si bien qui me fit tellement plaisir.

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Dimanche 23 décembre 2007

            Long voyage en voiture, de nuit. Conversation très pénible de ma sœur et de son fiancé. Bêtise abyssale, puérilité, surtout, de certains amoureux ! Arrivée à Troyes au petit matin. Ma tante, que je n’avais pas vue depuis des années, m’a semblé très amaigrie. Ou n’était-elle qu’amincie ? Sans doute est-ce à cause du régime qu’elle fait en ce moment. Elle s’est cassée une côte, il y a quelques jours. Elle se serait fait cette blessure en perdant connaissance lors d’un malaise. Trois jours d’examens n’ont pas permis de trouver la cause de ce malaise. Ιε με συις βιεν συρ δεμανδη σι μα ταντε, κυι εστ υνε φεμμε βαττυε, ν’αυαιτ πας ητη δε νουυεαυ υικτιμε δε λα χοληρε δε μον ονκλε, μαις ιε ν’αι ριεν διτ νι φαιτ αυκυνε ρεμαρκυε, ινδιφφηρενκε ου λαχετη. L’après-midi, arrivée de Laura, ma seconde sœur, qui vit à Nice. Dieu que Joris est joli, son petit amoureux ! Quelle belle voix grave il a ! Détail délicieusement hétéro, c’est-à-dire sexuel : les chaussettes de sport, blanches, qu’il porte sous ses pantalons. Pendant le dîner, Julie et Nicolas, mon cousin, ont raconté à l’assistance les souvenirs d’enfance que nous avons en commun. L’empire que j’avais sur eux était apparemment sans limite. Je m’étais d’ailleurs décerné les titres d’empereur et de roi, et distribuais très généreusement les honneurs et les terres à ma sœur, mon cousin et mes cousines. Je me rappelle encore que le comté de Champagne revenait tout naturellement à Nicolas, qui vivait à Troyes toute l’année. Consternation de l’assistance, quand il fut révélé que l’antique chienne Capucine, dix-sept ans, aveugle et sourde aujourd’hui, avait été autrefois martyrisée par moi, pour venger Coccymèle, qu’elle avait malmenée à l’époque : je la soulevais par les oreilles, et laissais pendre ses six ou sept kilos dans le vide, jusqu’à ce que mes maigres bras n’en puissent plus. Pas un son ne sortait d’elle, mais elle était prise de tremblements qui, maintenant que j’y repense, me fendent le cœur. Il y eut aussi le supplice du crayon… Elle semble avoir tout oublié. Pas moi.

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21/12/2007

Jeudi 20 décembre 2007

            Grand moment de honte, tout à l’heure, quand un ami m’a dit qu’il me trouvait courageux, que j’étais formidable, avec la maladie de ma sœur, etc. C’est ma sœur qui est courageuse avec son sida. (Je dis presque toujours son sida. Cela aussi, d’ailleurs, est une honte : jamais ma sœur ne le dirait en ces termes.) Moi, je n’ai fait que nourrir mon journal de son malheur à elle. L’occasion était trop belle pour que je la laisse passer : ma sœur contaminée, j’avais enfin quelque chose à dire ! Qu’on puisse croire qu’il m’a fallu du courage pour cela ne me rend vraiment pas fier de moi. J’ai dû déjà l’écrire quelque part dans ce journal : si je me suis emparé du sujet que constitue le sida de ma sœur, c’est en grande partie parce que, au fond de moi, je ne me sentais absolument pas concerné. Tout cela était d’abord trop abstrait, et l’est encore. La maladie ne s’étant heureusement toujours pas déclarée, on ne voit rien qui pourrait laisser penser que ma sœur est atteinte : son corps n’a pas même subi les transformations que, paraît-il, les trithérapies causent souvent aux plus malchanceux. Si j’effleure le sujet (car je ne fais jamais que l’effleurer, y étant invariablement extérieur), c’est sans doute avant tout pour me sentir touché par lui, ou par elle, ma sœur. Certains membres du site de pédés habituel disent que je manque de cœur et même d’humanité ! Ils ont peut-être raison. Je compatis plus facilement aux malheurs d’un chien ou d’un être diminué comme le joli garçon d’hier qu’à celui de ma propre sœur. Si j’ai pu paraître parfois plus impliqué que je ne le dis, comme par exemple lorsque j’écrivais des insanités contre ce chien (au mauvais sens du terme) de Hieronymus Z***, l’empoisonneur de ma sœur, c’était le plus souvent pour de mauvaises raisons, qui, là encore, sont loin d’être tout à mon honneur. J’avais trouvé en lui, dans sa souillure et sa culpabilité, l’occasion rêvée d’assouvir la passion dont je parlais l’autre jour, qui est celle de tous les hommes : faire ou dire du mal ! Et quand ma sœur était secrètement désespérée par sa nouvelle vie ou publiquement outragée par des gens qui voulaient s’adonner au même vice que moi, mais à ses dépens, je ne pensais de mon côté qu’au sperme de l’empoisonneur, au sang de l’empoisonnée, aux races qui s’éteignent, et j’en faisais des phrases, de belles phrases à grands mots pour ce journal. Dès le départ, j’ai parlé, j’ai répondu à côté, quand il s’est agi du sida de ma sœur. Le jour où elle m’a annoncé qu’elle était séropositive, à Bordeaux, c’était dans une voiture, entre Myriam et peut-être Gaëlle, cette félonne. Etant complètement ivre, je n’ai rien compris à ce qui m’était dit. Comme elle ne savait pas quels mots utiliser, ma sœur m’a donné à lire la feuille sur laquelle étaient écrits les résultats de son test sanguin : c’était évidemment illisible pour quelqu’un qui, comme moi, ce soir-là, n’était pas capable de marcher droit. J’ai cru que ma sœur était enceinte et lui ai répondu en riant, en riant, que ce n’était pas grave, qu’il ne fallait pas qu’elle se mette dans des états pareils, qu’elle n’aurait qu’à se faire avorter et que nous n’aurions même pas besoin d’en parler à notre mère. (Et oui ! j’étais ce genre de jeune homme-là, capable de tenir de tels propos, même sobre. Comme on voit, je n’avais pas beaucoup de moralité. Il est vrai que je n’en ai guère plus aujourd’hui. Don Esteban est bien placé pour le savoir.)

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19/12/2007

Mardi 18 décembre 2007

            Cet après-midi, un jeune handicapé qu’accompagnait sa sœur ou sa petite amie est entré peu de temps après nous dans le salon de thé spécialisé en pâtisseries arabes où ma mère et moi récupérions de l’heure passée dans le froid des rues à la recherche de cadeaux de Noël. On devinait, à travers son pantalon que rien ne semblait remplir, qu’il avait les jambes très maigres. Il marchait cependant, en se servant de son fauteuil roulant comme d’un déambulateur. Il a dû mettre cinq minutes à se rendre de la porte d’entrée à la banquette de son choix. « Surtout ne te jette pas dessus », a dit la jeune fille, ou « ne te laisse pas tomber », je ne sais plus. Peut-être craignait-elle de voir le garçon se briser devant elle. Tous ses gestes étaient d’une extrême lenteur, comme d’un vieillard. J’imagine qu’il a eu un accident de voiture ou un traumatisme crânien. Soulever le verre de thé brûlant était une entreprise dangereuse, qui effrayait un peu son amie. On voyait qu’il avait été beau ou que la possibilité de la beauté était en lui, si jamais il est né ainsi. Mais non ! Ce que me font dire mes préjugés ! Il était beau. C’est évidemment parce qu’il était beau que son visage baissé aimantait tellement mon regard. Qui sait même s’il n’avait pas plus de beauté qu’avant son accident ? Mais de peur de froisser la jeune fille qui était avec lui, je ne pouvais pas le regarder autant que je l’aurais voulu. Lui ne me voyait pas : ce lui était un trop grand effort de tenir constamment la tête relevée. Peut-être nous interdisons-nous de regarder les handicapés plus souvent par crainte qu’ils ne prennent mal nos bonnes intentions que par dégoût, ou, pire encore, parce qu’ils pourraient prendre pour de trop bonnes pensées nos mauvaises intentions, si du moins le désir en est une, ou même simplement le plaisir qu’on ressent à voir de si près la beauté. Il se trouve que le salon de thé où cela se passait est très peu fréquenté. Avaient-ils choisi cet endroit pour ne pas être vus, pour ne pas être dérangés par la vitesse des hommes ou parce qu’ils aiment les pâtisseries arabes ? Son téléphone portable était comme greffé à sa main. Il écrivait des SMS, avec une étonnante rapidité, m’a-t-il semblé. C’était sans doute pour lui, malgré la belle lenteur à laquelle le contraignait son corps, un moyen d’aller encore à la vitesse où va le monde. Pour sa voisine, il commentait d’une voix très grave ces SMS, à mesure qu’il les écrivait. « Que sa voix est virile, c’est la voix de quelqu’un qui a un sexe », me suis-je dit, en des termes aussi maladroits. J’imagine que, lorsque, à cause de la faim ou de la maladie, le corps se met à fondre, le sexe est ce qui garde le plus longtemps le même aspect. (Pardon de l’évoquer ici, mais je suis toujours frappé, devant les images des charniers de l’holocauste, par la taille des sexes au milieu des corps d’hommes : on croirait qu’ils sont tout ce qu’il reste de chair où il n’y a plus que la peau sur les os.) La voix étonnamment grave de ce frêle garçon sentait le sexe, même si, peut-être, elle n’en était qu’un vestige. Il me semblait que la vie vibrait infiniment plus en lui qu’en moi.

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17/12/2007

Dimanche 16 décembre 2007

            Ma sœur nous a fait voir une nouvelle bague à son doigt, avec un assez gros diamant au milieu : c’était une bague de fiançailles ! Quand je pense qu’elle connaît le garçon qui la lui a offerte depuis moins longtemps que moi don Esteban… C’est un peu comme si je vivais une odyssée à l’envers. Je ne suis pas encore ‘‘marié’’ (Esteban devrait bondir en lisant ce mot !) que, déjà, je passe mes jours et mes nuits à faire tapisserie, tout cela parce qu’un Ulysse en paréo est allé s’échouer vingt ans plus tôt dans cette maudite île des Marquises.

 


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15/12/2007

Samedi 15 décembre 2007

            Les plus observateurs de mes rares lecteurs auront sans doute remarqué le nouveau sous-titre de ce journal. L’aphanisme est la partie des Adonies rappelant la disparition d’Adonis. Or qu’est-ce donc qu’une vie, justement, si ce n’est l’histoire d’une disparition ? Sur les raisons de ce sous-titre, cf. cet article de mon autre blogue, rebaptisé, lui aussi, Un jardin d’Adonis, mais portant le sous-titre d’hévrèse, l’autre partie des fêtes en l’honneur du jeune mort (ou du jeune ressuscité, c’est selon).

 


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Vendredi 14 décembre 2007

            « Que la pauvreté de mon âme soit encore touchée par les lignes de mon ami français, par toi qui as dans les yeux la couleur de l’Atlantique, l’Atlantique qui embrasse l’Amérique et fait l’amour avec les côtes de ton pays. » Ah ! Ces Italiens ! Quels beaux parleurs ! Je disais l’autre jour que l’homme est une bête endormie. Mais la midinette qui sommeille également en moi est vite réveillée. Je me demande parfois si le fait de n’avoir pas tout abandonné ici pour rejoindre au Mexique Armando n’a pas été la plus grande folie de ma vie. Mais je lui aurais été un trop lourd fardeau. Il n’y a que don Esteban qui ait assez de force d’âme pour m’aimer tel que je suis, et non tel que m’idéalise Armando, par exemple, pour qui je suis avant tout mes yeux.

 


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10/12/2007

Dimanche 9 décembre 2007

            Cyrille, le nouvel actuel compagnon de ma sœur, nous racontait ce soir qu’il était tombé par hasard, l’autre jour, sur l’un de ses anciens amis, qui aurait juré (entend-on dire partout à celui-ci, si j’en crois du moins ce que rapporte celui-là) de lui « ‘‘casser la gueule’’ », pour cette raison à laquelle j’ai toujours tant de mal à croire (même après l’avoir entendu si souvent invoquer) qu’il ne lui avait pas été révélé assez tôt que ma sœur était séropositive : ce méchant homme prétendait être furieux que Cyrille l’ait laissé l’embrasser (la prendre dans ses bras) tout en la sachant sidéenne ! Evidemment, je ne crois pas du tout que cet homme soit assez sot pour penser que le sida s’attrape par de simples embrassades, comme il affecte de le croire. En réalité, la séropositivité de ma sœur ne lui est qu’un prétexte pour assouvir sa passion, qui est celle de tous les hommes : faire le mal ; ou dire du mal, c’est tout un ! Comme tant des animaux de cette terre (l’homme est un animal politique, dit Aristote), ayant l’instinct grégaire, il a besoin d’être d’un clan : il lui faut donc des ennemis naturels, contre qui rallier sa troupe. Pour cela, quoi de mieux qu’une maladie qui fait disparaître les lignées ? (Dans ma famille, nous avons eu notre lot de ces sortes de maladies : le sida de l’une, l’homosexualité de l’autre ; et je ne parle pas de ce qu’il ne m’est pas permis de publier !) Finalement, le matamore n’a rien cassé du tout : c’était un mouton, un veau qui se laisserait mener sans broncher à l’abattoir, alors que Cyrille, qui a justement tout ou presque d’un meneur, a appris à bien se battre et à tuer du temps qu’il était soldat. Je ne suis pas bien différent de cette malheureuse carne : combien de fois ai-je moi aussi battu, torturé, assassiné d’hommes en pensée ou en parole ? Les mille morts que j’ai souhaitées pour Hieronymus me seront sûrement comptées un jour. Moi aussi, j’ai tenté de rallier contre lui ma troupe (sans grand succès, il est vrai), et moi aussi, je l’ai fait en désignant à la vindicte d’autres lâches la souillure de son sang. Sperme et sang (c’est-à-dire race, sans doute), voilà ce qui avait fini par occuper toutes mes pensées : même si j’en prononçais rarement les noms (car personne n’est épargné par la langue de bois, cette autre maladie du système immunitaire, celui de l’esprit), j’étais devenu obsédé par la semence mortifère de ce ridicule ‘‘ossuaire’’ de Hieronymus Z*** (qui semble n’avoir jamais été qu’un misérable petit tas d’ossements !) et par le sang souillé de ma sœur, de ma race. Mais sperme et sang ne sont-ils pas, à la fin, la seule raison d’être des bêtes ? C’est la leçon que je tire de la haine que m’inspirait Hieronymus : avant d’être un animal politique, l’homme est une bête endormie, qui ne demande qu’à être réveillée.

 


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05/12/2007

Mardi 4 décembre 2007

            J’étais en train de lire une page de Marguerite Yourcenar sur Mishima. « L’énergique Yoko s’offrit comme négociatrice, et cette petite femme marchant d’un pas rapide et léger sur ses sandales à hauts talons, dans ses bas diaphanes à travers lesquels transparaissaient des ongles bleu-vert, assortis à ceux des mains, parvint à faire sortir docilement le petit groupe. » (« La Maison du grand écrivain », in Le Tour de la prison, Marguerite Yourcenar, Essais et mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, page 657.) Et j’ai repensé à ma grand-mère, qui avait de très belles mains et ne concevait pas de passer une journée sans que ses ongles fussent parfaitement manucurés et vernis. Je me souviens que, lorsque j’étais enfant, ses petits pieds et ses mains incroyablement fines, dont les ongles étaient peints d’un même rouge vif, étaient pour moi la preuve que ma grand-mère, qui n’avait jamais su parler correctement le français, était néanmoins une grande dame. Ce n’est pas qu’elle était féminine et racée jusqu’au bout des ongles. Non : tout elle, toute sa race, aussi, étaient dans ses ongles. Aujourd’hui qu’elle est devenue folle, il faut les lui couper, parce qu’elle griffe les gens qui s’occupent d’elle. Toute sa vie, elle avait pris des repas chinois. Désormais, j’allais dire qu’elle doit manger français ! Mais non : elle mange la nourriture des hôpitaux, qui n’est d’aucun sol : c’est la nourriture d’hommes en batterie, ‘‘cultivés’’ hors sol. Il est probable qu’il ne lui reste plus assez de mémoire pour souffrir vraiment de ce changement de régime. Au contraire, on me rapporte qu’elle mange énormément et devient grosse. « J’ai écrit ailleurs, dit un peu plus loin Yourcenar, que les vivants sont souvent aussi évanescents que des morts ; dans L’Œuvre au Noir, Zénon constate avec une sorte d’angoisse métaphysique l’impossibilité de retrouver jamais l’ouvrier qui avait taillé ce banc ou tissé cette laine… » (pages 658-659) Mais ce peut être jusque dans l’être qu’on revoit après longtemps d’absence qu’il est impossible de rien retrouver de ce qu’on avait connu, de ce qu’on avait aimé. Que peut-on donc espérer retrouver chez quelqu’un dont tout l’être est un lent effacement, l’avènement d’une interminable absence ? A propos de Morita, le garçon qui est mort avec Mishima, Marguerite Yourcenar écrit : « Plus jeune de vingt ans que son maître, il donna davantage de sa vie […]. » (page 658) Avec la maladie d’Alzheimer, il y a comme un mouvement inverse et difficile à définir : je ne saurais dire, en effet, s’il n’a pas été donné assez de mort à ma grand-mère, pour que sa disparition mette tellement de temps à s’achever, ou si c’est trop de vie qu’elle a reçu, mais d’une vie purement physique, car sans la vie intérieure, elle ne sera bientôt plus qu’un corps lui survivant. A partir de quand peut-on dire qu’un homme atteint de la maladie d’Alzheimer a cessé d’être quelqu’un ? Quand peut-on dire qu’il est mort, même s’il est toujours en vie ? Qui se souvient de Morita le jour anniversaire de la mort de Mishima, se demande Yourcenar ? Au contraire, ma grand-mère est une présence dont il n’est possible que de se souvenir. Elle est une présence faite uniquement d’absence. Elle m’évoque la terrible sensation, à peine supportable, que m’avait inspiré le cercueil de mon grand-père maternel : je savais que le vieil homme était là, tout près de moi, à l’intérieur de la boîte ; et dans le même temps, je ressentais plus encore qu’il n’y était pas, qu’il n’y avait là que son corps déserté. Son absence se faisait trop présente, au point de pénétrer ma propre présence, dont je découvrais la fragilité : c’était mon absence, passée, présente et future, qui m’était montrée. Ma grand-mère est devenue son propre cercueil ; le mien aussi : qui se souvient de Morita, si même Mishima n’est plus là pour le regretter ?

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29/11/2007

Mercredi 28 novembre 2007

            J’ai enfin reçu, hier, mon tableau. C’est comme une chute de la nuit Marcheschienne, comme on dit une chute de tissu, ou même une chute de météorite, qui serait tombée dans mon jardin. J’ai voulu le photographier, pour le faire voir à mes lecteurs, mais force m’est de constater que le piètre photographe que je suis n’a pas réussi à rendre la beauté du tableau, son intensité, sa présence (mais c’était couru d’avance). En apercevant le reflet de ma bibliothèque dans la vitre protectrice, je me suis dit que j’allais faire tout autre chose : un autoportrait à la manière de Renaud Camus dans Le Jour ni l’Heure (cf. Autoportrait avec Mahler ou Autoportrait avec le Prince impérial), c’est-à-dire non plus tenter de représenter l’œuvre, mais faire moi-même une œuvre, à mon petit niveau, bien sûr, une oeuvrette. Dans ma chambre, sans le flash, étrangement, c’est comme si, de nouveau, le feu des torches éclairait le tableau.

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22/11/2007

Mercredi 21 novembre 2007

            « Saragosse, dimanche 9 avril : le taureau de Marca, le troisième, lui vient dessus : José Tomás ne bronche pas. Tous les toreros savent esquiver, se défendre, prendre la fuite. Lui aussi, mais il ne le fait pas. Les toreros passent vingt-sept ans à s’entraîner, courir à reculons et sauter les barrières. José Tomás, vingt-quatre ans, sait le faire, peut le faire, mais il ne le fait pas. D’autres sont pris par erreur, par manque de vue ou de chance, par ignorance, et souvent par présomption. José Tomás voit venir le toro sur lui et ne tressaille jamais. Il grimpe debout, raide planté au bout des cornes. Le toro le brandit tel une lance, pendant un instant qui semble trois secondes, et d’une certaine façon, on n’y croit pas. On est encore dans la géométrie rêveuse des passes qu’il vient de servir. José Tomás se relève, coupé à l’arcade sourcilière. Il reprend simplement le temps où il l’avait laissé. Tous les toreros pris se remettent en selle avec plus ou moins de forfanterie, plus ou moins de peur, pas mal de mal. José Tomás enchaîne le temps sur le temps. Il ne s’est rien passé. Du trou comme un œillet tout en haut de sa cuisse coule un filet de sang. Cinq naturelles plus loin, profondément rythmées, couronnées de manoletinas très inattendues, il est repris, de nouveau droit comme un cyprès au bout des cornes, les lèvres pincées, le visage calme. Dans leur premier temps, les blessures des toreros sont toujours sans souffrance. José Tomás, les rares fois où il lui arrive de desserrer les lèvres, dit : ‘‘de toute façon, en partant, je laisse mon corps à l’hôtel.’’ » Et il continue ainsi, jusqu’à la mise à mort. C’est après elle seulement que José Tomás (le plus grand ? du moins le plus grand à mon goût, qui n’est pas très sûr), c’est après elle qu’il se rend à l’infirmerie, « carrément poussé par sa cuadrilla en nage, écrit Francis Marmande, dévorée de trouille et momentanément soulagée […]. Non sans saluer le public en lui offrant l’oreille qu’il venait de couper. » (Op. cit., pages 155-156). C’est étrange, en écrivant dans ce journal, samedi dernier, je n’étais pas encore arrivé à la page 157, où j’ai pu lire, tout à l’heure, qui m’a donné comme un coup de poing dans le cœur : « A l’infirmerie, José Tomás dénoue posément sa cravate comme on fait le dimanche pour voir Les Sopranos à la télé (c’est moi qui souligne). » (Il est pourtant gravement blessé : « Par l’orifice de cinq centimètres en haut de sa cuisse, trois trajectoires, dont une descendante qui dilacère le nerf sciatique : ‘‘pronóstico grave’’. ») Ce ne peut être un hasard. Il faut qu’il y ait, dans Les Soprano, quelque chose d’aussi grave, d’aussi blessant, d’aussi profond, d’aussi douloureux et incompréhensible qu’une corrida, pour que cet exemple soit venu à l’esprit de l’auteur en une telle occasion (l’attitude de José Tomás après une cornada). Le torero sort-il de l’arène en étant aussi impassible que s’il s’apprêtait à regarder une quelconque série télévisée ou si le téléspectateur, sur le point de regarder un épisode des Soprano, est dans un état semblable à celui d’un torero avant le paseo ? (Toutes proportions gardées, évidemment ! Disons plutôt dans le même état que l’aficionado avant ou pendant la corrida.) Dans le troisième épisode de la troisième saison, la cérémonie au cours de laquelle Christopher devient un ‘‘made’’ man et est reconnu par les autres membres de la ‘‘famille’’ comme leur pair a quelque chose de l’alternative. Le lieu où cela se passe évoque une chapelle. Et pour le superstitieux Christopher, l’apparition de l’oiseau est un aussi mauvais augure qu’une montera retombée du mauvais côté.

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21/11/2007

Mardi 20 novembre 2007

            Il est question de nous transporter à Troyes pour Noël, ma mère, ma sœur, son ami, les chiennes et moi, dans la famille du côté de mon père, qui nous y rejoindrait. Je ne sais comment je vais trouver l’argent pour les cadeaux : c’est qu’il y a foule du côté de mon père ! Il y a aussi l’abominable Capucine, teigneuse petite chienne qui martyrisait déjà Coccymèle de son vivant. A dix-sept ans, je doute qu’elle se soit adoucie. Elle est sûrement devenue une vieille acariâtre. Peut-être pourrai-je acheter deux ou trois frusques à moindre prix dans les magasins d’usine. Une bonne nouvelle, tout de même : mon tableau devrait enfin m’être livré, la semaine prochaine.

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18/11/2007

Samedi 17 novembre 2007

            Il y a plusieurs jours que je suis complètement abattu. Depuis jeudi, je m’affaire mollement à revoir l’agencement de la zôthèque, pour me donner l’illusion d’habiter encore un peu ma vie. J’ai l’impression de traîner le même rhume depuis bien trois semaines. Les cachets ne me font plus aucun effet et j’empeste le baume dont je m’oins la poitrine pour mieux respirer. C’est encore l’automne, mais il fait déjà un froid tel qu’on n’en voit jamais dans les Landes même au cœur de l’hiver. Maudite soit ma mère d’avoir un tel ascendant sur moi ! Une seule intonation de sa voix me replonge dans l’enfance et le désespoir. Maudit soit don Esteban d’avoir vécu avant moi ! Je naissais quand il devenait riche. Tout était dépensé pour notre rencontre. Maudits soient les amis à qui je ne manque pas. Maudit sois-je de m’être si bien passé d’eux. Je lisais tout à l’heure dans A partir du lapin (Francis Marmande, Verdier, 2002, page 27) : « Toréer de salon, c’est toréer sans toro. Enfin, sans taureau visible ! Donc, avec plus de toro. On fait les gestes. On enchaîne les passes. On dessine un rêve. » Je pourrais dire que j’ai toréé ma vie de salon, que j’ai vécu sans vie ! C’est-à-dire en face de plus de vie. J’ai combattu la vie. Mes gestes et passes n’ont dessiné qu’un songe. De l’ombre est toute ma consistance, je veux dire qu’au lieu d’être une présence projetant une ombre au sol, je suis cette ombre même, que rien ne projette, qu’une absence. La métaphore ne peut être filée davantage, car toréer de salon, c’est toréer réellement, « ce n’est pas faire semblant », dit Marmande. Dans les deux premières saisons des Soprano (je n’ai pas encore regardé au-delà), le personnage qui m’émeut et, sans doute, me ressemble le plus (Esteban me dit souvent que je ramène tout à moi), c’est Christopher, qui a tout une vie rêvée (le cinéma), à côté de laquelle il passe. (Il rêve aussi (mais c’est toujours du cinéma) d’être un grand bandit, une figura, pourrait-on dire, mais de la mafia. Or, à la fin de la saison 2, Tony Soprano le fait monter en grade. Il y a toujours de l’espoir.) Je me demande si le fait d’avoir regardé tous les soirs deux épisodes des Soprano n’est pas pour quelque chose dans mon ‘‘bovaryque’’ abattement. La série ne me bouleverse pas moins que Elephant en son temps, qui m’avait profondément affecté. J’ai eu les larmes aux yeux, l’autre nuit, à peine le tout premier épisode de la deuxième saison commencé, en entendant Sinatra chanter It Was A Very Good Year tandis que la caméra surprenait les principaux personnages, souvent seuls et comme livrés à leur être, dans les plus anodins instants de la vie quotidienne (Livia dans son lit d’hôpital, Tony rentrant sans faire de bruit de chez sa maîtresse, Anthony junior se coiffant devant le miroir de sa chambre, Christopher, seul devant sa télévision, regardant un vieux film en prisant de la cocaïne). J’étais filmé avec eux, seul dans mon grand lit, Pélagie couchée tout contre moi, comme une bouillotte, et la chaleur de l’ordinateur portable traversant les couvertures jusqu’à mes jambes.

 


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15/11/2007

Mercredi 14 novembre 2007

            Terreur de Pélagie tout à l’heure à la vue d’un labrador noir. Elle a détalé comme un lapin, en hurlant comme dans une bande dessinée. Je me demande si elle serait toujours amie avec Devon, la chienne de Siobhan, qui est également un labrador noir.

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14/11/2007

Mardi 13 novembre 2007

            Ma mère ne sait pas parler aux chiens. Elle semble incapable de s’adresser à eux avec la fermeté qu’il faut. C’est d’autant plus surprenant que, pendant toute mon enfance (et souvent encore), elle a toujours su me parler comme à un chien ! Je n’avais jamais regardé un épisode des Soprano jusqu’à ce qu’un article de Slothorp, évoquant, en conclusion, le souffle de Tony Soprano, me donne furieusement envie de découvrir la série, que je regarde en ce moment. Je voulais absolument entendre ce « souffle lourd et pesant, chargé de soucis et de graisses, un souffle qui évoque un corps aussi bien malade que puissant, autant écrasant qu’en voie d’exténuation » et qui est également celui de l’Amérique. Mais quelle ne fut pas ma surprise de retrouver dans Livia, la mère de Tony Soprano, non seulement ma propre mère, mais encore ma grand-mère et mon arrière-grand-mère, cette lignée de femmes terribles, qui aboutit à moi, et qui, même après la mort des deux plus vieilles, continue de sévir à travers moi, moi tyrannisant don Esteban, par exemple, des sautes de mon humeur (c’est la part féminine de mon caractère ; on dit qu’il y a en tout homme une part féminine : ce n’est pas nécessairement la plus douce. Esteban, qui a de l’amour-propre, dirait que je crois le tyranniser !). Je puis bien le confier à ce journal : il m’arrive d’être jaloux de la chienne de ma mère. Tout petit déjà, j’enviais la gamelle du chien de ma grand-mère, qu’on ne nourrissait que de riz et de steak bien juteux, quand il me fallait manger toute sorte de légumes.

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29/10/2007

Dimanche 28 octobre 2007

            Cet après-midi, la peña ‘‘El brindis’’ avait organisé une fiesta campera dont les profits devaient revenir aux handicapés. Six novillos étaient toréés par (dans l’ordre) Richard Milian, Julien Lescarret, Mehdi Savalli, Thomas Bacqué (à cheval), Thomas Dufau et Mathieu Guillon. Le jeune rejoneador était, à mon goût, d’une grande beauté. Non loin de moi, il y avait aussi un très joli jeune homme avec une barbe de trois jours. Il n’avait d’abord sur lui que cette espèce de vareuse de marin que je crois que portaient autrefois les résiniers. Puis, quand le soleil est passé derrière l’enceinte des arènes, il a mis un pull et un bonnet à grosses mailles de laine. Parfois, je le voyais s’accroupir sur le degré où il avait sa place. Est-ce qu’il ne faut pas être un peu hippie pour s’accroupir au lieu de s’asseoir ? Quoiqu’on imagine mal un hippie assister à une corrida. Il aurait plutôt sa place dans les rangs de ceux qui manifestaient contre elle, tout à l’heure, devant les arènes. Barbarie de leurs bons sentiments : ils voudraient interdire tout un art, et ils peuvent le faire savoir sans aucune vergogne, sans que personne ne vienne leur faire honte de la folie de leur projet. Comme si l’idée qu’ils défendent était une idée respectable, digne d’un débat ! Peut-on sérieusement débattre pour ou contre le théâtre, pour ou contre la musique ? On sait bien quelle sorte d’hommes a voulu interdire cette dernière. En attendant l’interdiction pure et simple de la corrida, ils voudraient que les jeunes gens de moins de seize ans ne puissent plus y assister. Ainsi, les aficionados ne pourraient plus former à leur tour le goût de leurs enfants. A terme, la corrida s’abolirait d’elle-même. Ce n’est pas des livres qu’on veut brûler (mauvais ou subversifs), mais interdire toute possibilité de littérature ! Hélas ! Que peuvent donc les amateurs d’un sang versé avec art contre des barbares assoiffés d’amour et de non-violence ?

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26/10/2007

Jeudi 25 octobre 2007

            Soit le petit pharmacien est un garçon vraiment très aimable, soit je lui plais. (Ou si c’est le fait qu’il me plaise qui me fait imaginer des choses ?)

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19/10/2007

Jeudi 18 octobre 2007

            Deux labradors noirs ont attaqué Pélagie. Celle-ci, qui a toujours été comédienne, et même un peu tragédienne, a hurlé d’une façon déchirante pendant toute l’attaque, qui n’en était pas vraiment une, puisqu’il y a eu beaucoup plus de peur que de mal : ils avaient fait d’elle leur jouet, non pas leur proie. Jamais je ne l’avais entendue crier si fort et si longtemps : même quand les deux bêtes ne la mordaient pas ni ne la piétinaient plus et qu’elle avait réussi un instant à leur échapper, elle ne cessait de pousser des cris déchirants. J’en fus profondément troublé, parce que la voix de ma chienne avait pris un accent incroyablement humain. On eût dit qu’elle voulait alerter la terre entière et jusqu’au Créateur qu’elle était peut-être en train de mourir, qu’il était trop tôt, qu’elle était trop jeune, que c’était injuste, qu’elle n’avait rien fait pour mériter si cruelle fin, que même sa vie de chienne avait de la valeur et méritait d’être vécue. Les chiens ont fini par s’arrêter, quand furent intervenus des maîtres qui avaient le plus grand mal à se faire obéir de ces maudites bêtes qu’ils ne tenaient pourtant pas en laisse. Après être resté longtemps à caresser la pauvre Pélagie apeurée et trempée de la salive de ses ‘‘assassins’’, mais fort heureusement sauve, je fus bouleversé de la voir se libérer entièrement de mon emprise habituelle, et, sans ma permission, s’éloigner de moi qui voulais rester encore un peu. J’avais beau l’appeler sévèrement, elle se retournait et me regardait dans les yeux, aussi résolue qu’une Antigone, puis reprenait sa route : sans toutefois courir (ce n’était plus le temps de la peur panique), elle avançait d’un pas invraisemblablement décidé dans la direction opposée à celle qu’avaient prise les deux labradors, vers ce qui devait lui paraître alors le seul salut possible pour elle : non plus moi, mais le lieu d’où nous venions.

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17/10/2007

Mardi 16 octobre 2007

            Il m’aurait fallu plusieurs vies, non pas successives, mais simultanées, pour pouvoir tenir tous les rôles qu’on voudrait me voir jouer, sans blesser personne. Mais je n’en ai qu’une, que je ne mène d’ailleurs qu’à moitié, passant la plupart de mon temps à dormir ou rêvasser, et, depuis peu, à me promener. C’est à peine si je me donne le temps de lire : comment donc pourrais-je, dans ces conditions, mener ma vie ! Je me laisse plutôt mener par elle, je veux dire par là que je me laisse tout simplement vivre, que je me contente de respirer, d’être vivant, ni plus, ni moins. Et je ne m’en porte pas plus mal. C’est plutôt mon entourage qui a à souffrir de cette façon de vivre ou de ne pas vivre, selon les points de vue. Don Esteban me disait l’autre jour que mon excès de franchise était une forme de lâcheté. C’est très vrai. En ne dissimulant pas mes pensées même les plus basses, en ne jouant pas le jeu de l’hypocrisie avec les êtres chers, j’abdiquerais toute forme de responsabilité. Déjà, l’émouvante déclaration d’amour d’Anne m’avait inspiré ce contrat que je lui avais soumis aussitôt : elle pouvait m’aimer tant qu’elle voulait, passer tout son temps avec moi, me connaître bibliquement, à condition d’être consciente que je ne serais probablement jamais amoureux d’elle, que je la tromperais souvent avec des garçons et que je risquais même de tomber amoureux d’un autre. En acceptant, elle ne se doutait sans doute pas qu’à chaque fois qu’elle me reprocherait mon peu d’amour, mes quelques tromperies ou ma passion pour Augustin, je lui rappellerais invariablement qu’elle savait à quoi s’en tenir dès le début, qu’elle ne pouvait donc s’en prendre qu’à elle et que, si sa peine était trop grande, elle était toujours libre de me quitter, ce qui finit d’ailleurs par arriver. Ma lâcheté était inflexible ! Elle l’est encore : c’est toujours moi qu’on quitte ; jamais l’inverse. Pourquoi donc le ferais-je, si je suis assuré qu’on finira par le faire ?

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13/10/2007

Vendredi 12 octobre 2007

            N’étant pas la plus irréprochable des Pénélope, j’avais hier soir l’un de ces petits dîners en tête à tête dont l’intérêt se trouve surtout dans le dessert, je veux dire dans la coucherie qui s’ensuit. Or, bien que nous ayons décidé de payer chacun notre part, mon commensal et moi, il a fallu que celui-ci ait l’indélicatesse de demander qu’on lui établisse une facture de l’ensemble du repas, afin de mettre non seulement sa dépense, mais aussi la mienne sur sa note de frais ! C’était donc comme si j’avais payé ce goujat quatre-vingt cinq euros pour… pour rien, d’ailleurs, parce qu’il avait tellement bu qu’il avait perdu toute vigueur, lui qui, sobre, est déjà si lymphatique ! En voilà un qui ne partagera plus ni table ni couche avec moi !

 


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09/10/2007

Lundi 8 octobre 2007

            L’un des chats de ma mère est mort ce matin et les chiennes riaient de me voir faire comme elles en creusant un trou au fond du jardin. Elles riaient à leur façon de chiennes, en courant et sautant autour de moi.

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07/10/2007

Samedi 6 octobre 2007

            Promenant avec Pélagie, tout à l’heure, le long de la Midouze, j’ai vu passer un bel échassier à quelques mètres de moi, non pas un berger d’autrefois, mais un grand oiseau gris, qui ressemblait fort à une grue cendrée. Prisonnière de la voûte que forment les arbres au-dessus de l’eau, elle remontait majestueusement le cours de la rivière. Ce n’est pourtant pas encore la saison et elle était bien seule, pour un oiseau qui n’est pas solitaire, à ce que je crois savoir. Il est vrai que mes connaissances ornithologiques sont des plus rudimentaires et qu’il est fort possible que j’aie mal identifié l’animal… C’est l’un de mes correspondants qui m’a donné l’idée de ces promenades. Comme il me trouvait mal heureux (que j’écris intentionnellement en deux mots), il m’a conseillé, pour améliorer mon état, d’être plus attentif aux petites et grandes choses de la nature. Pourtant, malgré les accès de désespoir dont je parlais l’autre jour, il y longtemps que je me considère comme un homme heureux. Tout mon malheur, si j’ose dire, est de l’être mal, car je suis heureux comme le sont les dilettantes (mot d’une grande justesse qu’a trouvé don Esteban pour me définir). Le bonheur des dilettantes est un bonheur superficiel, c’est-à-dire sans épaisseur, sans profondeur. Or sa propre inconsistance devient, avec le temps, comme une douleur lancinante. Je ne sais pourquoi mes promenades ou la surprise de cette grue me ravivent : elles me redonnent du corps, me rendent (à) ma chair.

 


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04/10/2007

Mercredi 3 octobre 2007

            J’avais rendez-vous à trois heures de l’après-midi avec le travailleur social (ou coordonnateur technique comme il est également appelé dans d’autres des documents que j’ai sous les yeux) désigné par le Président du Conseil général des Landes pour agir comme référent de mon parcours d’insertion, laquelle insertion conditionne le versement qui m’est fait de l’allocation du Revenu minimum du même nom ! Je veux dire par là que j’avais rendez-vous avec M. Ambert (et non Lambert, comme j’avais pris sottement l’habitude de l’appeler les rares fois où j’ai parlé de lui dans ce journal), qui ne m’a jamais beaucoup aimé. En ressortant du Centre communal d’action sociale, j’avais l’impression qu’un guet-apens m’avait été tendu. Bien sûr, il ne s’agissait pas d’un véritable guet-apens. Il est d’ailleurs fort probable que rien n’avait été prémédité. Mais je n’avais aucune chance de me tirer heureusement de la mauvaise affaire qui m’était si sournoisement faite. J’étais pourtant venu avec la meilleure volonté du monde, alors même que je me savais attendu par quelqu’un qui ne m’a jamais voulu beaucoup de bien. Il s’agissait de renouveler mon contrat d’insertion, l’ancien étant arrivé à terme. L’entretien m’avait semblé ne pas trop mal commencer, mais Ambert s’est mis à relever systématiquement ce qui lui paraissait être des contradictions dans mes déclarations. Par exemple, comme je lui avais dit ces deux choses (sans grand rapport entre elles) que j’envisageais de m’installer à l’étranger avec un ami, dans un futur plus ou moins proche, et que, par le passé, j’avais réussi à trouver un petit stage dans un boutique de prêt-à-porter grâce à un autre ami, il m’a fait remarquer que ma vie lui semblait tourner uniquement autour de mes familiers (ce qui est d’ailleurs, à mon avis, propre à bien des hommes). Or, le fait que j’aie d’autre part trouvé mon emploi de distributeur de prospectus sans l’intervention d’aucun proche (avais-je bêtement ajouté, pour lui montrer que je n’étais peut-être pas si entièrement dépendant des miens) lui semblait être en totale contradiction avec ce qu’il affectait toujours de croire que je prétendais être ma façon de mener mes affaires, et plus largement, ma pauvre vie. Il y avait là comme un paradoxe, c’est son mot. Comme on voit, il se montrait fort soupçonneux. Je n’ai rien trouvé de mieux à dire que ce qu’il appelait un paradoxe, moi, j’appelais tout bonnement cela une source de revenu ! Ce que disant, je n’ai réussi qu’à me faire passer pour un insolent. Si j’avais évoqué mon intention de m’expatrier bientôt avec un ami, c’est parce qu’Ambert m’avait plusieurs fois demandé quel était mon projet de vie, termes dont j’ai mis longtemps à comprendre le sens. Le projet de vie n’est pas du tout la même chose que le projet professionnel, comme je l’avais d’abord cru. C’est au contraire tout ce qui ne relève pas du travail, mais que le travail permet de réaliser, grâce à l’argent du salaire. (Il m’a semblé que, parfois, projet de vie était synonyme de retraite, parce que j’ai entendu dire à Ambert qu’en n’ayant toujours pas de travail à mon âge, j’avais mon projet de vie qui ne cessait de reculer dans le temps, avec les quarante années de cotisation nécessaires… Je n’ai pu m’empêcher de faire remarquer que j’avais tout de même un travail, même si ce n’était pas à plein temps, parce que je ne distribuais pas de prospectus toutes les semaines pour le seul plaisir de flâner dans les rues de Mont-de-Marsan sous un soleil de plomb ou sous des trombes d’eau, selon les saisons. A quoi Ambert a répondu qu’il avait trop de respect pour le travail pour ne pas me reconnaître que les distributions de prospectus que j’effectuais chaque semaine étaient en effet du travail. Je dois dire que j’aurais mieux aimé lui voir un peu plus de respect pour moi. Car cette peine que je me donne toutes les semaines, qui me nourrit, et qui est bien du travail, selon Ambert, n’est pas, toujours selon lui, un élément sérieux d’insertion ! Pourquoi ? Parce que la distribution de prospectus est sans rapport avec mon projet professionnel, et qu’il n’est apparemment possible de s’insérer dans la société que par la réalisation dudit projet. Le travail alimentaire ne compte pas ! Ainsi, quand je lui ai fait remarquer que j’avais tout récemment postulé à des offres d’emploi émises par Delpeyrat et Maïsadour (entreprises du secteur agro-alimentaire qui recrutent actuellement des travailleurs saisonniers), Ambert n’a pas cru bon de voir dans cela des preuves de ma recherche active d’emploi (car la recherche d’emploi doit être active : c’est pourtant l’évidence !), mais s’est contenté de relever que Delpeyrat et Maïsadour étaient là encore sans rapport avec mon projet professionnel.) Il me fallait donc avoir, en plus de ce projet professionnel, un véritable projet de vie (quelle terrifiante indiscrétion, tout de même !). J’ai répondu, en toute sincérité, que je ne me connaissais aucune passion et que le seul projet que j’avais en ce moment était de m’installer avec un ami à l’étranger et de monter avec lui quelque affaire dans un domaine qui n’était toujours pas défini à l’heure actuelle. Ambert a d’abord compris que je projetais de partir pour de longues vacances à l’étranger. Mais non, ai-je répondu, il s’agirait bien d’aller faire ma vie à l’étranger avec cet ami ! Mais bien sûr, Ambert s’est alors empressé de me montrer qu’il y avait encore une contradiction dans ce que je lui disais. Comment se fait-il que je veuille bien aller refaire ma vie à l’étranger mais que je refuse, en attendant, de rechercher du travail dans toute l’Aquitaine, et même dans toute la France ? Pourquoi ? Parce que je ne veux pas quitter Mont-de-Marsan pour me retrouver seul, voyons ! Mais dans ce cas, c’est donc bien que je suis dépendant de mes amis ! Peut-être, admettons… Mais il se trouve aussi que je suis propriétaire de mon logement, ici, et que le fait de n’avoir pas de loyer à payer m’aide beaucoup. Que n’avais-je pas dit là ! C’est une grande chance pour moi d’être propriétaire de cet appartement (et j’en conviens volontiers) : il me suffirait de le louer. Le loyer que j’en percevrais me permettrait de payer à mon tour un loyer ailleurs en France ! Absolument tout ce que je disais était systématiquement retourné contre moi et je commençais à entrevoir que j’allais remplir le nouveau contrat d’insertion pour rien. Ambert n’allait manifestement pas me défendre devant la commission de validation. A quoi bon jouer plus longtemps cette comédie ? Comment faisais-je donc, m’a encore demandé Ambert, lorsque je n’étais pas bénéficiaire du RMI ? « Eh bien je vivais de ma distribution de prospectus et des cours particuliers que je donne. Et je continuerai à faire ainsi, puisque, à l’évidence, vous n’allez pas plaider en ma faveur devant la commission. – Combien vous rapportent vos distributions et vos cours ? – Cela varie selon les mois : mes distributions rapportent entre deux et trois cents euros ; et mes cours aussi. – Mais alors, vous ne touchez presque rien du RMI ! – Ah mais si, parce que je donne mes cours au noir. » Mon compte était bon. « Donc, vous fraudez, et en plus, vous me le dites… – Oui, je ne suis pas de ceux qui défendent le mieux leur affaire, n’est-ce pas ? – Non, en effet, vous n’êtes pas des plus intelligents (C’est une litote. S’il avait eu des couilles, ou bien le sang un peu plus chaud, il m’aurait dit plus franchement qu’il me prenait pour un con. Mais Ambert est un reptile au sang froid, qui n’a jamais un mot plus haut que l’autre et qui regarde sa proie sans la moindre expression. Tel était son mépris : il me regardait comme il aurait regardé un simple objet. D’ailleurs, maintenant que j’y pense, il ne m’a jamais regardé franchement : il ne m’a pas regardé du tout.). – Il faudra que je réfère de votre travail au noir à la commission. – Mais faites donc. Il n’est peut-être pas nécessaire que je remplisse ce contrat, finalement… Dites-moi, comment dois-je m’y prendre si je ne veux plus toucher le RMI ? – Il vous faut trouver un emploi. (Instant de frayeur où je me suis cru condamné à percevoir le RMI et donc à fréquenter ce monsieur Ambert jusqu’à ce que je trouve un vrai travail !) – Mais non. Je veux dire si, de moi-même, je ne veux plus en bénéficier du tout, même si je n’ai pas trouvé de meilleur emploi ? – Ecrivez une lettre au Président du Conseil général. – Bien. Je crois que c’est ce que je vais faire. Je préfère ne plus toucher cet argent plutôt que d’avoir plus longtemps affaire à des gens tels que vous. – Et nous, nous ne souhaitons pas aider les gens comme vous. » Nous nous sommes salués et je me suis senti plus libre quoique profondément outragé : libre d’une liberté amère et sans la moindre joie. Je me souviens que Mlle (ou Mme ?) Piffre, avec qui j’avais rempli mon précédent contrat d’insertion (Ambert étant alors absent), m’avait assuré qu’elle estimait que je faisais tout ce qu’il y avait à faire pour trouver du travail et pour m’insérer. « Continuez comme ça, avait-elle même dit, et surtout, ne vous découragez pas » ! Preuve, selon moi, que les