31/12/2007

Lundi 31 décembre 2007

            Dernier jour de l’année. La Saint Sylvestre est pour moi ce jour légèrement plus pesant que les autres où mon esprit, sans vraiment en souffrir, ce qui est peut-être le plus triste, se sent comme plus lourd de cette pensée que personne n’a réellement désiré m’inviter à réveillonner, ni même, parfois, daigné répondre aux propositions que j’ai pu faire durant le mois de décembre pour ne pas me retrouver seul au dernier moment. C’est une date aussi agaçante que mon anniversaire, où non seulement je suis officiellement plus vieux d’une année, c’est-à-dire inéluctablement éloigné d’un an de tout ce que j’ai pu aimer et plus proche d’autant de choses que, probablement, j’aimerai de moins en moins, mais encore un jour où mon père risque fort d’oublier de me téléphoner, ce qui ne m’est pénible que dans la mesure où ma mère prend pitié de moi et, surtout, c’est un jour où, plus que tous les autres jours de l’année, Augustin ne pense manifestement pas à moi. Je n’écris pas cela pour me faire plaindre de mes lecteurs ni pour jouer la Cosette, comme dirait don Esteban, qui serait d’ailleurs bien plus à plaindre, le pauvre, puisqu’il se trouve loin du seul être qu’il aime vraiment, qui n’est autre que moi, cela dit en toute modestie ! J’énonce seulement un fait, dont la pensée m’occupe aujourd’hui plus particulièrement l’esprit, c’est-à-dire, en soi, assez peu, finalement, comme m’affecterait peu le sida de ma sœur, par exemple, s’il n’était une excellente matière pour ce journal, journal sans le soin duquel, sans doute, je serais encore bien moins homme qu’il paraît. Ce journal est tout l’extrait d’humanité qu’on peut tirer de moi. Mais c’est probablement beaucoup plus qu’on ne trouverait chez tant d’hommes à qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession ! Je suis sans doute infiniment plus humain, plus homme, que tous ces gens (c’est dire s’ils le sont peu !) qui se sont prétendus mes amis, par exemple, et qui ne pensent pas à moi ou, pire, qui m’écrivent qu’ils pensent à moi pour enfin vider leur esprit de cette inutile pensée ! Bien sûr, je ne suis pas seul, ce soir. J’aurais pu dîner chez Siobhan, où ma sœur m’avait invité, apprenant que personne n’avait voulu de moi (c’est un fait, je le répète !). J’ai préféré refuser, parce que Siobhan est de ces gens capables de tout annuler au dernier moment sous prétexte que la journée fut mauvaise. J’ai d’ailleurs eu tort, car ma sœur, s’étant sans doute fait la même réflexion, a finalement décidé d’organiser chez elle la réception des quelques personnes qui étaient initialement prévues chez Siobhan. Comme presque tous les ans, je réveillonnerai donc avec ma mère qui, sans moi, aurait été seule, elle aussi (nous nous ressemblons tellement…). Je regrette déjà de devoir jouer de nouveau cette comédie avec elle, à cause d’un mot qu’elle m’a dit tout à l’heure et qui m’a assombri pour le reste de la journée. Tout ce que je voudrais, maintenant, c’est rentrer chez moi ! Je venais d’arriver chez elle, cet après-midi. Nous devions aller faire quelques courses ensemble. « Peut-on prendre ta voiture ? », ai-je demandé, laquelle voiture est équipée d’un autoradio (qu’il n’y a plus dans la mienne, depuis qu’on me l’a volé). « Non ! », a-t-elle répondu, mais prononcé de cette façon que même les chiens n’ont généralement pas à entendre. Bien sûr, elle s’est aussitôt reprise, en donnant une explication complètement incohérente, à mon sens : c’était une histoire de nouvelles chaussures, qui l’empêcheraient apparemment de conduire… Evidemment, ce n’est pas pour cette absurde raison, qui ne relève que de la naissante folie de ma mère, que ma journée était gâchée, mais uniquement à cause du ton sur lequel elle avait prononcé d’abord si naturellement, si spontanément, si violemment ce non qui, lui, relève d’un fond de haine qu’il y a depuis toujours en elle, haine des hommes, haine de moi, haine dont le surgissement tout sonore me replonge inévitablement dans l’enfance et le désespoir. Quel monstre que cette femme ! La brutalité physique de mon père la dégoûte. Sa brutalité à elle est morale. Finalement, comparé à mes parents, je suis la douceur même ! Si j’avais à faire maintenant, en toute sincérité, un vœu pour la nouvelle année, un vœu dont la sincérité ne vaudrait sans doute que maintenant, ce serait que ma mère meure avant la fin de 2008. Soyons plus raisonnable et formulons plutôt le vœu que don Esteban se remette en selle et m’emporte avec lui, loin de cette virago, et loin de ces amis qui ne sont déjà plus des proches. (Je l’écris sans plus vraiment y croire…) Il faudrait prendre aussi des résolutions, même si je suis, par nature, un grand irrésolu. Je prends donc la résolution de lire davantage et, surtout, de lire mieux. Je m’efforcerai aussi d’apprendre plus sérieusement la langue espagnole, pour le cas où mon vœu se réaliserait.

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29/12/2007

Vendredi 28 décembre 2007

            Avons quitté Troyes hier matin. Détour chez les parents du fiancé. Nous n’y sommes fort heureusement restés que pour le déjeuner. Ce fut très pénible, comme je m’y attendais. Comment décrire tout cela ? Un mot seulement. Tout se trouve dans un détail ignoble, qui dit tout ce qu’il y a à dire : le fiancé de ma sœur m’appelle déjà ‘‘le beauf’’, parfois même lorsqu’il me parle directement : « Y veut pas reprendre un peu d’haricots, le beauf ? T’as tort, c’est bon pour dans ton corps. » Je suis proprement scandalisé que ma sœur fasse si peu de cas de nous, sa famille, de moi son frère, en nous faisant subir un tel personnage, dont elle n’est pas même amoureuse, et en parlant maintenant de mariage, c’est-à-dire de nous imposer toute la famille, ne serait-ce que le jour de la cérémonie. Son désespoir, son égarement doivent être bien grands. La relative beauté physique du garçon (surtout depuis qu’il porte cette espèce de barbe qui le cache) n’explique pas tout. Moi-même, je n’y suis pas insensible. Pendant le voyage en voiture, le voir en chemisette, par des températures négatives, pisser contre un arbre, avait quelque chose de très excitant, et j’ai parfois comme des flashes, dans lesquels je m’imagine lui arracher littéralement ses vêtements et le toucher, le renifler partout, me frotter à lui, sans doute un peu comme ferait un chien. Certains indices me font également penser qu’il pourrait en avoir une très grosse. Mais non, vraiment, cela n’explique pas tout. Est-ce que j’ai présenté à ma famille tous les corps qui sont passés entre mes mains ? Même la gentillesse de Cyrille, qui est à toute épreuve, m’est odieuse : ne serait-ce que parce qu’elle me fait passer, à mes propres yeux, pour plus méchant que je ne suis vraiment, à dire tellement de mal de lui et des siens, qui sont, eux aussi, d’incorrigibles gentils. Mon Dieu ! Parfois, je le surprends qui cherche à attirer mon regard, mon attention. Il essaie de se faire bien voir et voudrait que je l’aime… C’est un cauchemar éveillé. Je mets tout mon espoir dans don Esteban : pourvu qu’il nous ait installés aux Canaries avant le mariage ! Hélas, cela s’annonce plutôt mal.

 

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Mercredi 26 décembre 2007

            Magasins d’usine. Nombreux achats. Dépensé plus que de raison. Visite de Didier, qui fut, pendant des années, l’amant quasi officiel de ma grand-mère et qui avait, au sein de ma famille, le statut d’un oncle. Il n’y avait que mon grand-père qui affectait de le prendre pour un simple ami de la famille. Ma grand-mère n’a jamais été amoureuse de lui. Elle appréciait sa compagnie : il l’occupait, la divertissait, la promenait, voilà ce qu’elle aimait. C’est en repensant à la relation de ma grand-mère et de Didier que j’ai compris ce qui, pourtant, est une évidence : ma sœur n’est pas amoureuse de son fiancé. Elle ne supporte pas d’être seule. Elle a donc choisi le premier mâle qui voulait bien d’elle : il n’y avait apparemment que lui ! Qu’elle en soit maintenant à parler de mariage est pure folie. Il faudrait l’en dissuader. Ce n’est pas à moi de le faire, à mon avis. J’en ai parlé à ma mère qui, bien sûr, ne se sent pas le droit de seulement conseiller ma sœur. Déjà, du temps de Hieronymus, quand la rumeur courait qu’il était sidéen, et que, sans démentir formellement, il laissait entendre qu’il n’était qu’hémophile, ma mère n’a pas cru bon de dire à ma sœur qu’elle devait se méfier d’un individu qui était peut-être un menteur, et sans doute de ceux dont le mensonge engage tout, jusqu’à la vie, la leur et celle des autres. De fait, de menteur il devint empoisonneur. Ma mère et moi fûmes ses complices.

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Mardi 25 décembre 2007

            Noël. Ma grand-mère a passé la journée avec nous, chez ma tante. Par moments, elle se mettait à me fixer des yeux et semblait se demander d’où elle pouvait me connaître, sans être néanmoins bien sûre de m’avoir réellement connu. Elle avait le regard de quelqu’un qui serait tombé dans la réalité sur un être rencontré dans un rêve et qui chercherait à se rappeler quel était ce rêve merveilleux et complètement oublié. Ce semblait lui être une douleur, parce que ce personnage oublié d’un rêve oublié avait dû lui être cher, on voyait qu’elle était à moitié consciente de cela, si c’est bien le mot. Quand elle ne cherchait pas à se souvenir de moi, elle riait beaucoup, apparemment sans raison, mais il paraît que ce rire est un moyen de se défendre contre un monde qui lui est devenu si hostile. Elle rit comme rirait un homme sain d’esprit qui, croisant dans la rue une vague connaissance dont, par exemple, il ne se rappellerait plus le nom, rirait piteusement de se montrer si négligent, si oublieux. Paradoxalement, cette femme, qui a perdu presque toute sa conscience, rit donc d’elle-même. Le plus terrible est que ma grand-mère a ce même rire, ces mêmes mots d’excuse avec le présentateur du journal télévisé, dont elle ne comprend plus le discours et à qui elle répond aussi confusément qu’aux personnes réellement présentes à ses côtés, comme s’il était là lui aussi, à moins que ce ne soit nous qui ne soyons pas plus là pour elle que l’illusion de la télévision. C’est terrible et très amusant à la fois. J’ai d’ailleurs ri de bon cœur avec mon cousin Nicolas, qui rit de tout, et avec ma grand-mère elle-même, qui saute sur toutes les occasions de rire, évidemment. Si elle a gardé quelques tics de langages, des mots qu’elle disait tout le temps, avec une intonation qui lui était propre, et qu’elle prononce encore, mais hors de propos, elle parle désormais une langue absolument incompréhensible, une espèce de mélange de français, de chinois et de vietnamien. Elle a peur de sa chienne Capucine, qui vit désormais chez ma tante, et qui ne semble absolument pas souffrir, elle, de l’extinction de sa première maîtresse. Les chiens sont-ils si fidèles qu’on le prétend ? Il est question d’aller passer deux jours dans la famille du fiancé de ma sœur avant de rentrer à Mont-de-Marsan. Mauvais pressentiment : je ne tiens pas du tout à rencontrer la famille de quelqu’un qui s’amuse à dire à tous les repas, dès qu’un plat lui plaît (et tous les plats lui plaisent, on s’en doute), cette phrase qui ne veut rien dire, mais qui dit pourtant tout de celui qui la prononce : «  C’est bon pour dans ton corps » !

 


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Lundi 24 décembre 2007

            Arrivée de mon père. Sommes allés à Menois, cet après-midi, Nicolas, Julie, son fiancé et moi, à la recherche de nos souvenirs. Notre grand-père nous menait souvent jouer dans le parc de ce château qui tombe en ruine. Un jour que nous nous amusions à courir sur un petit pont suspendu à quatre gros piliers de bois pendant que mon grand-père devisait avec d’autres vieilles personnes un peu plus loin, ma sœur, prise de panique, avait perdu l’équilibre et s’était cassé deux dents en tombant contre l’un des piliers. Deux bonnes sœurs qui passaient par là avaient frotté ses gencives d’eau bénite. Mon grand-père, constatant que les deux dents ne tenaient plus ‘‘qu’à un nerf’’ les avaient arrachées d’un geste très sûr, sans trop ménager la malheureuse. Curieusement, nous qui étions (les garçons) responsables de la catastrophe, nous n’avions pas été grondés. Peut-être avait-on estimé que la douleur de ma sœur était une peine suffisante. Il n’y avait plus de petit pont suspendu dans le parc, cet après-midi. D’autres accidents, sans doute, ont fini par avoir raison de lui. Mais il y avait toujours les poneys. Cyrille, dont les ‘‘sports mécaniques’’, si c’est bien ainsi qu’on les appelle, sont la seule passion, considérant le parc d’un œil de connaisseur, a eu cette phrase digne d’une anthologie de la bêtise : « On pourrait faire un super terrain de moto cross ici ! » Et un peu plus tard, tandis que nous marchions dans le centre de Troyes, apercevant la cathédrale à l’unique clocher, il prononça cette autre phrase d’anthologie : « Si la cathédrale n’est pas achevée, c’est sûrement à cause de l’abolition de l’esclavage ! ». Il y a comme de la poésie dans la bêtise, une poésie négative ou une anti-poésie. Une poésie qui n’aspirerait pas à faire, mais à défaire, en quelque sorte. Ou plutôt, une poésie dont la matière serait la destruction et le chaos qui en résulte : en l’occurrence, destruction des parcs, grande déculturation, à laquelle Renaud Camus consacre le dernier éditorial paru sur le site du parti de l’In-nocence (si c’est bien de cela qu’il s’agit car je n’ai pas encore pris le temps de lire le texte, dont le titre est peut-être trompeur, je ne sais), chaos qui règne dans le peu qu’il reste de notions d’histoire, etc. Ce soir, à l’apéritif, discussion houleuse avec mon père : « Le communisme blablabla », disait-il, et je ne pouvais pas m’empêcher de lui répondre, du moins d’essayer, ce que faisant, je me montrais très bête à mon tour, n’était-ce qu’en m’abaissant si volontiers à participer à l’éternel dialogue de sourds. Cyrille trouvait quant à lui notre conversation fort intéressante parce que, disait-il, nous avions chacun de bons arguments, et que nos deux visions du monde se valaient bien. J’étais atterré d’apprendre que j’avais donc une vision du monde, comme peut en avoir un communiste, par exemple. Le fait que le ‘‘point de vue’’ d’où ma propre vision s’élabore se situe, dans le paysage, pour filer la métaphore, à l’opposé de celui de mon père, n’avait rien d’une consolation : je ne faisais qu’œuvrer au bête meurtre de mon père, en somme, comme tout le monde ! Toute une part de moi en veut à mes parents d’avoir divorcé quand je n’étais encore qu’un tout petit enfant. Et pourtant, il faut me rendre à l’évidence : quelle chance ce fut pour moi de ne pas grandir à l’ombre de ce grand arbre mort de communiste que fut, qu’est encore mon père ! Moi qui souffre déjà tant du vacarme que produit l’incessant bavardage ambiant d’un monde qui n’a plus rien à dire que des fadaises anti-racistes, et dans les termes les plus puérils (un monde retombé en en-fance ?), un monde qui n’a rien à entendre que des déclarations d’amour, et dans les termes les plus gnangnan, un monde qui ne peut ressentir que de bons sentiments et qui n’aspire qu’à la tendresse réservée aux nourrissons, je serais probablement devenu fou de devoir écouter jour après jour le même discours inflexible de mon père, discours uniquement abstrait, incapable du plus petit sentiment, écrasant, impitoyable, transparent et dur comme de la glace, cette eau figée, discours plein d’une haine absurde et d’ennemis fantasmés, invariablement répété, repassé en boucle, disque rayé. Quand je considère de quelles certitudes peut être ‘‘sclérosé’’ un discours devenu aussi minoritaire que la bonne parole de stricte obédience communiste, quand je considère avec quel aplomb il est néanmoins prononcé, il me semble entrevoir (entrevoir seulement) le cauchemar, l’étouffement, que ce devait être de vivre dans une république populaire, où ce même discours, officiel, était le seul autorisé, où il n’était pas possible d’y échapper, de ne pas l’entendre. A l’en croire, c’est parce qu’il veut le bonheur des hommes que mon père est communiste. Pourtant, en écoutant parler cet homme qui n’est jamais à bout de souffle pour ce que son incessant débit, occupant toute la place, prend tout l’air, ne laissant plus le plus petit espace nécessaire à autrui pour souffler à son tour un peu de soi, de son esprit, de sa pensée, on croirait qu’il ne voit pas que c’est un homme, lui aussi, celui qu’il contraint au silence, un homme qui respire, un homme qui, doué de conscience et de parole, étouffe. « Etre heureux et suffoquer », ce pourrait être la devise de l’homme que rêve mon communiste de père ! Il voudrait ‘‘changer le monde’’, ce sont ses mots, pour l’avènement d’un tel homme. « Mais pourquoi changer le monde, ai-je réussi à demander quand ma mère a réclamé un peu de silence à mon profit (elle ne tombe jamais d’accord avec moi que contre mon père qui, même si elle est restée en bons termes avec lui, sera toujours à ses yeux l’incarnation du mal, c’est-à-dire du mâle, que je cesse momentanément d’être en sa présence, paraissant bien trop efféminé à côté de lui, qui est la brutalité même, laquelle est, selon ma mère, le propre de l’homme (l’ennemi de la femme)), pourquoi changer le monde, si c’est un monde qui te permet de vivre, et de vivre assez grassement, du combat que tu mènes contre lui ? Ce n’est pas ton communisme qui te laisserait une telle liberté si, par malheur (et par extraordinaire), il s’abattait sur le pays ! » Mais ce n’est pas le pays qui doit devenir communiste : c’est le monde entier ! Les nations ne sont rien pour mon père. Lui-même, s’il est français, ce n’est que par hasard, croit-il, parce que sa mère, qui était chinoise, a rencontré un Français en Indochine. Quant à moi, je soutiens qu’il n’y a là aucun hasard, qu’il n’existerait pas si sa mère n’avait pas rencontré son père et que, par conséquent, il ne pouvait exister que français. Cet argument ne lui semble pas recevable. Pour lui, on n’est pas français à cause d’une histoire qui a commencé avant soi, comme c’est encore pourtant majoritairement le cas, à mon avis, on ne l’est que par ses papiers, papiers qu’il peut certes arriver qu’on acquière, j’en conviens, dans le cours de sa vie. L’on peut devenir un Français, sans l’avoir toujours été. Mais cette simple possibilité est pour mon père un droit universel : le monde entier est en droit de devenir français ! Autant dire que le monde a le droit d’annexer la France et de la dissoudre dans la masse de plus en plus indistincte qu’il devient. Une dame, qui était invitée à réveillonner avec nous, parce qu’elle n’avait pas d’autre famille que son mari, qui l’accompagnait, craignant sans doute que le père ne finisse par étrangler le fils (l’étouffer physiquement, cette fois), nous à invités à changer de sujet. Je crois qu’elle a bien fait. Plus tard dans la soirée, s’apitoyant un peu sur mon sort, elle a dit : « Mais alors, tu es le seul des enfants à ne pas avoir de petite amie ? » A quoi j’ai piteusement répondu que ma petite amie, c’était la chienne Pélagie, qui me suivait comme mon ombre dans cet environnement inconnu où elle craignait d’être abandonnée par moi ! Je soupçonne ma sœur Laura d’avoir lu ce blogue, tant était bien trouvé son cadeau, que j’ai découvert avec beaucoup de plaisir, après minuit. Plus que le cadeau, c’est le souci d’en trouver un qui m’aille si bien qui me fit tellement plaisir.

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Dimanche 23 décembre 2007

            Long voyage en voiture, de nuit. Conversation très pénible de ma sœur et de son fiancé. Bêtise abyssale, puérilité, surtout, de certains amoureux ! Arrivée à Troyes au petit matin. Ma tante, que je n’avais pas vue depuis des années, m’a semblé très amaigrie. Ou n’était-elle qu’amincie ? Sans doute est-ce à cause du régime qu’elle fait en ce moment. Elle s’est cassée une côte, il y a quelques jours. Elle se serait fait cette blessure en perdant connaissance lors d’un malaise. Trois jours d’examens n’ont pas permis de trouver la cause de ce malaise. Ιε με συις βιεν συρ δεμανδη σι μα ταντε, κυι εστ υνε φεμμε βαττυε, ν’αυαιτ πας ητη δε νουυεαυ υικτιμε δε λα χοληρε δε μον ονκλε, μαις ιε ν’αι ριεν διτ νι φαιτ αυκυνε ρεμαρκυε, ινδιφφηρενκε ου λαχετη. L’après-midi, arrivée de Laura, ma seconde sœur, qui vit à Nice. Dieu que Joris est joli, son petit amoureux ! Quelle belle voix grave il a ! Détail délicieusement hétéro, c’est-à-dire sexuel : les chaussettes de sport, blanches, qu’il porte sous ses pantalons. Pendant le dîner, Julie et Nicolas, mon cousin, ont raconté à l’assistance les souvenirs d’enfance que nous avons en commun. L’empire que j’avais sur eux était apparemment sans limite. Je m’étais d’ailleurs décerné les titres d’empereur et de roi, et distribuais très généreusement les honneurs et les terres à ma sœur, mon cousin et mes cousines. Je me rappelle encore que le comté de Champagne revenait tout naturellement à Nicolas, qui vivait à Troyes toute l’année. Consternation de l’assistance, quand il fut révélé que l’antique chienne Capucine, dix-sept ans, aveugle et sourde aujourd’hui, avait été autrefois martyrisée par moi, pour venger Coccymèle, qu’elle avait malmenée à l’époque : je la soulevais par les oreilles, et laissais pendre ses six ou sept kilos dans le vide, jusqu’à ce que mes maigres bras n’en puissent plus. Pas un son ne sortait d’elle, mais elle était prise de tremblements qui, maintenant que j’y repense, me fendent le cœur. Il y eut aussi le supplice du crayon… Elle semble avoir tout oublié. Pas moi.

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21/12/2007

Jeudi 20 décembre 2007

            Grand moment de honte, tout à l’heure, quand un ami m’a dit qu’il me trouvait courageux, que j’étais formidable, avec la maladie de ma sœur, etc. C’est ma sœur qui est courageuse avec son sida. (Je dis presque toujours son sida. Cela aussi, d’ailleurs, est une honte : jamais ma sœur ne le dirait en ces termes.) Moi, je n’ai fait que nourrir mon journal de son malheur à elle. L’occasion était trop belle pour que je la laisse passer : ma sœur contaminée, j’avais enfin quelque chose à dire ! Qu’on puisse croire qu’il m’a fallu du courage pour cela ne me rend vraiment pas fier de moi. J’ai dû déjà l’écrire quelque part dans ce journal : si je me suis emparé du sujet que constitue le sida de ma sœur, c’est en grande partie parce que, au fond de moi, je ne me sentais absolument pas concerné. Tout cela était d’abord trop abstrait, et l’est encore. La maladie ne s’étant heureusement toujours pas déclarée, on ne voit rien qui pourrait laisser penser que ma sœur est atteinte : son corps n’a pas même subi les transformations que, paraît-il, les trithérapies causent souvent aux plus malchanceux. Si j’effleure le sujet (car je ne fais jamais que l’effleurer, y étant invariablement extérieur), c’est sans doute avant tout pour me sentir touché par lui, ou par elle, ma sœur. Certains membres du site de pédés habituel disent que je manque de cœur et même d’humanité ! Ils ont peut-être raison. Je compatis plus facilement aux malheurs d’un chien ou d’un être diminué comme le joli garçon d’hier qu’à celui de ma propre sœur. Si j’ai pu paraître parfois plus impliqué que je ne le dis, comme par exemple lorsque j’écrivais des insanités contre ce chien (au mauvais sens du terme) de Hieronymus Z***, l’empoisonneur de ma sœur, c’était le plus souvent pour de mauvaises raisons, qui, là encore, sont loin d’être tout à mon honneur. J’avais trouvé en lui, dans sa souillure et sa culpabilité, l’occasion rêvée d’assouvir la passion dont je parlais l’autre jour, qui est celle de tous les hommes : faire ou dire du mal ! Et quand ma sœur était secrètement désespérée par sa nouvelle vie ou publiquement outragée par des gens qui voulaient s’adonner au même vice que moi, mais à ses dépens, je ne pensais de mon côté qu’au sperme de l’empoisonneur, au sang de l’empoisonnée, aux races qui s’éteignent, et j’en faisais des phrases, de belles phrases à grands mots pour ce journal. Dès le départ, j’ai parlé, j’ai répondu à côté, quand il s’est agi du sida de ma sœur. Le jour où elle m’a annoncé qu’elle était séropositive, à Bordeaux, c’était dans une voiture, entre Myriam et peut-être Gaëlle, cette félonne. Etant complètement ivre, je n’ai rien compris à ce qui m’était dit. Comme elle ne savait pas quels mots utiliser, ma sœur m’a donné à lire la feuille sur laquelle étaient écrits les résultats de son test sanguin : c’était évidemment illisible pour quelqu’un qui, comme moi, ce soir-là, n’était pas capable de marcher droit. J’ai cru que ma sœur était enceinte et lui ai répondu en riant, en riant, que ce n’était pas grave, qu’il ne fallait pas qu’elle se mette dans des états pareils, qu’elle n’aurait qu’à se faire avorter et que nous n’aurions même pas besoin d’en parler à notre mère. (Et oui ! j’étais ce genre de jeune homme-là, capable de tenir de tels propos, même sobre. Comme on voit, je n’avais pas beaucoup de moralité. Il est vrai que je n’en ai guère plus aujourd’hui. Don Esteban est bien placé pour le savoir.)

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19/12/2007

Mardi 18 décembre 2007

            Cet après-midi, un jeune handicapé qu’accompagnait sa sœur ou sa petite amie est entré peu de temps après nous dans le salon de thé spécialisé en pâtisseries arabes où ma mère et moi récupérions de l’heure passée dans le froid des rues à la recherche de cadeaux de Noël. On devinait, à travers son pantalon que rien ne semblait remplir, qu’il avait les jambes très maigres. Il marchait cependant, en se servant de son fauteuil roulant comme d’un déambulateur. Il a dû mettre cinq minutes à se rendre de la porte d’entrée à la banquette de son choix. « Surtout ne te jette pas dessus », a dit la jeune fille, ou « ne te laisse pas tomber », je ne sais plus. Peut-être craignait-elle de voir le garçon se briser devant elle. Tous ses gestes étaient d’une extrême lenteur, comme d’un vieillard. J’imagine qu’il a eu un accident de voiture ou un traumatisme crânien. Soulever le verre de thé brûlant était une entreprise dangereuse, qui effrayait un peu son amie. On voyait qu’il avait été beau ou que la possibilité de la beauté était en lui, si jamais il est né ainsi. Mais non ! Ce que me font dire mes préjugés ! Il était beau. C’est évidemment parce qu’il était beau que son visage baissé aimantait tellement mon regard. Qui sait même s’il n’avait pas plus de beauté qu’avant son accident ? Mais de peur de froisser la jeune fille qui était avec lui, je ne pouvais pas le regarder autant que je l’aurais voulu. Lui ne me voyait pas : ce lui était un trop grand effort de tenir constamment la tête relevée. Peut-être nous interdisons-nous de regarder les handicapés plus souvent par crainte qu’ils ne prennent mal nos bonnes intentions que par dégoût, ou, pire encore, parce qu’ils pourraient prendre pour de trop bonnes pensées nos mauvaises intentions, si du moins le désir en est une, ou même simplement le plaisir qu’on ressent à voir de si près la beauté. Il se trouve que le salon de thé où cela se passait est très peu fréquenté. Avaient-ils choisi cet endroit pour ne pas être vus, pour ne pas être dérangés par la vitesse des hommes ou parce qu’ils aiment les pâtisseries arabes ? Son téléphone portable était comme greffé à sa main. Il écrivait des SMS, avec une étonnante rapidité, m’a-t-il semblé. C’était sans doute pour lui, malgré la belle lenteur à laquelle le contraignait son corps, un moyen d’aller encore à la vitesse où va le monde. Pour sa voisine, il commentait d’une voix très grave ces SMS, à mesure qu’il les écrivait. « Que sa voix est virile, c’est la voix de quelqu’un qui a un sexe », me suis-je dit, en des termes aussi maladroits. J’imagine que, lorsque, à cause de la faim ou de la maladie, le corps se met à fondre, le sexe est ce qui garde le plus longtemps le même aspect. (Pardon de l’évoquer ici, mais je suis toujours frappé, devant les images des charniers de l’holocauste, par la taille des sexes au milieu des corps d’hommes : on croirait qu’ils sont tout ce qu’il reste de chair où il n’y a plus que la peau sur les os.) La voix étonnamment grave de ce frêle garçon sentait le sexe, même si, peut-être, elle n’en était qu’un vestige. Il me semblait que la vie vibrait infiniment plus en lui qu’en moi.

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17/12/2007

Dimanche 16 décembre 2007

            Ma sœur nous a fait voir une nouvelle bague à son doigt, avec un assez gros diamant au milieu : c’était une bague de fiançailles ! Quand je pense qu’elle connaît le garçon qui la lui a offerte depuis moins longtemps que moi don Esteban… C’est un peu comme si je vivais une odyssée à l’envers. Je ne suis pas encore ‘‘marié’’ (Esteban devrait bondir en lisant ce mot !) que, déjà, je passe mes jours et mes nuits à faire tapisserie, tout cela parce qu’un Ulysse en paréo est allé s’échouer vingt ans plus tôt dans cette maudite île des Marquises.

 


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15/12/2007

Samedi 15 décembre 2007

            Les plus observateurs de mes rares lecteurs auront sans doute remarqué le nouveau sous-titre de ce journal. L’aphanisme est la partie des Adonies rappelant la disparition d’Adonis. Or qu’est-ce donc qu’une vie, justement, si ce n’est l’histoire d’une disparition ? Sur les raisons de ce sous-titre, cf. cet article de mon autre blogue, rebaptisé, lui aussi, Un jardin d’Adonis, mais portant le sous-titre d’hévrèse, l’autre partie des fêtes en l’honneur du jeune mort (ou du jeune ressuscité, c’est selon).

 


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Vendredi 14 décembre 2007

            « Que la pauvreté de mon âme soit encore touchée par les lignes de mon ami français, par toi qui as dans les yeux la couleur de l’Atlantique, l’Atlantique qui embrasse l’Amérique et fait l’amour avec les côtes de ton pays. » Ah ! Ces Italiens ! Quels beaux parleurs ! Je disais l’autre jour que l’homme est une bête endormie. Mais la midinette qui sommeille également en moi est vite réveillée. Je me demande parfois si le fait de n’avoir pas tout abandonné ici pour rejoindre au Mexique Armando n’a pas été la plus grande folie de ma vie. Mais je lui aurais été un trop lourd fardeau. Il n’y a que don Esteban qui ait assez de force d’âme pour m’aimer tel que je suis, et non tel que m’idéalise Armando, par exemple, pour qui je suis avant tout mes yeux.

 


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10/12/2007

Dimanche 9 décembre 2007

            Cyrille, le nouvel actuel compagnon de ma sœur, nous racontait ce soir qu’il était tombé par hasard, l’autre jour, sur l’un de ses anciens amis, qui aurait juré (entend-on dire partout à celui-ci, si j’en crois du moins ce que rapporte celui-là) de lui « ‘‘casser la gueule’’ », pour cette raison à laquelle j’ai toujours tant de mal à croire (même après l’avoir entendu si souvent invoquer) qu’il ne lui avait pas été révélé assez tôt que ma sœur était séropositive : ce méchant homme prétendait être furieux que Cyrille l’ait laissé l’embrasser (la prendre dans ses bras) tout en la sachant sidéenne ! Evidemment, je ne crois pas du tout que cet homme soit assez sot pour penser que le sida s’attrape par de simples embrassades, comme il affecte de le croire. En réalité, la séropositivité de ma sœur ne lui est qu’un prétexte pour assouvir sa passion, qui est celle de tous les hommes : faire le mal ; ou dire du mal, c’est tout un ! Comme tant des animaux de cette terre (l’homme est un animal politique, dit Aristote), ayant l’instinct grégaire, il a besoin d’être d’un clan : il lui faut donc des ennemis naturels, contre qui rallier sa troupe. Pour cela, quoi de mieux qu’une maladie qui fait disparaître les lignées ? (Dans ma famille, nous avons eu notre lot de ces sortes de maladies : le sida de l’une, l’homosexualité de l’autre ; et je ne parle pas de ce qu’il ne m’est pas permis de publier !) Finalement, le matamore n’a rien cassé du tout : c’était un mouton, un veau qui se laisserait mener sans broncher à l’abattoir, alors que Cyrille, qui a justement tout ou presque d’un meneur, a appris à bien se battre et à tuer du temps qu’il était soldat. Je ne suis pas bien différent de cette malheureuse carne : combien de fois ai-je moi aussi battu, torturé, assassiné d’hommes en pensée ou en parole ? Les mille morts que j’ai souhaitées pour Hieronymus me seront sûrement comptées un jour. Moi aussi, j’ai tenté de rallier contre lui ma troupe (sans grand succès, il est vrai), et moi aussi, je l’ai fait en désignant à la vindicte d’autres lâches la souillure de son sang. Sperme et sang (c’est-à-dire race, sans doute), voilà ce qui avait fini par occuper toutes mes pensées : même si j’en prononçais rarement les noms (car personne n’est épargné par la langue de bois, cette autre maladie du système immunitaire, celui de l’esprit), j’étais devenu obsédé par la semence mortifère de ce ridicule ‘‘ossuaire’’ de Hieronymus Z*** (qui semble n’avoir jamais été qu’un misérable petit tas d’ossements !) et par le sang souillé de ma sœur, de ma race. Mais sperme et sang ne sont-ils pas, à la fin, la seule raison d’être des bêtes ? C’est la leçon que je tire de la haine que m’inspirait Hieronymus : avant d’être un animal politique, l’homme est une bête endormie, qui ne demande qu’à être réveillée.

 


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05/12/2007

Mardi 4 décembre 2007

            J’étais en train de lire une page de Marguerite Yourcenar sur Mishima. « L’énergique Yoko s’offrit comme négociatrice, et cette petite femme marchant d’un pas rapide et léger sur ses sandales à hauts talons, dans ses bas diaphanes à travers lesquels transparaissaient des ongles bleu-vert, assortis à ceux des mains, parvint à faire sortir docilement le petit groupe. » (« La Maison du grand écrivain », in Le Tour de la prison, Marguerite Yourcenar, Essais et mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, page 657.) Et j’ai repensé à ma grand-mère, qui avait de très belles mains et ne concevait pas de passer une journée sans que ses ongles fussent parfaitement manucurés et vernis. Je me souviens que, lorsque j’étais enfant, ses petits pieds et ses mains incroyablement fines, dont les ongles étaient peints d’un même rouge vif, étaient pour moi la preuve que ma grand-mère, qui n’avait jamais su parler correctement le français, était néanmoins une grande dame. Ce n’est pas qu’elle était féminine et racée jusqu’au bout des ongles. Non : tout elle, toute sa race, aussi, étaient dans ses ongles. Aujourd’hui qu’elle est devenue folle, il faut les lui couper, parce qu’elle griffe les gens qui s’occupent d’elle. Toute sa vie, elle avait pris des repas chinois. Désormais, j’allais dire qu’elle doit manger français ! Mais non : elle mange la nourriture des hôpitaux, qui n’est d’aucun sol : c’est la nourriture d’hommes en batterie, ‘‘cultivés’’ hors sol. Il est probable qu’il ne lui reste plus assez de mémoire pour souffrir vraiment de ce changement de régime. Au contraire, on me rapporte qu’elle mange énormément et devient grosse. « J’ai écrit ailleurs, dit un peu plus loin Yourcenar, que les vivants sont souvent aussi évanescents que des morts ; dans L’Œuvre au Noir, Zénon constate avec une sorte d’angoisse métaphysique l’impossibilité de retrouver jamais l’ouvrier qui avait taillé ce banc ou tissé cette laine… » (pages 658-659) Mais ce peut être jusque dans l’être qu’on revoit après longtemps d’absence qu’il est impossible de rien retrouver de ce qu’on avait connu, de ce qu’on avait aimé. Que peut-on donc espérer retrouver chez quelqu’un dont tout l’être est un lent effacement, l’avènement d’une interminable absence ? A propos de Morita, le garçon qui est mort avec Mishima, Marguerite Yourcenar écrit : « Plus jeune de vingt ans que son maître, il donna davantage de sa vie […]. » (page 658) Avec la maladie d’Alzheimer, il y a comme un mouvement inverse et difficile à définir : je ne saurais dire, en effet, s’il n’a pas été donné assez de mort à ma grand-mère, pour que sa disparition mette tellement de temps à s’achever, ou si c’est trop de vie qu’elle a reçu, mais d’une vie purement physique, car sans la vie intérieure, elle ne sera bientôt plus qu’un corps lui survivant. A partir de quand peut-on dire qu’un homme atteint de la maladie d’Alzheimer a cessé d’être quelqu’un ? Quand peut-on dire qu’il est mort, même s’il est toujours en vie ? Qui se souvient de Morita le jour anniversaire de la mort de Mishima, se demande Yourcenar ? Au contraire, ma grand-mère est une présence dont il n’est possible que de se souvenir. Elle est une présence faite uniquement d’absence. Elle m’évoque la terrible sensation, à peine supportable, que m’avait inspiré le cercueil de mon grand-père maternel : je savais que le vieil homme était là, tout près de moi, à l’intérieur de la boîte ; et dans le même temps, je ressentais plus encore qu’il n’y était pas, qu’il n’y avait là que son corps déserté. Son absence se faisait trop présente, au point de pénétrer ma propre présence, dont je découvrais la fragilité : c’était mon absence, passée, présente et future, qui m’était montrée. Ma grand-mère est devenue son propre cercueil ; le mien aussi : qui se souvient de Morita, si même Mishima n’est plus là pour le regretter ?

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29/11/2007

Mercredi 28 novembre 2007

            J’ai enfin reçu, hier, mon tableau. C’est comme une chute de la nuit Marcheschienne, comme on dit une chute de tissu, ou même une chute de météorite, qui serait tombée dans mon jardin. J’ai voulu le photographier, pour le faire voir à mes lecteurs, mais force m’est de constater que le piètre photographe que je suis n’a pas réussi à rendre la beauté du tableau, son intensité, sa présence (mais c’était couru d’avance). En apercevant le reflet de ma bibliothèque dans la vitre protectrice, je me suis dit que j’allais faire tout autre chose : un autoportrait à la manière de Renaud Camus dans Le Jour ni l’Heure (cf. Autoportrait avec Mahler ou Autoportrait avec le Prince impérial), c’est-à-dire non plus tenter de représenter l’œuvre, mais faire moi-même une œuvre, à mon petit niveau, bien sûr, une oeuvrette. Dans ma chambre, sans le flash, étrangement, c’est comme si, de nouveau, le feu des torches éclairait le tableau.

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22/11/2007

Mercredi 21 novembre 2007

            « Saragosse, dimanche 9 avril : le taureau de Marca, le troisième, lui vient dessus : José Tomás ne bronche pas. Tous les toreros savent esquiver, se défendre, prendre la fuite. Lui aussi, mais il ne le fait pas. Les toreros passent vingt-sept ans à s’entraîner, courir à reculons et sauter les barrières. José Tomás, vingt-quatre ans, sait le faire, peut le faire, mais il ne le fait pas. D’autres sont pris par erreur, par manque de vue ou de chance, par ignorance, et souvent par présomption. José Tomás voit venir le toro sur lui et ne tressaille jamais. Il grimpe debout, raide planté au bout des cornes. Le toro le brandit tel une lance, pendant un instant qui semble trois secondes, et d’une certaine façon, on n’y croit pas. On est encore dans la géométrie rêveuse des passes qu’il vient de servir. José Tomás se relève, coupé à l’arcade sourcilière. Il reprend simplement le temps où il l’avait laissé. Tous les toreros pris se remettent en selle avec plus ou moins de forfanterie, plus ou moins de peur, pas mal de mal. José Tomás enchaîne le temps sur le temps. Il ne s’est rien passé. Du trou comme un œillet tout en haut de sa cuisse coule un filet de sang. Cinq naturelles plus loin, profondément rythmées, couronnées de manoletinas très inattendues, il est repris, de nouveau droit comme un cyprès au bout des cornes, les lèvres pincées, le visage calme. Dans leur premier temps, les blessures des toreros sont toujours sans souffrance. José Tomás, les rares fois où il lui arrive de desserrer les lèvres, dit : ‘‘de toute façon, en partant, je laisse mon corps à l’hôtel.’’ » Et il continue ainsi, jusqu’à la mise à mort. C’est après elle seulement que José Tomás (le plus grand ? du moins le plus grand à mon goût, qui n’est pas très sûr), c’est après elle qu’il se rend à l’infirmerie, « carrément poussé par sa cuadrilla en nage, écrit Francis Marmande, dévorée de trouille et momentanément soulagée […]. Non sans saluer le public en lui offrant l’oreille qu’il venait de couper. » (Op. cit., pages 155-156). C’est étrange, en écrivant dans ce journal, samedi dernier, je n’étais pas encore arrivé à la page 157, où j’ai pu lire, tout à l’heure, qui m’a donné comme un coup de poing dans le cœur : « A l’infirmerie, José Tomás dénoue posément sa cravate comme on fait le dimanche pour voir Les Sopranos à la télé (c’est moi qui souligne). » (Il est pourtant gravement blessé : « Par l’orifice de cinq centimètres en haut de sa cuisse, trois trajectoires, dont une descendante qui dilacère le nerf sciatique : ‘‘pronóstico grave’’. ») Ce ne peut être un hasard. Il faut qu’il y ait, dans Les Soprano, quelque chose d’aussi grave, d’aussi blessant, d’aussi profond, d’aussi douloureux et incompréhensible qu’une corrida, pour que cet exemple soit venu à l’esprit de l’auteur en une telle occasion (l’attitude de José Tomás après une cornada). Le torero sort-il de l’arène en étant aussi impassible que s’il s’apprêtait à regarder une quelconque série télévisée ou si le téléspectateur, sur le point de regarder un épisode des Soprano, est dans un état semblable à celui d’un torero avant le paseo ? (Toutes proportions gardées, évidemment ! Disons plutôt dans le même état que l’aficionado avant ou pendant la corrida.) Dans le troisième épisode de la troisième saison, la cérémonie au cours de laquelle Christopher devient un ‘‘made’’ man et est reconnu par les autres membres de la ‘‘famille’’ comme leur pair a quelque chose de l’alternative. Le lieu où cela se passe évoque une chapelle. Et pour le superstitieux Christopher, l’apparition de l’oiseau est un aussi mauvais augure qu’une montera retombée du mauvais côté.

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21/11/2007

Mardi 20 novembre 2007

            Il est question de nous transporter à Troyes pour Noël, ma mère, ma sœur, son ami, les chiennes et moi, dans la famille du côté de mon père, qui nous y rejoindrait. Je ne sais comment je vais trouver l’argent pour les cadeaux : c’est qu’il y a foule du côté de mon père ! Il y a aussi l’abominable Capucine, teigneuse petite chienne qui martyrisait déjà Coccymèle de son vivant. A dix-sept ans, je doute qu’elle se soit adoucie. Elle est sûrement devenue une vieille acariâtre. Peut-être pourrai-je acheter deux ou trois frusques à moindre prix dans les magasins d’usine. Une bonne nouvelle, tout de même : mon tableau devrait enfin m’être livré, la semaine prochaine.

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18/11/2007

Samedi 17 novembre 2007

            Il y a plusieurs jours que je suis complètement abattu. Depuis jeudi, je m’affaire mollement à revoir l’agencement de la zôthèque, pour me donner l’illusion d’habiter encore un peu ma vie. J’ai l’impression de traîner le même rhume depuis bien trois semaines. Les cachets ne me font plus aucun effet et j’empeste le baume dont je m’oins la poitrine pour mieux respirer. C’est encore l’automne, mais il fait déjà un froid tel qu’on n’en voit jamais dans les Landes même au cœur de l’hiver. Maudite soit ma mère d’avoir un tel ascendant sur moi ! Une seule intonation de sa voix me replonge dans l’enfance et le désespoir. Maudit soit don Esteban d’avoir vécu avant moi ! Je naissais quand il devenait riche. Tout était dépensé pour notre rencontre. Maudits soient les amis à qui je ne manque pas. Maudit sois-je de m’être si bien passé d’eux. Je lisais tout à l’heure dans A partir du lapin (Francis Marmande, Verdier, 2002, page 27) : « Toréer de salon, c’est toréer sans toro. Enfin, sans taureau visible ! Donc, avec plus de toro. On fait les gestes. On enchaîne les passes. On dessine un rêve. » Je pourrais dire que j’ai toréé ma vie de salon, que j’ai vécu sans vie ! C’est-à-dire en face de plus de vie. J’ai combattu la vie. Mes gestes et passes n’ont dessiné qu’un songe. De l’ombre est toute ma consistance, je veux dire qu’au lieu d’être une présence projetant une ombre au sol, je suis cette ombre même, que rien ne projette, qu’une absence. La métaphore ne peut être filée davantage, car toréer de salon, c’est toréer réellement, « ce n’est pas faire semblant », dit Marmande. Dans les deux premières saisons des Soprano (je n’ai pas encore regardé au-delà), le personnage qui m’émeut et, sans doute, me ressemble le plus (Esteban me dit souvent que je ramène tout à moi), c’est Christopher, qui a tout une vie rêvée (le cinéma), à côté de laquelle il passe. (Il rêve aussi (mais c’est toujours du cinéma) d’être un grand bandit, une figura, pourrait-on dire, mais de la mafia. Or, à la fin de la saison 2, Tony Soprano le fait monter en grade. Il y a toujours de l’espoir.) Je me demande si le fait d’avoir regardé tous les soirs deux épisodes des Soprano n’est pas pour quelque chose dans mon ‘‘bovaryque’’ abattement. La série ne me bouleverse pas moins que Elephant en son temps, qui m’avait profondément affecté. J’ai eu les larmes aux yeux, l’autre nuit, à peine le tout premier épisode de la deuxième saison commencé, en entendant Sinatra chanter It Was A Very Good Year tandis que la caméra surprenait les principaux personnages, souvent seuls et comme livrés à leur être, dans les plus anodins instants de la vie quotidienne (Livia dans son lit d’hôpital, Tony rentrant sans faire de bruit de chez sa maîtresse, Anthony junior se coiffant devant le miroir de sa chambre, Christopher, seul devant sa télévision, regardant un vieux film en prisant de la cocaïne). J’étais filmé avec eux, seul dans mon grand lit, Pélagie couchée tout contre moi, comme une bouillotte, et la chaleur de l’ordinateur portable traversant les couvertures jusqu’à mes jambes.

 


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15/11/2007

Mercredi 14 novembre 2007

            Terreur de Pélagie tout à l’heure à la vue d’un labrador noir. Elle a détalé comme un lapin, en hurlant comme dans une bande dessinée. Je me demande si elle serait toujours amie avec Devon, la chienne de Siobhan, qui est également un labrador noir.

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14/11/2007

Mardi 13 novembre 2007

            Ma mère ne sait pas parler aux chiens. Elle semble incapable de s’adresser à eux avec la fermeté qu’il faut. C’est d’autant plus surprenant que, pendant toute mon enfance (et souvent encore), elle a toujours su me parler comme à un chien ! Je n’avais jamais regardé un épisode des Soprano jusqu’à ce qu’un article de Slothorp, évoquant, en conclusion, le souffle de Tony Soprano, me donne furieusement envie de découvrir la série, que je regarde en ce moment. Je voulais absolument entendre ce « souffle lourd et pesant, chargé de soucis et de graisses, un souffle qui évoque un corps aussi bien malade que puissant, autant écrasant qu’en voie d’exténuation » et qui est également celui de l’Amérique. Mais quelle ne fut pas ma surprise de retrouver dans Livia, la mère de Tony Soprano, non seulement ma propre mère, mais encore ma grand-mère et mon arrière-grand-mère, cette lignée de femmes terribles, qui aboutit à moi, et qui, même après la mort des deux plus vieilles, continue de sévir à travers moi, moi tyrannisant don Esteban, par exemple, des sautes de mon humeur (c’est la part féminine de mon caractère ; on dit qu’il y a en tout homme une part féminine : ce n’est pas nécessairement la plus douce. Esteban, qui a de l’amour-propre, dirait que je crois le tyranniser !). Je puis bien le confier à ce journal : il m’arrive d’être jaloux de la chienne de ma mère. Tout petit déjà, j’enviais la gamelle du chien de ma grand-mère, qu’on ne nourrissait que de riz et de steak bien juteux, quand il me fallait manger toute sorte de légumes.

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29/10/2007

Dimanche 28 octobre 2007

            Cet après-midi, la peña ‘‘El brindis’’ avait organisé une fiesta campera dont les profits devaient revenir aux handicapés. Six novillos étaient toréés par (dans l’ordre) Richard Milian, Julien Lescarret, Mehdi Savalli, Thomas Bacqué (à cheval), Thomas Dufau et Mathieu Guillon. Le jeune rejoneador était, à mon goût, d’une grande beauté. Non loin de moi, il y avait aussi un très joli jeune homme avec une barbe de trois jours. Il n’avait d’abord sur lui que cette espèce de vareuse de marin que je crois que portaient autrefois les résiniers. Puis, quand le soleil est passé derrière l’enceinte des arènes, il a mis un pull et un bonnet à grosses mailles de laine. Parfois, je le voyais s’accroupir sur le degré où il avait sa place. Est-ce qu’il ne faut pas être un peu hippie pour s’accroupir au lieu de s’asseoir ? Quoiqu’on imagine mal un hippie assister à une corrida. Il aurait plutôt sa place dans les rangs de ceux qui manifestaient contre elle, tout à l’heure, devant les arènes. Barbarie de leurs bons sentiments : ils voudraient interdire tout un art, et ils peuvent le faire savoir sans aucune vergogne, sans que personne ne vienne leur faire honte de la folie de leur projet. Comme si l’idée qu’ils défendent était une idée respectable, digne d’un débat ! Peut-on sérieusement débattre pour ou contre le théâtre, pour ou contre la musique ? On sait bien quelle sorte d’hommes a voulu interdire cette dernière. En attendant l’interdiction pure et simple de la corrida, ils voudraient que les jeunes gens de moins de seize ans ne puissent plus y assister. Ainsi, les aficionados ne pourraient plus former à leur tour le goût de leurs enfants. A terme, la corrida s’abolirait d’elle-même. Ce n’est pas des livres qu’on veut brûler (mauvais ou subversifs), mais interdire toute possibilité de littérature ! Hélas ! Que peuvent donc les amateurs d’un sang versé avec art contre des barbares assoiffés d’amour et de non-violence ?

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26/10/2007

Jeudi 25 octobre 2007

            Soit le petit pharmacien est un garçon vraiment très aimable, soit je lui plais. (Ou si c’est le fait qu’il me plaise qui me fait imaginer des choses ?)

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19/10/2007

Jeudi 18 octobre 2007

            Deux labradors noirs ont attaqué Pélagie. Celle-ci, qui a toujours été comédienne, et même un peu tragédienne, a hurlé d’une façon déchirante pendant toute l’attaque, qui n’en était pas vraiment une, puisqu’il y a eu beaucoup plus de peur que de mal : ils avaient fait d’elle leur jouet, non pas leur proie. Jamais je ne l’avais entendue crier si fort et si longtemps : même quand les deux bêtes ne la mordaient pas ni ne la piétinaient plus et qu’elle avait réussi un instant à leur échapper, elle ne cessait de pousser des cris déchirants. J’en fus profondément troublé, parce que la voix de ma chienne avait pris un accent incroyablement humain. On eût dit qu’elle voulait alerter la terre entière et jusqu’au Créateur qu’elle était peut-être en train de mourir, qu’il était trop tôt, qu’elle était trop jeune, que c’était injuste, qu’elle n’avait rien fait pour mériter si cruelle fin, que même sa vie de chienne avait de la valeur et méritait d’être vécue. Les chiens ont fini par s’arrêter, quand furent intervenus des maîtres qui avaient le plus grand mal à se faire obéir de ces maudites bêtes qu’ils ne tenaient pourtant pas en laisse. Après être resté longtemps à caresser la pauvre Pélagie apeurée et trempée de la salive de ses ‘‘assassins’’, mais fort heureusement sauve, je fus bouleversé de la voir se libérer entièrement de mon emprise habituelle, et, sans ma permission, s’éloigner de moi qui voulais rester encore un peu. J’avais beau l’appeler sévèrement, elle se retournait et me regardait dans les yeux, aussi résolue qu’une Antigone, puis reprenait sa route : sans toutefois courir (ce n’était plus le temps de la peur panique), elle avançait d’un pas invraisemblablement décidé dans la direction opposée à celle qu’avaient prise les deux labradors, vers ce qui devait lui paraître alors le seul salut possible pour elle : non plus moi, mais le lieu d’où nous venions.

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17/10/2007

Mardi 16 octobre 2007

            Il m’aurait fallu plusieurs vies, non pas successives, mais simultanées, pour pouvoir tenir tous les rôles qu’on voudrait me voir jouer, sans blesser personne. Mais je n’en ai qu’une, que je ne mène d’ailleurs qu’à moitié, passant la plupart de mon temps à dormir ou rêvasser, et, depuis peu, à me promener. C’est à peine si je me donne le temps de lire : comment donc pourrais-je, dans ces conditions, mener ma vie ! Je me laisse plutôt mener par elle, je veux dire par là que je me laisse tout simplement vivre, que je me contente de respirer, d’être vivant, ni plus, ni moins. Et je ne m’en porte pas plus mal. C’est plutôt mon entourage qui a à souffrir de cette façon de vivre ou de ne pas vivre, selon les points de vue. Don Esteban me disait l’autre jour que mon excès de franchise était une forme de lâcheté. C’est très vrai. En ne dissimulant pas mes pensées même les plus basses, en ne jouant pas le jeu de l’hypocrisie avec les êtres chers, j’abdiquerais toute forme de responsabilité. Déjà, l’émouvante déclaration d’amour d’Anne m’avait inspiré ce contrat que je lui avais soumis aussitôt : elle pouvait m’aimer tant qu’elle voulait, passer tout son temps avec moi, me connaître bibliquement, à condition d’être consciente que je ne serais probablement jamais amoureux d’elle, que je la tromperais souvent avec des garçons et que je risquais même de tomber amoureux d’un autre. En acceptant, elle ne se doutait sans doute pas qu’à chaque fois qu’elle me reprocherait mon peu d’amour, mes quelques tromperies ou ma passion pour Augustin, je lui rappellerais invariablement qu’elle savait à quoi s’en tenir dès le début, qu’elle ne pouvait donc s’en prendre qu’à elle et que, si sa peine était trop grande, elle était toujours libre de me quitter, ce qui finit d’ailleurs par arriver. Ma lâcheté était inflexible ! Elle l’est encore : c’est toujours moi qu’on quitte ; jamais l’inverse. Pourquoi donc le ferais-je, si je suis assuré qu’on finira par le faire ?

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13/10/2007

Vendredi 12 octobre 2007

            N’étant pas la plus irréprochable des Pénélope, j’avais hier soir l’un de ces petits dîners en tête à tête dont l’intérêt se trouve surtout dans le dessert, je veux dire dans la coucherie qui s’ensuit. Or, bien que nous ayons décidé de payer chacun notre part, mon commensal et moi, il a fallu que celui-ci ait l’indélicatesse de demander qu’on lui établisse une facture de l’ensemble du repas, afin de mettre non seulement sa dépense, mais aussi la mienne sur sa note de frais ! C’était donc comme si j’avais payé ce goujat quatre-vingt cinq euros pour… pour rien, d’ailleurs, parce qu’il avait tellement bu qu’il avait perdu toute vigueur, lui qui, sobre, est déjà si lymphatique ! En voilà un qui ne partagera plus ni table ni couche avec moi !

 


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09/10/2007

Lundi 8 octobre 2007

            L’un des chats de ma mère est mort ce matin et les chiennes riaient de me voir faire comme elles en creusant un trou au fond du jardin. Elles riaient à leur façon de chiennes, en courant et sautant autour de moi.

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07/10/2007

Samedi 6 octobre 2007

            Promenant avec Pélagie, tout à l’heure, le long de la Midouze, j’ai vu passer un bel échassier à quelques mètres de moi, non pas un berger d’autrefois, mais un grand oiseau gris, qui ressemblait fort à une grue cendrée. Prisonnière de la voûte que forment les arbres au-dessus de l’eau, elle remontait majestueusement le cours de la rivière. Ce n’est pourtant pas encore la saison et elle était bien seule, pour un oiseau qui n’est pas solitaire, à ce que je crois savoir. Il est vrai que mes connaissances ornithologiques sont des plus rudimentaires et qu’il est fort possible que j’aie mal identifié l’animal… C’est l’un de mes correspondants qui m’a donné l’idée de ces promenades. Comme il me trouvait mal heureux (que j’écris intentionnellement en deux mots), il m’a conseillé, pour améliorer mon état, d’être plus attentif aux petites et grandes choses de la nature. Pourtant, malgré les accès de désespoir dont je parlais l’autre jour, il y longtemps que je me considère comme un homme heureux. Tout mon malheur, si j’ose dire, est de l’être mal, car je suis heureux comme le sont les dilettantes (mot d’une grande justesse qu’a trouvé don Esteban pour me définir). Le bonheur des dilettantes est un bonheur superficiel, c’est-à-dire sans épaisseur, sans profondeur. Or sa propre inconsistance devient, avec le temps, comme une douleur lancinante. Je ne sais pourquoi mes promenades ou la surprise de cette grue me ravivent : elles me redonnent du corps, me rendent (à) ma chair.

 


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04/10/2007

Mercredi 3 octobre 2007

            J’avais rendez-vous à trois heures de l’après-midi avec le travailleur social (ou coordonnateur technique comme il est également appelé dans d’autres des documents que j’ai sous les yeux) désigné par le Président du Conseil général des Landes pour agir comme référent de mon parcours d’insertion, laquelle insertion conditionne le versement qui m’est fait de l’allocation du Revenu minimum du même nom ! Je veux dire par là que j’avais rendez-vous avec M. Ambert (et non Lambert, comme j’avais pris sottement l’habitude de l’appeler les rares fois où j’ai parlé de lui dans ce journal), qui ne m’a jamais beaucoup aimé. En ressortant du Centre communal d’action sociale, j’avais l’impression qu’un guet-apens m’avait été tendu. Bien sûr, il ne s’agissait pas d’un véritable guet-apens. Il est d’ailleurs fort probable que rien n’avait été prémédité. Mais je n’avais aucune chance de me tirer heureusement de la mauvaise affaire qui m’était si sournoisement faite. J’étais pourtant venu avec la meilleure volonté du monde, alors même que je me savais attendu par quelqu’un qui ne m’a jamais voulu beaucoup de bien. Il s’agissait de renouveler mon contrat d’insertion, l’ancien étant arrivé à terme. L’entretien m’avait semblé ne pas trop mal commencer, mais Ambert s’est mis à relever systématiquement ce qui lui paraissait être des contradictions dans mes déclarations. Par exemple, comme je lui avais dit ces deux choses (sans grand rapport entre elles) que j’envisageais de m’installer à l’étranger avec un ami, dans un futur plus ou moins proche, et que, par le passé, j’avais réussi à trouver un petit stage dans un boutique de prêt-à-porter grâce à un autre ami, il m’a fait remarquer que ma vie lui semblait tourner uniquement autour de mes familiers (ce qui est d’ailleurs, à mon avis, propre à bien des hommes). Or, le fait que j’aie d’autre part trouvé mon emploi de distributeur de prospectus sans l’intervention d’aucun proche (avais-je bêtement ajouté, pour lui montrer que je n’étais peut-être pas si entièrement dépendant des miens) lui semblait être en totale contradiction avec ce qu’il affectait toujours de croire que je prétendais être ma façon de mener mes affaires, et plus largement, ma pauvre vie. Il y avait là comme un paradoxe, c’est son mot. Comme on voit, il se montrait fort soupçonneux. Je n’ai rien trouvé de mieux à dire que ce qu’il appelait un paradoxe, moi, j’appelais tout bonnement cela une source de revenu ! Ce que disant, je n’ai réussi qu’à me faire passer pour un insolent. Si j’avais évoqué mon intention de m’expatrier bientôt avec un ami, c’est parce qu’Ambert m’avait plusieurs fois demandé quel était mon projet de vie, termes dont j’ai mis longtemps à comprendre le sens. Le projet de vie n’est pas du tout la même chose que le projet professionnel, comme je l’avais d’abord cru. C’est au contraire tout ce qui ne relève pas du travail, mais que le travail permet de réaliser, grâce à l’argent du salaire. (Il m’a semblé que, parfois, projet de vie était synonyme de retraite, parce que j’ai entendu dire à Ambert qu’en n’ayant toujours pas de travail à mon âge, j’avais mon projet de vie qui ne cessait de reculer dans le temps, avec les quarante années de cotisation nécessaires… Je n’ai pu m’empêcher de faire remarquer que j’avais tout de même un travail, même si ce n’était pas à plein temps, parce que je ne distribuais pas de prospectus toutes les semaines pour le seul plaisir de flâner dans les rues de Mont-de-Marsan sous un soleil de plomb ou sous des trombes d’eau, selon les saisons. A quoi Ambert a répondu qu’il avait trop de respect pour le travail pour ne pas me reconnaître que les distributions de prospectus que j’effectuais chaque semaine étaient en effet du travail. Je dois dire que j’aurais mieux aimé lui voir un peu plus de respect pour moi. Car cette peine que je me donne toutes les semaines, qui me nourrit, et qui est bien du travail, selon Ambert, n’est pas, toujours selon lui, un élément sérieux d’insertion ! Pourquoi ? Parce que la distribution de prospectus est sans rapport avec mon projet professionnel, et qu’il n’est apparemment possible de s’insérer dans la société que par la réalisation dudit projet. Le travail alimentaire ne compte pas ! Ainsi, quand je lui ai fait remarquer que j’avais tout récemment postulé à des offres d’emploi émises par Delpeyrat et Maïsadour (entreprises du secteur agro-alimentaire qui recrutent actuellement des travailleurs saisonniers), Ambert n’a pas cru bon de voir dans cela des preuves de ma recherche active d’emploi (car la recherche d’emploi doit être active : c’est pourtant l’évidence !), mais s’est contenté de relever que Delpeyrat et Maïsadour étaient là encore sans rapport avec mon projet professionnel.) Il me fallait donc avoir, en plus de ce projet professionnel, un véritable projet de vie (quelle terrifiante indiscrétion, tout de même !). J’ai répondu, en toute sincérité, que je ne me connaissais aucune passion et que le seul projet que j’avais en ce moment était de m’installer avec un ami à l’étranger et de monter avec lui quelque affaire dans un domaine qui n’était toujours pas défini à l’heure actuelle. Ambert a d’abord compris que je projetais de partir pour de longues vacances à l’étranger. Mais non, ai-je répondu, il s’agirait bien d’aller faire ma vie à l’étranger avec cet ami ! Mais bien sûr, Ambert s’est alors empressé de me montrer qu’il y avait encore une contradiction dans ce que je lui disais. Comment se fait-il que je veuille bien aller refaire ma vie à l’étranger mais que je refuse, en attendant, de rechercher du travail dans toute l’Aquitaine, et même dans toute la France ? Pourquoi ? Parce que je ne veux pas quitter Mont-de-Marsan pour me retrouver seul, voyons ! Mais dans ce cas, c’est donc bien que je suis dépendant de mes amis ! Peut-être, admettons… Mais il se trouve aussi que je suis propriétaire de mon logement, ici, et que le fait de n’avoir pas de loyer à payer m’aide beaucoup. Que n’avais-je pas dit là ! C’est une grande chance pour moi d’être propriétaire de cet appartement (et j’en conviens volontiers) : il me suffirait de le louer. Le loyer que j’en percevrais me permettrait de payer à mon tour un loyer ailleurs en France ! Absolument tout ce que je disais était systématiquement retourné contre moi et je commençais à entrevoir que j’allais remplir le nouveau contrat d’insertion pour rien. Ambert n’allait manifestement pas me défendre devant la commission de validation. A quoi bon jouer plus longtemps cette comédie ? Comment faisais-je donc, m’a encore demandé Ambert, lorsque je n’étais pas bénéficiaire du RMI ? « Eh bien je vivais de ma distribution de prospectus et des cours particuliers que je donne. Et je continuerai à faire ainsi, puisque, à l’évidence, vous n’allez pas plaider en ma faveur devant la commission. – Combien vous rapportent vos distributions et vos cours ? – Cela varie selon les mois : mes distributions rapportent entre deux et trois cents euros ; et mes cours aussi. – Mais alors, vous ne touchez presque rien du RMI ! – Ah mais si, parce que je donne mes cours au noir. » Mon compte était bon. « Donc, vous fraudez, et en plus, vous me le dites… – Oui, je ne suis pas de ceux qui défendent le mieux leur affaire, n’est-ce pas ? – Non, en effet, vous n’êtes pas des plus intelligents (C’est une litote. S’il avait eu des couilles, ou bien le sang un peu plus chaud, il m’aurait dit plus franchement qu’il me prenait pour un con. Mais Ambert est un reptile au sang froid, qui n’a jamais un mot plus haut que l’autre et qui regarde sa proie sans la moindre expression. Tel était son mépris : il me regardait comme il aurait regardé un simple objet. D’ailleurs, maintenant que j’y pense, il ne m’a jamais regardé franchement : il ne m’a pas regardé du tout.). – Il faudra que je réfère de votre travail au noir à la commission. – Mais faites donc. Il n’est peut-être pas nécessaire que je remplisse ce contrat, finalement… Dites-moi, comment dois-je m’y prendre si je ne veux plus toucher le RMI ? – Il vous faut trouver un emploi. (Instant de frayeur où je me suis cru condamné à percevoir le RMI et donc à fréquenter ce monsieur Ambert jusqu’à ce que je trouve un vrai travail !) – Mais non. Je veux dire si, de moi-même, je ne veux plus en bénéficier du tout, même si je n’ai pas trouvé de meilleur emploi ? – Ecrivez une lettre au Président du Conseil général. – Bien. Je crois que c’est ce que je vais faire. Je préfère ne plus toucher cet argent plutôt que d’avoir plus longtemps affaire à des gens tels que vous. – Et nous, nous ne souhaitons pas aider les gens comme vous. » Nous nous sommes salués et je me suis senti plus libre quoique profondément outragé : libre d’une liberté amère et sans la moindre joie. Je me souviens que Mlle (ou Mme ?) Piffre, avec qui j’avais rempli mon précédent contrat d’insertion (Ambert étant alors absent), m’avait assuré qu’elle estimait que je faisais tout ce qu’il y avait à faire pour trouver du travail et pour m’insérer. « Continuez comme ça, avait-elle même dit, et surtout, ne vous découragez pas » ! Preuve, selon moi, que les reproches d’Ambert étaient de pure mauvaise foi. Il ne m’aime pas, voilà tout. C’est la seule explication qui me vienne à l’esprit. La question que je me pose, à présent, c’est si je dois évoquer le comportement d’Ambert dans ma lettre à Emmanuelli, puisque c’est lui le Président du Conseil général. Mais je sais bien qu’on ne fait pas grand cas de ces sortes de lettres et qu’on se fait passer pour un demi fou quand on les écrit. C’est d’ailleurs ce pour quoi me faisait passer Ambert : si ce n’est pour un demi fou, du moins pour un inadapté. Car pendant toute notre conversation, c’était mon inadaptation que j’avais peut-être le plus à l’esprit. Mon inadaptation à son langage, à la position qui était censée être la mienne devant lui. Si j’avais été quelqu’un de plus simple, comme un homme du plus petit peuple ou un étranger ne maîtrisant pas la langue française, je n’aurais probablement pas perçu l’outrage que me faisait Ambert. J’aurais fait profil bas et je serais toujours Rmiste. Ce n’est pas tant de l’argent du RMI que j’avais besoin (qui ne m’était jamais versé qu’après avoir été allégé de la moyenne de mes trois derniers salaires de distributeur de prospectus ; ainsi, j’ai touché 168 EUR le mois dernier) mais de la CMU à laquelle il me donnait droit.

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26/09/2007

Mercredi 26 septembre 2007

            « Voulez-vous emporter cette météorite ? », m’a-t-il demandé, avant que je ne reparte pour mon hôtel. Grâce à quoi, en attendant que le tableau (qui doit encore être encadré) soit livré chez moi, c’est un fragment de l’immense nuit marcheschienne que ce feuillet découpe dans le drap blanc où j’écris ces lignes.

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24/09/2007

Dimanche 23 septembre 2007

            C’est finalement mercredi après-midi prochain que j’irai voir Jean-Paul Marcheschi à Paris. Malheureusement, Augustin sera parti en mission, comme il dit si virilement (mais qu’est donc devenu le frêle adolescent perdu de vice qui parlait de soi au féminin et ressemblait à un ange lorsqu’il dormait ?). Quant à Anne, que j’aurais beaucoup aimé revoir, elle est partie vivre à Stockholm ! Bref ! Il devient de plus en plus évident que je devrai dîner seul mercredi soir… A moins que l’un de mes lecteurs parisiens n’ait pitié de moi…

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21/09/2007

Jeudi 20 septembre 2007

            Désespoir est un bien grand mot, désignant un très grand mal, que ne provoquent chez moi que les plus petites choses, les plus viles, les plus basses, en un mot les moins dignes d’inspirer un si grand sentiment, comme, par exemple, le tapage nocturne, ou même le diurne. Je donnerais mon âme, aujourd’hui, pour avoir comme second voisin (au-dessus de ma tête) un autre fou, comme celui dont je parlais l’autre jour, en qui je croyais voir la cause du plus cruel tourment qui pût jamais m’être donné. Que j’étais loin de la vérité ! Le petit jeune homme qui vit à côté de mon fou, un asiatique, comme la demoiselle qui occupait avant lui l’appartement et que je soupçonne d’être sa sœur, ce qui pourrait signifier que le logement appartient à leur famille, à moins que le propriétaire ne soit un Asiatique lui-même, qui ne loue l’endroit qu’à des gens de sa race, ce qui est fort possible, si j’en crois don Esteban, qui me dit souvent, lui qui n’aime rien tant que la grâce des Japonais, que les Chinois ont généralement le plus grand mépris pour tout ce qui n’est pas eux et que si, par goût de l’argent, ils sont toujours prêts à faire du commerce avec le premier venu, il n’aiment vraiment avoir de commerce qu’avec les leurs, en quoi il n’a que partiellement raison, car ma grand-mère, qui était chinoise par son père, n’était tout de même pas raciste au point de ne pas pouvoir s’éprendre de mon grand-père et quitter les siens pour venir s’installer en France avec lui (mais il est vrai que la mère de ma grand-mère était vietnamienne et que, peut-être, la part vietnamienne de sa personne l’emportait sur la chinoise, je ne sais. D’ailleurs j’ai eu bien tort de me perdre dans cette inutile digression, comme si je pensais qu’Asiatiques et Chinois ne forment qu’un seul et même peuple, alors qu’il n’en est évidemment rien, Vietnamiens, Chinois ou Coréens étant aussi divers que Français, Allemands, Italiens ou Espagnols, et qu’il n’est, pour m’en persuader, que de considérer la haine viscérale qu’ont toujours inspiré les Japonais à ma pauvre grand-mère, qui prétendait pouvoir les reconnaître au premier coup d’œil, ce dont je ne suis pas sûr d’être capable moi aussi, même s’il est vrai qu’ils sont aisément reconnaissables à leur manière si particulière de se tenir, comme dit souvent don Esteban, dont les Japonais sont le type que, physiquement et sexuellement, il aime le plus, et dont je suis hélas fort éloigné, pour son plus grand malheur, à moins que ce ne soit pour son bonheur, ni lui ni moi ne le savons vraiment) ; le petit jeune homme qui vit au-dessus de ma tête, disais-je donc, avait organisé chez lui, ce soir, une espèce de fête, à laquelle était invité tout un ramassis de jeunes, comme on les appelle, mâles et femelles, asiatiques et français, tous plus bruyants les uns que les autres. Il n’y a guère que l’odeur qui me fut épargnée, ces jeunes gens n’étant apparemment pas de ceux qui fument tabac ni drogue. Mais le bruit qu’ils faisaient était tel que je pourrais aller jusqu’à dire qu’il m’entrait non seulement par les oreilles, mais aussi par le nez et jusque par les pores de la peau, leurs pas faisant trembler le plafond, les murs, le plancher de mon appartement et ma fragile personne entre eux, tout ébranlée et par ces tremblements et par le désespoir occasionné par eux ! Quel espoir, en effet, me reste-t-il donc vraiment de vivre un jour en paix chez moi ? Je n’en vois qu’un : c’est de louer mon malheur à un autre et d’en tirer tous les mois quelque argent ; ou bien de le revendre et d’acheter ailleurs un malheur un peu plus doux. Mais où que se porte mon regard, ce ne sont qu’humains, et donc voisins en puissance ! J’ai dû aller me plaindre deux fois à la jeunesse malapprise, évidemment en vain : les deux fois, on a fait semblant de comprendre mes doléances, mais sans en tenir aucun compte. Comment auraient-ils d’ailleurs pu me comprendre, eux qui ne parlent probablement pas la même langue que moi, et qui sont manifestement des inférieurs au sens où je l’écrivais vendredi dernier, c’est-à-dire une bande d’idiots parfaitement incultes, indifférents au sort d’autrui, peut-être même inconscients de tout ce qui n’est pas eux ni ne relève de leur intérêt le plus immédiat. Je dis « manifestement inférieurs », parce que l’intelligence et la culture se voient sur le visage et dans la façon de se tenir. D’ailleurs, la meilleure preuve que l’Education nationale n’éduque pas plus qu’elle n’instruit, ce sont les tout nouveaux bacheliers qui la donnent, quand, à l’annonce des résultats tant attendus, ils se mettent à crier et sauter dans tous les sens comme de sales petits singes pas même savants. S’ils ne savent pas se tenir, ce n’est pas seulement parce qu’ils ont été mal éduqués, mais aussi parce qu’ils sont incultes et qu’ils manquent d’intelligence (les deux allant de pair, puisqu’un homme intelligent ressens la nécessité de se cultiver : pour exercer et accroître son intelligence). Moi qui suis porté, par goût, sur le corps des jeunes gens (et qui me considère donc comme un pédéraste, à strictement parler, plutôt que comme un homosexuel, (ce qui d’ailleurs ne m’empêche pas (car je ne suis pas sectaire !) d’envisager de partager ma vie avec don Esteban, mon vieux rafiot à voile et à vapeur, comme je crois qu’il n’aime pas que je l’appelle)), moi qui aime les jeunes corps, je n’aurais pas plus envie de partager ma vie avec l’un de ces tout jeunes gens qu’avec une guenon. S’il a pu m’arriver de prétendre le contraire, ce ne pouvait être que par bravade ou par bêtise. Ou peut-être voulais-je dire que je me sentais capable de vivre avec un garçon qui se tairait non pas parce qu’il n’aurait rien à dire, mais parce qu’il aurait l’intelligence de ne pas le dire. Tel est mon malheur intime : j’aime ce que je n’aime pas.

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15/09/2007

Vendredi 14 septembre 2007

            Impayable don Esteban ! Je ne sais par quel détour de la conversation nous en sommes arrivés à reparler hier de l’habitude (fâcheuse, selon lui) que j’aurais de séparer les hommes entre inférieurs et supérieurs. Qu’y a-t-il donc là de fâcheux ? Je ne prétends pas que tel homme est uniquement, entièrement, définitivement inférieur, ni que tel autre est absolument supérieur. J’entends qu’ils le sont, dans telle ou telle matière, relativement à d’autres hommes, mais aussi relativement à leurs propres personnes, puisqu’on a toujours la liberté de s’élever ou de s’abaisser de soi-même. Ainsi l’on peut être socialement, moralement inférieur, ou bien encore inférieur en culture ou en intelligence, mais très supérieur en beauté, et en être fort satisfait. Il sera toujours temps de se cultiver davantage ou d’apprendre à se taire et écouter, qui est le début de l’intelligence. Le temps se chargera de rabaisser les trop grandes beautés, encore qu’il y ait de très beaux vieillards. Il va de soi que je me considère le plus souvent comme un inférieur, ne serait-ce qu’à cause de mon extrême paresse. S’il peut m’arriver d’avoir le sentiment de ma supériorité, je ne crois pas m’être jamais trouvé quelqu’un de si absolument inférieur que je ne veuille le fréquenter du tout : l’intimité d’une chambre, par exemple, a le pouvoir de rendre égaux les hommes entre eux, même s’il faut pour cela fermer les yeux ou éteindre la lumière ! Mais Esteban continuait d’être comme scandalisé de cette discrimination que je faisais entre inférieurs et supérieurs, peut-être parce qu’il craignait que je ne m’estime le meilleur de nous deux, ce qui est bien loin d’être le cas. Il me semblait pourtant pouvoir lui prouver facilement, par l’exemple, qu’il pensait exactement comme moi. Je n’avais qu’à lui reparler de cet homme, dont je tairai le nom, qui lui inspire un si souverain mépris qu’il ne manque jamais une occasion de l’exprimer, et dans les termes les plus crus. Mais s’il regarde cet homme de si haut, c’est donc bien qu’il s’estime supérieur à lui ! « Que non, m’objecta don Esteban. Ce n’est pas du tout cela. Il ne me paraît pas inférieur, non : mais je le trouve ignoble. » Ignoble ! C’est tout autre chose, en effet !

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13/09/2007

Mercredi 12 septembre 2007

            Il me semble que c’est un thème qu’a traité plusieurs fois Renaud Camus que les hommes d’aujourd’hui n’ont plus de parole. On croyait qu’une bonne amie d’Armando devait se marier à Paris en ce mois de septembre. Un mariage est une chose des plus sérieuses et qui se prépare à l’avance. Armando étant invité à la noce m’avait donc assuré qu’il viendrait lui aussi au cours du même mois dans cette ville. Sûr de mon ami, j’avais quant à moi remis à plus tard un rendez-vous prévu depuis longtemps avec Jean-Paul Marcheschi, ayant résolu de le revoir en même temps que j’irais rejoindre Armando, lequel, pensais-je, pourrait ainsi m’aider à faire mon choix parmi les œuvres du peintre. A présent, on se prend à douter de la réalité même de ce mariage : comment se peut-il que la future mariée, probablement une linotte, comme toutes les femmes, ne soit pas capable de donner la date de sa propre noce, à nécessairement moins de vingt jours de celle-ci, si vraiment elle doit avoir lieu en ce mois de septembre ? Finalement, à cause d’une jeune femme que je ne connais pas, je me suis conduit d’une manière qui n’est pas loin d’être cavalière avec quelqu’un qui s’est montré d’une parfaite gentillesse avec moi, et la prochaine fois que je téléphonerai à Jean-Paul Marcheschi pour convenir d’un nouveau rendez-vous, n’ayant plus à me soucier, faute de la venue d’Armando, que de la date qui lui conviendrait le plus, je ferai ce pénible aveu que le prétexte qui m’avait fait remettre à plus tard le rendez-vous que nous avions d’abord fixé n’avait pas lieu d’être invoqué. Armando, son amie, Marcheschi et moi formons une petite chaîne de quatre maillons qui, paraît-il, pourrait également relier tout individu à une personne célèbre du XXe siècle. Un individu lambda connaîtrait quelqu’un qui connaîtrait quelqu’un qui aurait connu tel grand personnage de l’histoire. Ainsi, entre Adolf Hitler et moi, il y a Kay, le jeune Allemand chez qui je me rendais tous les ans, lorsque j’étais adolescent, et son grand-oncle Otto Remer qui, en un coup de téléphone, avait déjoué le complot du colonel comte von Stauffenberg contre le tyran, qui le remercia en l’élevant au grade de général, si je ne me trompe. Entre Sun Yat-Sen et moi, il n’y aurait, selon les versions, soit que ma grand-mère, qui se serait trouvée, à un âge où elle ne marchait pas encore, dans la même pièce que lui, soit qu’elle et son père, cantonais lui aussi, et qui aurait eu affaire au grand homme (cela dit, il est probable que tout cela ne soit qu’une légende familiale). Marguerite Yourcenar note que « deux douzaines de paires de mains décharnées, quelque vingt-cinq vieillards suffiraient pour établir un contact ininterrompu entre Hadrien et nous ». Le premier de ces vieillards parlait latin. Le vingt-cinquième est italien, français ou espagnol ! On voit mieux ainsi l’extrême fragilité des langues… Je me plais parfois à croire que mon vieux Catulle (Aldus, Venise, 1558) a appartenu à l’un de ces vieillards.

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12/09/2007

Mardi 11 septembre 2007

            Hélas ! J’apprends qu’Armando, dont c’était hier l’anniversaire, pourrait bien ne pas venir à Paris, ce mois de septembre, comme nous l’avions espéré. Pierre Driout dirait sans doute que c’est une occasion de m’introduire qui me passe sous le nez ! D’un autre côté, F***, dont je ne crois pas avoir jamais parlé dans ce journal, m’écrivait l’autre jour qu’il m’avait désiré lors du concert qu’il avait donné à Mont-de-Marsan au début de cette année (ou à la fin de la dernière ?), au cours duquel nous nous étions revus pour la première fois depuis la courte période où nous nous étions connus (bibliquement) à Bordeaux. Il me désirait, et je n’avais rien vu ! Alors que mon appartement était tout près du lieu du concert ! Nous nous reverrons donc peut-être bientôt. Je retrouve dans mes archives que ma fréquentation de F*** remonte au début de l’année 2004, car les premiers petits vers qu’il m’avait inspirés suivent immédiatement ceux écrits après la mort de ma chienne Coccymèle. « J’aimais à caresser / De ton museau la laine, / Et j’aimais t’embrasser / Et sentir ton haleine. // J’aimais te voir laper / De l’eau dans ta gamelle, / Ou t’écouter japper, / Je t’aimais Coccymèle ! // Ne m’aimais-tu donc pas / Pour si tôt disparaître ? / Qu’avait donc le trépas/ Que n’avait pas ton maître ? » « Moderne discobole / Dressé sur ses guiboles, / Il cherchait dans les rangs / De hautes étagères / Des musiques légères / Sur disques transparents. // Une fois décidé / Quel serait le CD / Que nous allions entendre, / Ses petits doigts rosés / Allaient le disposer / Avec des gestes tendres. // Cette cérémonie / (Une étrange manie) / Me causait de l’émoi. / Dans la lente atmosphère, / Je le regardais faire, / Brûlant qu’il vienne à moi. // Puis il venait enfin / (Exhalant un parfum / De douce cigarette / Partout autour de nous) / S’asseoir sur mes genoux / Et me conter fleurette. // Eclairés à la lune, / Nous buvions de la prune, / Mollement enlacés. / Sa bouche parfumée / D’alcool et de fumée, / En venant m’embrasser // Rallumait dans mon âme / Une petite flamme / Qui rendait à mon corps / Sans doute pas la vie, / Mais peut-être l’envie / D’une fois naître encor. »

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07/09/2007

Jeudi 6 septembre 2007

            Un frelon tourmentait ma lecture. Dès qu’un insecte volait aux limites de mon champ de vision, je le prenais d’abord pour lui.

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05/09/2007

Mercredi 5 septembre 2007

            Un homme est venu chez moi, ce matin, pour constater que je ne possédais pas de téléviseur, comme je l’avais indiqué dans ma déclaration de revenus.

 

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03/09/2007

Dimanche 2 septembre 2007

            On ne choisit pas sa famille ni, surtout, les étrangers que le père ou la mère remariés, le frère ou la sœur amoureux y font entrer. Mais j’ai tout de même souri, ce soir, pendant le dîner dominical, quand l’ami de ma sœur a raconté qu’il avait possédé un chien raciste. C’était une espèce de molosse qui grognait spontanément après les Arabes et les Noirs, alors que personne ne lui avait appris à le faire, paraît-il. L’animal s’appelait Dick, ‘‘le Dick’’, comme disait son maître, avec l’accent franc-comtois. La bête avait d’abord reçu le nom de Bitte schön, qui était rapidement devenu Bite. Mais la mère trouvant ce nom de Bite trop grossier, on avait finalement choisi Dick ! Deux civilisations se rencontrent : Le maître d’un Dick entre dans une famille ou l’on donne à ses chiennes (car on n’aime que les femelles) les noms de Coccymèle, Sappho et Pélagie (Ultraviolette Pélagie, pour être précis). Cet après-midi, j’ai vu l’ami de ma sœur à demi nu qui se baignait (je ne parviens pas à retenir son nom, contrairement à celui de son fils, Hugo, que le jeune homme ou Julie ne cessent de rappeler à l’ordre). Plus mince et plus musclé que moi (qui dois absolument perdre du poids), il avait un grand dragon tatoué dans le dos. Parfois, il s’adresse à son fils en l’appelant « soldat », ce que je trouve incroyablement viril et plus encore. J’ai appris que trois hommes étaient particulièrement respectés par la troupe : ce sont le cuisinier (pour des raisons évidentes), le fourrier, qui aurait le pouvoir de donner du mauvais matériel (ou de n’en pas donner du tout) à qui ne lui plaît pas, et le tireur d’élite, qui donne, quant à lui, la bonne ou mauvaise note à l’exercice de tir.

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28/08/2007

Lundi 27 août 2007

            Au blond lecteur, pieds nus, au bord de la rivière.

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25/08/2007

Vendredi 24 août 2007

            Trois garçons. Le premier allait à vélo. Sa main guidait une seconde bicyclette à côté de lui. Je l’ai revu quelques minutes plus tard. (Cette fois, une fille l’accompagnait sur le second vélo.) Tout de blanc légèrement vêtu, il me regardait encore. (Ses joues.) Le second ne voulait pas que je voie qu’il cherchait à me regarder (comme je ne voulais pas qu’il vît que j’en faisais autant). Au moment de nous croiser, nous avons relevé les yeux en même temps, pour les baisser aussitôt, sans doute confus de nous trouver le même regard ! Trois secondes plus tard, pour nous voir et nous ignorer une dernière fois, nous avons encore simultanément tourné et aussitôt détourné nos deux têtes : un miroir nous séparait. Le dernier garçon fumait une cigarette à la fenêtre d’un premier étage. La nuit tombait. Cette fois, il était très ostensiblement en train de me regarder marcher dans la rue.

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16/08/2007

Mercredi 15 août 2007

            Dure journée pour la chienne Pélagie. Nous étions tranquillement installés au bord de la piscine, elle et moi, en train de profiter du trop rare soleil de cet été, quand est arrivée ma sœur, accompagnée de son nouvel ami et du jeune fils de ce dernier, bruyante petite créature de trois ans et demi, qui passa l’après-midi à courir, sauter dans l’eau ou crier, et, bien sûr, à chercher, entre temps, à jouer de mauvais tours aux chiennes. Pélagie, qui déteste les enfants, qu’elle fuit comme la peste, passait son temps, la queue entre les pattes, à surveiller celui-là, soucieuse qu’elle était de garder ses distances. Pendant ce temps, ma mère, ma sœur et l’ami parlaient de tout et de rien, c’est-à-dire surtout de rien, sans qu’aucun, je le voyais bien, ne surveillât réellement l’enfant, qu’on affectait de croire en sécurité, j’imagine, avec ses espèces de brassards gonflables autour des bras. Réfugié un peu à l’écart, au fond du jardin (non sans m’être d’abord brièvement joint à l’inepte conversation, afin de tenir un court instant mon rang d’animal policé, sociable et parlant), moi aussi, j’affectais de croire l’enfant en sécurité (pour ne pas avoir à garder un œil sur lui, car j’étais justement celui qui se trouvait le plus près du bassin) et bouillais intérieurement de l’inconscience des autres, qui faisaient comme s’ils ne savaient pas que toutes les conditions étaient réunies pour la noyade : des adultes tout près mais regardant ailleurs et un enfant sommairement équipé de flotteurs ! De mon côté, je me trouvais trop conscient de choses que j’estime ne me concerner en rien et tâchais de me rendre indifférent au danger que courait cet enfant qui n’était pas le mien. La tâche était loin d’être aisée, avec tout le bruit qu’il faisait ! D’ailleurs, c’étaient ses silences qui, bien malgré moi, m’effrayaient le plus, car il paraît que les petits noyés meurent sans un bruit. Où se réfugier, si le monde pénètre jusque chez soi ?

 

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08/08/2007

Mardi 7 août 2007

            Si j’écris si peu dans ce journal, c’est parce que je ne sors plus de chez moi (ou plutôt de chez ma mère, où j’ai décidé de rester une semaine de plus). N’ayant pas plus de vie intérieure que d’extérieure, je n’ai rien à dire.

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03/08/2007

Jeudi 2 août 2007

            Les fêtes de la Madeleine sont terminées depuis une semaine déjà, mais je suis toujours installé chez ma mère. J’ai d’abord attendu de voir si celle-ci finirait par se rappeler que, ne vivant plus chez elle depuis belle lurette, je n’étais revenu que le temps de ces fêtes, qui rendent chaque année mon appartement et ses environs invivables, à cause des troubles qu’elles occasionnent, mais en vain : c’était comme si ma mère était revenue trois ans en arrière et que je n’étais jamais parti. J’ai déjà dit que la santé mentale de ma mère m’inquiétait beaucoup. Comme je lui faisais finalement remarquer qu’elle semblait ne pas se rendre compte que, lesdites fêtes étant terminées, plus rien ne m’empêchait de rentrer chez moi, elle m’a dit que je pouvais rester plus longtemps, si je le voulais. Je partirai donc demain, ou peut-être dimanche. Je me repose de mes voisins : personne au-dessus de ma tête ! Pendant tout le temps que j’ai passé ici, pas une fois je n’ai joué du piano. J’ai changé. Je ne suis plus le même, définitivement, et quand je repense à tout ce qu’était pour moi le piano, je me dis même que je ne suis plus moi… Un jour, quand nous nous serons installés aux Canaries, Esteban et moi, je n’aurai même plus à me dire que je n’aurai pas joué du piano pendant tellement de temps, parce qu’il n’y aura très probablement pas de piano dans la maison. Bien sûr, il y a déjà longtemps que je considère que je ne joue plus vraiment du piano. Mais entre le moment où l’on s’avoue qu’on ne joue plus vraiment du piano et celui où l’on s’aperçoit qu’on n’en joue vraiment plus du tout, il peut y avoir plusieurs années, plusieurs histoires d’amour, plusieurs morts, un nouveau chien dans sa vie… (Mais je me rends compte que cette espèce de vérité générale que je prétends dire est bien loin d’en être une : quand on a appris le piano, il n’y a aucune raison d’arrêter. C’est parce que je me suis laissé glisser le long de ma plus mauvaise pente, qui est de me laisser mourir, que j’ai arrêté de jouer du piano, avec le temps. Ce n’est pas tant que je suis devenu un autre : c’est tout une part de moi qui a cessé d’être. Et s’il n’y avait que le piano ! Mais j’ai également cessé d’aimer.)

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25/07/2007

Mardi 24 juillet 2007

            Ce soir, à la corrida, la dame qui était assise à ma droite avait mangé de l’ail. (Juan Bautista, qui a coupé une oreille ; Sébastien Castella, qui, sortant sous les sifflets, a donné un grand coup de pied dans l’un des coussins aux armes de la ville qu’on jette sur la piste après la course ; et César Jiménez, que j’avais déjà vu le 23 juillet 2003 et qui est devenu un bien beau jeune homme. On dirait un infant. Paso-doble portant son nom.)

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22/07/2007

Samedi 21 juillet 2007

            Souvent, en relisant ces pages, je me fais honte. Cet après-midi, je suis retourné dans le supermarché où nous étions allés hier, ma sœur et moi, pour savoir à quel prix elle pourrait acheter un nouvel ordinateur portable. Je devais échanger la machine qu’elle avait achetée ce matin même et qui était défectueuse. De son côté, ma sœur était restée chez ma mère, où elle avait à contenir la crise d’hystérie que faisait monter en elle la contrariété. Le garçon qui lui avait vendu l’objet, une connaissance à elle, du nom d’Aurélian, est fort agréable à regarder, avec de très jolis cheveux, et très bien coupés. Je l’avais déjà remarqué il y a une quinzaine de jours, en venant acheter un cadeau d’anniversaire à ma sœur, qu’il m’avait vendu. Ce serait un ami de Matio, me dit Julie. Cette nuit, après mon journal, entre Mont-de-Marsan et Dax (où m’attendait un très joli petit mignon de dix-neuf ans à peine, exactement comme je les aime : le corps d’un roseau, la tête d’un moineau), à quelques kilomètres d’intervalle, deux biches étaient mortes sur la route. Le garçon voulait être payé (par fantasme, disait-il, mais c’était plus probablement sa façon de trouver un peu d’argent de poche. Il faut dire qu’il avait l’air d’être livré à lui-même. Ses parents sont divorcés. La maison de Dax n’est qu’un pied à terre de la mère, qui est le plus souvent à Nice (« Ah ? J’ai une sœur qui vit à Nice elle aussi », ai-je fait remarquer.) Il a tout de même un frère de seize ans pour lui tenir compagnie, qui dormait à l’étage, pendant nos ébats, et qu’il ne fallait pas réveiller.). Comme j’ai toujours eu de mon côté le désir de payer un inconnu que je puisse baiser comme je veux, j’ai profité de ce que ma bourse n’est pas tout à fait vide en ce moment pour réaliser ce fantasme qui n’en était sans doute pas vraiment un, puisque, paraît-il, le propre du fantasme est de ne jamais devenir réalité. Il ne m’a pas semblé que l’argent changeait grand-chose à l’affaire, du moins de mon point de vue ; du sien, peut-être… Au moment de quitter ce drôle de petit oiseau, sortant par la fenêtre du salon, où nous nous étions retrouvés enfermés, à cause d’une poignée de porte qui était cassée, j’ai fait tomber un pot de fleurs par terre.

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21/07/2007

Vendredi 20 juillet 2007

            Ai croisé à deux reprises le Julien de Myriam, les deux fois dans des supermarchés, où j’accompagnais ma sœur. Quelques mots échangés. (Mieux vaut que l’honnête lecteur détourne ici les yeux.) Ce soir, au dîner, nous avons de nouveau parlé, ma mère, ma sœur et moi, de cette fiente de Hieronymus Z*** et de sa famille ; de la mère et du cousin, surtout, qui ne seraient pas beaucoup moins salauds que lui, si j’ai bien suivi la conversation. Julie voudrait écrire une lettre à la mère, pour lui dire ce qu’elle pense d’elle et ce que celle-ci devrait penser de son fils (car il semblerait qu’elle ne sache toujours pas qu’il a transmis le sida à ma sœur : en parfaite connaissance de cause, etc., etc., cf. supra). Si elle ne l’a pas encore fait, c’est parce qu’elle ne sait pas comment s’y prendre. Les mots lui manquent. Je lui propose d’être son nègre. Elle parle aussi de tout révéler à la presse, comme elle dit, apparemment sérieuse, la pauvre… Je tente de lui persuader qu’elle ferait mieux de le poursuivre en justice, s’il en est encore temps, ne serait-ce que pour lui gâcher ses derniers jours : on veut croire qu’il n’en a plus pour longtemps : espérons que sa cirrhose, l’alcool aidant, l’emporte vite. (On peut rouvrir les yeux.)

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20/07/2007

Jeudi 19 juillet 2007

            J’écris de chez ma mère, où je suis installé tant que durent les fêtes de la Madeleine, qui rendent mon appartement et ses abords invivables, à cause de l’afflux d’humains qu’elles occasionnent, du bruit qu’ils font et des humeurs et matières corporelles qu’ils laissent sur leur passage : flaques de vomissures, rivières de pisse, flots de vinasse, et l’odeur pestilentielle, qui restera bien après la fin des fêtes. Rien d’autre à dire.

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14/07/2007

Vendredi 13 juillet 2007

            Don Esteban est de nouveau parti pour cette autre île dont je ne sais pas le nom. Et nous nous sommes quittés en mauvais termes, sans doute encore par ma faute. (Je vais devoir attendre son retour pour lui confier cette chose qu’on m’a dite et que je ne peux pas même écrire dans ce journal.) J’ai tellement bu ce soir, chez ma mère, que je suis obligé de rester dormir chez elle, d’où j’écris. Esteban, le soir de notre dispute, qui n’en était pas vraiment une, puisque je lui ai ‘‘raccroché au nez’’ avant de devenir trop insultant (si l’on peut dire ‘‘raccrocher au nez’’ quand on met fin comme je fis à une conversation sur MSN), avait commencé à me parler, sur un ton de léger reproche, de ce qu’il appela mes ‘‘coucheries’’, comme s’il y en avait tant que cela ! Quelles coucheries donc ? C’est à peine si je fais venir chez moi plus d’un garçon par mois ! Selon Esteban, si j’aspire à en faire venir plus que cela, c’est parce que je suis, comme il dit, « prisonnier du microcosme gay et de ses mœurs douteuses » ! Moi qui n’ai pas de vie sociale, moi qui ne fréquente absolument personne, moi qui déteste le ‘‘milieu gay’’, j’en serais, à l’entendre, un membre très actif, baisant à droite, à gauche, incessamment. Prétendant me parler de moi, il me parle d’un autre, que peut-être, j’aimerais pouvoir être, en effet, ne serait-ce que pour me sentir vivre, mais que, de fait, je ne suis pas du tout. « Certains croient encore à la fidélité », me dit-il. Ma fidélité à moi est d’un autre ordre. Je lui suis fidèle en l’attendant. Pourquoi donc faudrait-il que l’attente soit cette espèce de mort que je me donne pour rester fidèle ? Rien que cette semaine, on m’a dit trois fois qu’on me trouvait beau. Que je le sois effectivement importe peu. Mais jamais (ou presque) cette beauté qu’on me prête, à tort ou a raison, ne me sert à parvenir à des fins sans doute triviales, j’en conviens, mais oh combien humaines !

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11/07/2007

Mercredi 11 juillet 2007

            Il y a tout de même une chose qui mériterait d’être rapportée de mon court séjour à Toulouse : le samedi soir, après dîner, Laurent était convenu d’un rendez-vous avec un sien ami, qui n’avait qu’une petite heure à lui consacrer (que Laurent ne sut pas apprécier pleinement, me confia-t-il par la suite, du fait de sa brièveté même, qu’il crut proportionnelle à l’intérêt que son ami lui portait…). Fabrice, ledit ami, nous avait demandé de le rejoindre sur la place du Capitole, devant un restaurant dont j’ai oublié le nom. Il nous était sorti de la tête, à tous, que c’était un soir de fête et de liesse (on célébrait en effet l’ouverture de la ligne B du métro toulousain), et qu’il y avait donc foule à l’endroit du rendez-vous. Dans de telles conditions, il nous fut non seulement très difficile de nous rendre au lieu convenu mais surtout d’y trouver le fameux ami dans la foule compacte. Fabrice et Laurent se jurèrent longtemps au téléphone qu’ils étaient bien chacun rendus au point de rendez-vous, même s’ils ne se voyaient pas. J’étais quant à moi en train de regarder passer un fort joli petit jeune homme quand Laurent me demanda de l’aider à trouver son ami, que je n’avais pourtant jamais vu. « Mais à quoi est-ce qu’il ressemble, ton ami ? », lui demandai-je, en me faisant cette réflexion que j’aurais bien aimé que cet ami fût le joli petit passant qui venait de disparaître dans la foule. « Il est mignon, au moins ? – Je ne sais pas… Ça dépend des goûts… – Il ne serait pas petit, par hasard ? – Il n’est pas très grand, non. – Est-ce qu’il n’aurait pas un piercing à l’arcade sourcilière ? – Je ne me rappelle plus. C’est possible… – Ah bon ? Tu veux dire que tu ne sais pas à quoi ressemble ton ami ? Mais rassure-moi, tu es bien sûr que vous êtes amis, tous les deux, quand même, hein ? – Oui, oui. – Est-ce qu’il n’est pas brun ? Avec des cheveux tout courts ? ». J’étais en train de lui décrire le passant disparu, espérant sans doute infléchir la Providence, en insistant un peu, quand, soudain, le visage de Laurent s’éclaira : c’était mon passant qui repassait par là ; et c’était bien lui l’ami que nous attendions ! Moi qui craignais de n’avoir rien à lui dire, je pus lui raconter, sans beaucoup de finesse, que je l’avais d’abord remarqué dans la foule et qu’il était désormais en face de moi, comme un vœu exaucé. Bien sûr, dans un monde meilleur, nous serions repartis tous les deux ensemble, une fois l’heure écoulée, en laissant Laurent à ses mauvaises pensées. Hélas, il n’en fut rien. Cela dit, je n’ai pas de regret à avoir car il paraît qu’il y a, dans la nudité de Fabrice, un défaut qui lui fait grand-honte et dont je ne dirai rien. Ce n’est pas que je n’aime que les corps parfaits. Mais son imperfection le gêne tellement, à ce que Laurent m’a rapporté, qu’elle embarrasserait le moindre de ses mouvements quand il n’est pas seul au lit. C’est bien triste.

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08/07/2007

Samedi 7 juillet 2007

            J’ai sans doute trop tardé à raconter mon petit séjour à Toulouse, le week-end dernier. Maintenant, avec le recul, je ne vois plus rien qui mérite vraiment d’être rapporté, si ce n’est ma rencontre avec Dominique Autié, que je préfère taire, je crois bien. Le premier Toulousain à qui nous ayons parlé, Laurent et moi, est un chauffeur de taxi fort antipathique, qui a tout bonnement refusé de nous conduire à notre hôtel, sous prétexte que tout le centre de la ville était embouteillé, à cause des mesures de sécurité que nécessitait la présence du ministre Borloo, venu inaugurer la ligne B du métro. J’ai proposé d’aller déjeuner dans un restaurant des environs de la gare et de tenter notre chance auprès de ces voyous de chauffeurs de taxi un peu plus tard. Le restaurant que nous avons choisi était apparemment très pédérastiquement achalandé, dixit Laurent, qui s’y connaît mieux que moi. J’avais bien remarqué les deux garçons torses nus au bar, qui m’avaient fait choisir l’endroit, mais je les avais crus hétéros. Notre jeune serveur, par contre, malgré tous ses piercings, était un enchantement. C’était un petit pédé tout sourire, ce qui est une rareté, et très prévenant (spécialement avec nous, c’est-à-dire avec moi, ce qui est encore plus agréable). Contrairement à ce que laissait présager l’endroit, un peu défraîchi, comme souvent les restaurants des environs des gares, la nourriture qu’il nous servait était aussi comestible que lui : j’aurais dû venir seul. Du coup, nous avons laissé un pourboire de 20 EUR, ce qui contredit en partie ce que je disais récemment dans ce journal de ma parcimonie (mais il est possible que ces 20 EUR aient été déboursés par Laurent, je ne sais plus ; c’est sûrement le cas, à la réflexion, car je me vois mal laisser un si gros pourboire dans un tel endroit : ce serait trop m’as-tu-vu). Finalement, nous avons décidé de nous rendre à l’hôtel à pied. Dans ma chambre, j’ai allumé la télévision et recherché la chaîne locale, dont les clients habitués du restaurant suivaient les programmes, un peu plus tôt, pour voir ce qui se disait de l’inauguration du métro (il n’était question que de cela). Laurent m’a rejoint et j’ai fait avec lui, sur le lit, mais en gardant un œil sur la télévision, toutes sortes de choses qu’il n’est sans doute pas nécessaire de décrire. A un certain moment, il y eut une série de reportages consacrés aux artistes qui avaient créé chacun une œuvre pour les différentes stations du métro. Quand il a été question de la station ‘‘Carmes’’, le journaliste a dit à peu près (je le cite de mémoire) que Jean-Paul Marcheschi n’avait rien à dire de plus sur son œuvre et qu’il laissait à un ami le soin d’en parler. L’ami n’était autre que Bianco Castafiore, alias Renaud Camus. Son discours consistait en d’onomatopéiques vocalises, un blabla littéral et outré qui, par sa littéralité même, était sans doute infiniment moins verbeux que les discours qu’on imagine habituellement tenus sur l’art contemporain. Nous étions donc en train de forniquer, Laurent et moi, avec, pour fond sonore, un Renaud Camus qui faisait l’imbécile en donnant vie à un bathmologique frère de la Castafiore. Quelle confiance il faut avoir en soi pour risquer à ce point de se ridiculiser ! Nous nous sommes rendus à ladite station ‘‘Carmes’’ vers six heures, pour voir l’œuvre de nos yeux. Quelque chose m’a gêné, que je ne saurais bien expliquer. Bien que l’œuvre ait été spécialement conçue pour lui, le lieu ne convient peut-être pas. Il m’a semblé trop éclairé : la lumière des carreaux blancs (si ce sont des carreaux blancs, un doute me saisit…) empêchait de bien voir la voie lactée. Mais peut-être était-ce fait exprès. Après tout, dans son communiqué de presse, Marcheschi parle bien d’un « canal sombre ». Mais il parle aussi d’une « écriture de lumière ». Or, comment bien voir cette lumière de la voûte, si celle du hall qu’elle recouvre, trop forte et trop blanche, l’absorbe ? Mais il y a plus déroutant. Bien plus qu’un lieu (de passage), le hall de la station, où se trouve l’escalator menant au niveau du quai, est, à mon sens, un non-lieu. Le passant, aspiré par sa destination en est absent. Il n’est le plus souvent qu’un corps en transit, dont l’esprit est ailleurs. Ce sont des fantômes qui montent ou descendent les escalators. Leurs yeux sont ouverts sur un autre monde, dont l’œuvre n’est pas. Non seulement ils ne regardent pas la voie lactée, mais ils ne la voient pas ! Mais il y a ces phrases du Livre du sommeil qui me reviennent à l’esprit : « La peinture nomme à jamais les lieux qui la contiennent. Lorsqu’une ville – un bourg, une maison – garde en son sein un tableau, un chef-d’œuvre, elle se trouve définitivement inscrite dans le temps et son espace en est radicalement transformé. / Par la profondeur unique, mystérieuse, illimitée de l’œuvre, elle accède à la nuit. / Un lieu sans œuvre est un lieu orphelin, insomniaque, un réceptacle vide, en attente, inachevé, frappé d’inexistence. C’est un pays sans nom, sans image. C’est nulle part. » Il faut donc bien que le non-lieu que je disais puisse être nommé, du fait de l’œuvre, c’est-à-dire qu’il soit un lieu ! C’est le paradoxe de l’endroit. Si la station ‘‘Carmes’’ est un lieu de passage, c’est entre ces deux espaces qui devraient s’exclure l’un l’autre : le lieu et le non-lieu. Lieu où l’on est présent à soi et à l’œuvre qu’on regarde quand, par exemple, on est venu dans le but précis de la voir, comme moi. Non-lieu de celui qui n’est qu’en transit, qui n’est pas vraiment là, qui, déjà, est ailleurs en pensée. La station ‘‘Carmes’’ fait se côtoyer vivants et fantômes, ce qui, pour une petite nature comme moi, est une expérience des plus détestables.

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06/07/2007

Jeudi 5 juillet 2007

            Dans un commentaire à mon dernier billet, Didier Goux demande, m’offrant ainsi une bonne raison de repousser encore à demain, en lui répondant aujourd’hui, la relation que je devrais faire de mon récent petit séjour à Toulouse, dont il n’y a d’ailleurs pas grand-chose à rapporter, si ce n’est ma rencontre avec Dominique Autié, ce qui n’est évidemment pas rien, comment il se peut que, vivant pauvrement, comme je le prétends, je m’offre un tableau de Marcheschi. Etre pauvre est une chose (certes beaucoup plus enviable que d’être miséreux, et bien des pauvres, à mon avis, devraient s’estimer heureux, mais je m’égare) ; vivre pauvrement en est une autre. Si peut-être il m’est arrivé, dans ce journal, de me prétendre pauvre, comme il est fort possible que j’aie fait, me connaissant, il fallait comprendre que je vivais pauvrement. En réalité, à strictement parler, je ne puis pas être qualifié de pauvre. Par exemple, je suis déjà pleinement propriétaire de mon (modeste, très modeste !) logement, ce qui, à mon âge et à notre époque, n’est pas exactement un signe de pauvreté (ni de richesse, d’ailleurs). Vivre pauvrement, comme je prétends le faire, c’est, dans mon esprit, n’acheter rien de toutes ces choses que la société de consommation, comme on dit et pour parler vite, pousse les hommes à acquérir ; c’est s’efforcer de ne pas avoir de ces désirs de masse qui, du moins sous nos latitudes, font être l’homme chaque jour un peu moins ondoyant et divers. Concrètement, cela revient à n’acheter que des produits de première nécessité, par exemple, et le moins cher possible. En somme, dirait don Esteban, vivre pauvrement, pour moi, c’est me laisser aller à ma pingrerie naturelle, en quoi il n’a qu’à moitié raison, parce que je ne suis avare que de mon argent, jamais du sien ! Comme fait très justement remarquer Pierre Driout dans un autre commentaire au même billet, dépensant peu, j’économise beaucoup (ce qui est du plus petit-bourgeois, d’ailleurs !). Pas assez, néanmoins, pour m’offrir un tableau de Marcheschi. Mais ma sœur ayant eu récemment besoin d’argent pour s’acheter une nouvelle voiture, ma mère, pour ne pas me léser, m’a donné la même somme qu’à elle, somme dont je n’avais pas le moindre besoin et qu’il me fallait bien dépenser d’une manière ou d’une autre (en quoi je m’éloigne sans doute un peu du petit-bourgeois ordinaire, dont le réflexe aurait été, j’imagine, de placer intelligemment cet argent, de le faire travailler, comme disait mon arrière-grand-mère). L’idée du tableau m’est venue assez naturellement, pour l’envie que j’en avais depuis un bon moment déjà. En réalité, les œuvres d’art sont à la portée de bien des bourses. Tous ceux qui, par exemple, achètent une voiture neuve, pourraient aussi bien acheter une voiture d’occasion et consacrer, disons, le tiers de la somme qu’ils auraient mise dans l’achat d’une voiture neuve à celui d’une œuvre d’art (je dis le tiers au hasard, c’est un ordre de grandeur, je ne connais pas le prix des voitures). C’est finalement une question d’art de vivre. Est-il préférable de posséder une voiture neuve, que le temps usera nécessairement ; ou vaut-il mieux acquérir une œuvre dont la vocation est d’être bien au-delà de soi, de son existence : de son seul espace et de sa seule époque ? Les avis sont partagés. On peut aimer conduire sa voiture. Mais on peut préférer être conduit par une œuvre, sa vie durant, et jusqu’aux portes de la mort.

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05/07/2007

Mercredi 4 juillet 2007

            Je commence à me demander si le tableau que j’ai commandé à Marcheschi me sera livré avant mon départ pour les Canaries, si tant est, bien sûr, que ce départ ait jamais lieu, mais là n’est pas la question. J’ai téléphoné aujourd’hui à l’encadreur que le peintre m’a conseillé. Ignacio V*** a deviné qui j’étais à la façon que j’ai eue de le nommer. En réalité, il s’appelle Ignacio G*** : « Marcheschi m’appelle Ignacio V***, m’a-t-il dit, mais je ne sais pas pourquoi… ». Si donc je l’avais appelé Ignacio V*** moi aussi, c’est que j’étais la personne que Marcheschi avait dit qui l’appellerait. (Ou bien est-ce que l’encadreur s’appelle Ignacio G*** V*** ? Son accent est tel que je n’ai pas très bien compris ce qu’il me disait.) L’encadreur m’a annoncé qu’il fermerait la boutique à partir du 24 juillet. Si donc le tableau n’est pas achevé à cette date, l’encadrement ne pourra pas être fait avant septembre ! Quant à Marcheschi, s’il a mis si longtemps à réaliser les trois œuvres parmi lesquelles je pourrai choisir celle qui aura ma préférence, c’est parce qu’il était très pris, dernièrement, par la finition de la voûte de la station ‘‘Carmes’’ du métro de Toulouse, inaugurée samedi 30 juin. C’est d’ailleurs pour assister à cette inauguration que je me suis rendu samedi à Toulouse, Laur¡ntion gvn [1], qui voulait passer un week-end avec moi, qui ne me serais jamais rendu dans cette ville sans être accompagné, kalÇw µ kakÇw ! Mais j’en parlerai une autre fois. [1] La police grecque Athenian est téléchargeable ici.

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04/07/2007

Mardi 3 juillet 2007

            Je me suis rendu compte, ce matin, que tout le tour de ma voiture avait été rayé par je ne sais qui. « Grâce à sa caméra », écrivais-je l’autre jour, parlant d’un internaute au joli minois, avec qui j’avais chatté un moment, avant de le faire venir chez moi. Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Don Esteban m’a demandé si j’étais équipé d’une caméra, moi aussi. Comme j’en ai une, il a bien sûr fallu que je me montre à lui, grâce à quoi j’ai appris que j’avais grossi ! Et j’ai attrapé un mauvais rhume. Est-ce à cause de ma distribution hebdomadaire faite sous la pluie, ou si j’ai trop baisé metŒ LaurentÛou toè cuxolñgou [1] (à qui je trouve quelque chose de maladif), durant ce week-end passé à Toulouse, dont je ferai la relation un autre jour ? [1] La police grecque Athenian est téléchargeable ici.

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28/06/2007

Mercredi 27 juin 2007

            Si ma mère lit ce blogue, comme je l’en soupçonne et malgré la formelle interdiction que je lui en ai faite, qu’elle détourne donc les yeux, ainsi que tout autre dame qui passerait par ici, car je m’apprête à écrire des choses sur certaine partie de mon anatomie qu’il serait fort inconvenant qu’elles voient. Contrairement aux Renaud Camus et Raphaël Juldé, je suis bien loin d’être exhaustif dans ce journal. En général, j’évite, autant que faire se peut, d’aborder certains de ces sujets qui sont, en partie seulement, la matière (parfois fécale) du Journal de Travers, par exemple, ou du Mausolée des amants. Mais ce qui m’est arrivé à la bite, il y a deux jours, me paraît si singulier qu’il me faut tout de même bien le rapporter ici. Avant d’écrire sur mon fou de voisin dans ce journal, lundi soir, j’avais reçu chez moi un jeune homme, trouvé sur un site de rencontres. Nous nous étions sans doute déjà parlé par le passé, parce que le nom dudit jeune homme figurait dans mes contacts MSN. Ce n’était donc pas tout à fait un inconnu. Il est important que je le précise, parce que don Esteban n’aime pas que je fornique avec des gens rencontrés le jour même. Il croit que c’est une sale habitude propre à ma génération. C’est qu’il n’a pas lu Renaud Camus et que, de son temps déjà, lorsque j’abordais aux rives de la lumière, il ne vivait pas dans le même monde que ses contemporains. Qu’il ait trouvé si peu d’occasions de se livrer au stupre en ayant tellement d’argent, et à une époque où, peu avant le sida, l’on baisait pour rien dans tous les coins, c’est un véritable miracle (et sans doute ce qui l’a sauvé de la mort, me dit-il souvent). La passion de la mer est une ascèse grâce à laquelle Esteban m’est parvenu intact et presque vierge, si bien que, d’une certaine manière, de nos jours, c’est-à-dire à une époque où l’on voudrait croire de nouveau en la fidélité (mais c’est une fidélité qui, par l’excessive confiance qu’elle inspire aux plus fervents, peut donner jusqu’au sida, comme à ma sœur, c’est donc une fidélité qui n’a plus lieu d’être en un tournemain : en une prise de sang, devrais-je écrire !), en cette époque maudite, disais-je, qu’Esteban découvre peut-être en grande partie à travers moi, paradoxalement, de nous deux, je suis bien le plus vieux, mais dans ce que la vieillesse a de pire, hélas. A lui la sagesse, à moi l’aigreur ! Mais revenons à mon mouton : magie de l’informatique : grâce à sa caméra, je pouvais voir le joli visage du demi inconnu avec qui je chattais. Hélas, une fois qu’il fut chez moi, j’ai constaté que son corps n’avait pas la finesse du visage : il était un peu gras ! Nous fîmes néanmoins ce que nous avions à faire. Une fois qu’il fut parti, comme j’étais en train de me soulager la vessie, j’ai remarqué que ma bite avait doublé de volume ! Je ne bandais pourtant pas (je ne fais pas que doubler de volume, dans ces cas là !), mais j’étais incroyablement enflé à cet endroit. Le garçon avait dû m’empoigner un peu trop brutalement, comme avait fait l’autre jour Λαυρέντιος, le ψ, que je dois d’ailleurs revoir ce week-end à Toulouse. Mais cette fois, quelque chose avait dû se produire, un petit vaisseau avait dû éclater sous la peau, je ne sais, qui faisait que j’enflais. J’avais entre les jambes comme la bite d’un autre ! Une bite de petit gros, m’imaginais-je, mais sans doute à tort, car il y a des gros joliment montés, comme était d’ailleurs le garçon qui m’avait mis dans cet état, qui n’était pas si gros que cela, il est vrai… Le lendemain matin, tout était redevenu normal. Peut-être suis-je en train de devenir allergique aux relations sexuelles. Je verrai bien ce qui se passera le week-end prochain.

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26/06/2007

Lundi 25 juin 2007

            J’en sais un peu plus sur mon nouveau voisin, qui n’est peut-être pas l’ivrogne que je disais d’abord et dont il se peut que j’aie rêvé l’odeur de vinasse, induit en erreur par celle de cigarettes ‘‘Gitanes’’, que j’associe aux ballons de rouge. Hier, en faisant ma distribution de prospectus, rue Saint-Jean d’Août, j’ai été abordé par un de ces fous qui errent parfois en ville, soit qu’ils aient une permission de sortie de leur hôpital psychiatrique, soit qu’ils vivent toute l’année en liberté, dans l’un de ces appartements dits thérapeutiques, comme je crois bien qu’est devenu celui qui se trouve au-dessus du mien. Ce fou, qui était chauve, et dont le visage me semblait familier, voulait que je l’invite à faire une promenade en voiture… Je l’ai envoyé paître, évidemment. Mais cette nuit, qui donc ai-je retrouvé dans le judas de ma porte, où je dois avouer que j’ai souvent l’œil collé, non tant par voyeurisme, que parce que je tente, avec mes pauvres petits moyens, de comprendre le monde et les hommes, c’est-à-dire, pour commencer : comprendre ces espèces d’ombres ou de caricatures humaines qui, dans mon immeuble, gravissent, la nuit, l’escalier menant au palier du dessus ? C’était mon fou, qui montait rendre visite au voisin ! Voilà où j’avais déjà vu le chauve : dans mon judas ! Les fous n’ont pas d’horaires. Ils se font des visites de courtoisie à trois heures du matin. Tout s’explique. Si j’avais surpris mon voisin, il y a quelque temps, en train de faire une grimace à ma porte, en bougeant les lèvres d’une façon très obscène et comme pour dire quelque chose à mon œil invisible, mais sans émettre un seul son, comme au cinéma, c’est parce qu’il est fou. Les fous ont l’instinct des bêtes. Il avait senti que je le regardais, l’animal ! Si je n’avais pas pu, l’autre jour, le retenir, dans le couloir, peu après son installation, pour lui demander de faire moins de bruit, s’il m’avait fui comme un démon, c’est parce qu’il n’est sans doute pas capable de présence ! S’il fait tant de bruit en se déplaçant, c’est parce que son corps lui est étranger : c’est à peine s’il l’habite. Ses visiteurs que je prenais pour des demi clochards, à cause de leur étrange façon de s’accoutrer et de l’invraisemblance de leurs visages, ce sont des fous, eux aussi, que mon voisin reçoit chez lui, comme si c’était la plus normale des choses. C’est la folie de l’esprit et non celle de la rue qui leur a fait ces visages absurdes. Il est de plus en plus évident que je dois quitter cet immeuble tellement mal famé : du bruit et des odeurs, des gouines hommasses, dont une est cancéreuse, la pauvre, en béquille ou fauteuil roulant, selon sa forme, leur chienne complètement hystérique, et maintenant des fous ! Je ne veux pas vivre dans un tel monde. Je trouvais curieux que le propriétaire de l’appartement du dessus, qui avait eu beaucoup à se plaindre du précédent locataire, qui ne payait pas son loyer, l’ait encore loué à quelqu’un à qui l’on ne peut manifestement pas se fier. En réalité, cette crapule n’a rien trouvé de mieux, pour assurer ses arrières, que de louer l’endroit à quelque organisme ou association s’occupant de la réinsertion des demeurés et fous furieux ! Les grandes âmes ne le savent sans doute pas, mais les beaux sentiments en impliquent de laids : parce qu’il faut un lieu à des âmes en peines, les bonnes gens comme moi finissent par nourrir cette mauvaise pensée qu’elles doivent désormais vivre en enfer. Comme dit Montaigne : « Le profit de l’un est dommage de l’aultre » ; et encore : « que chacun se sonde au-dedans, il trouvera que nos souhaits intérieurs pour la plus part naissent et se nourrissent aux despens d’autruy. » (Essais, I, 22)

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24/06/2007

Samedi 23 juin 2007

            Un internaute me disait l’autre jour que la lecture de ce blogue lui confirmait qu’il n’y avait rien à dire sur Mont-de-Marsan, dont il est originaire. Mais je suis un Montois retiré. Il y aurait sans doute beaucoup à rapporter, dont je ne sais rien, faute d’une vie sociale digne de ce nom. Je passe la moitié de mon temps dans cet appartement de la rue des Cordeliers, l’autre chez ma mère, et fais en voiture le trajet entre les deux endroits. Je connais assez bien le quartier de Saint-Jean d’Août, mais uniquement parce que c’est celui de ma mère, et que j’y fais ma distribution de prospectus. J’en connais donc essentiellement les boîtes aux lettres et, à force d’observation, les adresses où l’on peut trouver de beaux garçons torses nus, l’été, dans les jardins (il y a aussi le terrain de football du Péglé). Tous mes amis d’ici se sont expatriés. Je les vois si rarement, j’ai même si peu de nouvelles, que je ne suis plus bien sûr de pouvoir les appeler encore des amis. Je n’ai jamais été très bon pour eux, ni très doux. Il est donc normal qu’ils aient fini par me négliger. Il se pourrait même que j’en voie plus souvent, une fois que je me serai installé aux Canaries, avec don Esteban. La destination les attirera, plutôt que moi ! Augustin que j’ai toujours aimé, s’il venait à mourir, ne me manquerait sans doute pas plus qu’aujourd’hui, alors qu’il me faudrait sûrement des mois pour me remettre de la disparition de la chienne Pélagie ! J’avais pleuré Coccymèle bien plus que ma grand-mère. « Plutarque dit, à propos de ceux qui s’affectionnent aux guenons et petits chiens, que la partie amoureuse qui est en nous, à faute de prise legitime, plustost que de demeurer en vain, s’en forge ainsin une faulce et frivole. » (Montaigne, Essais, livre I, chapitre IV.) Quant à moi, je me demande si ce n’est pas faute de partie amoureuse en moi que je m’éprends de petits chiens ! Lorsque, un jour, j’ai demandé à Laurent,le ψ, que je devais d’ailleurs voir hier, et qui a annulé notre rendez-vous, le goujat, lorsque je lui ai demandé pourquoi je ne supportais pas, selon lui, de dormir avec quelqu’un, il m’a répondu que c’était parce que je ne voulais pas me donner. Mais comment aimer si l’on n’est pas capable de se donner ? Augustin, qu’il me semble avoir beaucoup aimé, et qui fut le seul avec qui j’aie pu vraiment dormir, je voulais surtout le posséder… Tous ces gens que j’ai croisés dans ma vie, à qui j’ai cru m’attacher, avec qui j’ai ri, bu ou baisé de bon cœur, que j’ai même si bien affecté d’aimer que je n’étais pas loin de croire moi-même en la sincérité de mes démonstrations, m’étaient-ils beaucoup plus que des chiens ou des guenons ? En quittant la France, je ne laisserai rien ni personne, que ma mère et ma sœur. Je puis tout recommencer au îles Canaries, que dis-je, je puis tout commencer aux îles Fortunées.

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21/06/2007

Jeudi 21 juin 2007

            Ce qui, dans les sons, s’apparente le plus au soleil, c’est le silence. Or c’est en ce moment même la fête de la musique, qu’on appellerait beaucoup plus justement une fête du bruit, me semble-t-il. Et c’est d’ailleurs bien ce qu’on semble leur avoir dit, à tous ces gens que j’entends de mes fenêtres : « Faites du bruit ! Faites du bruit ! » J’aurais pu ne pas être seul, aujourd’hui, mais j’ai préféré reporter mon rendez-vous à demain. Je me suis dit que, peut-être, le garçon prévu ne serait pas assez bien pour un solstice. Je ne suis pas sorti de chez moi. De toute façon, le soleil ne s’est pas montré.

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18/06/2007

Lundi 18 juin 2007

            J’ai souri de me voir évoqué par Renaud Camus dans Le Jour ni l’Heure, à la date du 31 mars : « un jeune homme, écrit-il, venu de Mont-de-Marsan (flanqué d’un joli garçon) ». C’est précisément parce qu’Augustin est joli garçon que j’ai voulu que ce soit lui plutôt qu’un autre qui m’accompagne, ce jour-là. Je m’étais dit qu’attirant sur lui les regards, il les détournerait de moi. Son rôle était d’être ma contenance. Et puis j’avais pensé que, peut-être, sa chemise toujours ouverte de deux boutons sur sa poitrine soyeuse ferait son petit effet. Moi qui ne suis pourtant pas un inconditionnel des poils (point trop n’en faut, la soie plutôt que le crin), les siens me mettent dans tous mes états ! Mais maintenant que je me suis bien pénétré de l’idée qu’on avait seulement retenu de moi que j’étais flanqué d’un joli garçon, eh bien, je me sens affreusement moche… Et don Esteban qui n’est pas là pour me détromper un peu ! Il est de nouveau parti sur cette autre île de l’archipel, d’où il ne peut pas se connecter à Internet. J’ai oublié quand il devait rentrer. Dans deux ou trois jours, je crois. Ah ! Mais j’y pense ! Mon coiffeur m’a dit avant-hier qu’il me trouvait mignon. Et puis il s’est mis à rougir très fort (il est hétérosexuel, quand même !) en voyant mon regard se mettre à briller un peu plus dans la glace où nous nous regardions, et il a ajouté qu’il entendait par là qu’il m’avait fait une belle coupe de cheveux, que j’avais en effet de beaux yeux, mais qu’il préférait tout de même les femmes avec un peu moins de poils au joues.

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Dimanche 17 juin 2007

            Cinq amis du nouvel amoureux de ma sœur refusent de le fréquenter davantage, parce que celle-ci est séropositive. Plus précisément, ils refusent de les voir pénétrer chez eux. Mais comment fréquenter plus longtemps de tels amis ? C’est d’ailleurs par eux que son amoureux avait appris la séropositivité de Julie, qui ne lui avait encore rien dit : ils voulaient le dissuader de rien entreprendre avec elle. Ils sont nombreux, dans cette ville, à la savoir séropositive, et à faire circuler l’information. Et je suis bien conscient que ce journal contribue sans doute beaucoup à la propagation de la rumeur, qui est d’ailleurs parfaitement fondée. Régulièrement, il se trouve de nouvelles personnes pour refuser d’être plus longtemps en commerce avec ma sœur, sans lui donner aucune explication : on suppose alors que l’information a fini par leur venir aux oreilles. D’autres fois, au contraire, des gens à qui elle n’a jamais parlé l’abordent pour lui dire qu’ils savent qu’elle est séropositive et qu’ils souhaiteraient la voir cesser de fréquenter telle personne de leur connaissance. La pensée qu’il doit arriver le même genre de mésaventures à se rat demi crevé de Hieronymus Z*** est ma seule consolation. Mais j’oublie toujours que ce n’est pas à moi d’être consolé. Moi, je ne suis qu’un salaud de plus : s’il n’y paraît pas, c’est uniquement parce que j’ai trouvé dans Hieronymus un être infiniment plus méprisable et surtout plus coupable que moi ! A côté de la sienne, ma salauderie n’est que vénielle.

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17/06/2007

Samedi 16 juin 2007

            Il y a tout une tristesse du soleil que, chaque été, je sens monter en moi, à l’approche du solstice : c’est la pensée chaque jour un peu plus claire que cette année encore, personne ne sera près de moi pour m’accompagner dans le jour le plus long. Nul corps ne projettera sur le sol que je foule la vaine ombre de mes rêves, ce double lunaire qui peut-être, en ce moment même, désespère lui aussi de me trouver jamais. A cette tristesse vient s’ajouter, cette année, l’inquiétude liée au tableau que j’ai commandé à Jean-Paul Marcheschi. Je dois bientôt me rendre à Paris, afin de découvrir les trois œuvres que le peintre aura réalisées pour moi, parmi lesquelles je choisirai celle qui aura ma préférence. L’espèce de lumière de ses nuits, m’a-t-il dit, devrait tendre vers un visage. Je pressens déjà que, pour moi, ce visage, ce sera celui de l’Autre imaginaire, de l’absent, l’habitant de la lune. Il y aura donc bientôt, au-dessus de ce bureau, une fenêtre ouvrant directement sur ce(lui) qui manque. A moins que je n’installe finalement le tableau dans la nuit de ma chambre, pour rêver mieux. Et c’est le tireur d’épine que j’installerais dans la bibliothèque, entre les livres. On verra bien.

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16/06/2007

Vendredi 15 juin 2007

            Le corps sans vie d’un chaton gisait sur le parking du supermarché. Les voitures ralentissaient en passant devant le petit animal, comme pour lui rendre un dernier hommage. Je me demande si ce n’est pas lui que j’avais entendu, dimanche dernier, lors de ma distribution, qui miaulait de désespoir dans la haie d’une maison située non loin de là. Il n’est pas rare, il est peut-être même assez fréquent que je croise, lors de mes distributions de prospectus, des chats crevés qui semblent dormir, de loin, et qui, lorsque je passe devant eux, me regardent encore, de l’autre monde. Ce sont tous les lieux de ma petite vie qui sont jonchés de cadavres. Les routes où je passe en voiture sont bordées de chats et de chiens éventrés. Depuis les trottoirs que j’emprunte, j’aperçois souvent, sur la chaussée, des oiseaux ou des hérissons séchés, en deux dimensions, si parfaitement plats qu’on croirait des fossiles de goudron. Les oisillons du nid que ma mère a trouvé dans son jardin ont disparu, probablement dévorés par les deux matous de la maison. La chienne Pélagie se régale des escargots ou des mouches qu’elle attrape sur les vitres. Le fond de la piscine est jonché de toute sortes d’insectes noyés. Quand ma mère ne s’est pas réveillée assez tôt pour le sauver de la mort, comme il est arrivé plusieurs fois, c’est un hérisson qu’on retrouve dans le skimmer. Il y a quelques années, le chien des voisins, en tombant dans leur piscine, était mort sous leurs yeux. C’est sans doute le choc thermique qui l’avait tué. Une de mes grandes peurs est que Pélagie tombe à l’eau sans que je m’en aperçoive et qu’elle finisse par se noyer. Une fois dans l’eau, l’instinct pousse la bête à nager vers le bord le plus proche. A cause de la profondeur, elle ne trouve pas d’appui pour bondir hors du bassin. A force de se débattre, elle finirait par se noyer. C’est pourquoi je lui ai appris, l’an dernier, à nager jusqu’aux marches de l’escalier, en quelque endroit de la piscine que je l’immerge. Une fois sur l’escalier, elle ne sait toujours pas sortir seule, à cause du manque d’espace nécessaire à l’élan qu’il lui faudrait prendre pour franchir la dernière marche, trop haute, mais elle a pied et peut donc attendre qu’on vienne la délivrer. J’ai voulu vérifier, il y a quelques jours, que Pélagie avait retenu la leçon de l’année dernière. Non sans l’avoir d’abord longuement douchée, je l’ai donc mise dans l’eau à l’endroit du bassin le plus éloigné des escaliers, et c’est spontanément qu’elle a traversé toute la piscine jusques aux marches. Je me demande si elle aurait la présence d’esprit d’agir pareillement dans une piscine où elle n’aurait encore jamais nagé.

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06/06/2007

Mardi 5 juin 2007

            Quelqu’un de sa connaissance a conseillé à don Esteban de ne pas nous installer sur l’une des grandes îles Canaries, où il y aurait trop de délinquance, à cause des hordes d’envahisseurs africains qui, une fois arrêtés, y seraient retenus dans des endroits que, paraît-il, la loi espagnole ne permet pas de tenir fermés pour les mineurs, lesquels erreraient donc en toute liberté, à Tenerife et Grande Canarie. Si je dois me sentir moins en sécurité là-bas qu’ici, à quoi bon partir ? Depuis que je me suis installé dans le centre de Mont-de-Marsan et que j’ai donc à marcher souvent seul, la nuit, dans les rues du quartier où se trouvent à peu près tous les bars et autres mauvais lieux de la ville, j’ai remarqué que j’avais peur. Toute personne m’est devenue suspecte. Il me semble voir un ivrogne, un voleur, un assassin dans chaque individu que je croise, dans chaque silhouette passant au loin. Que survienne un groupe d’amis ou bien de ces jeunes, comme on les appelle, que j’entende parler fort, qu’on se mette à courir, et c’est une véritable terreur qui me saisit. Je ne me sens pas en sécurité en France. (Dans ma France idéale, restaurants, bars et discothèques fermeraient avec le coucher du soleil et les rues seraient interdites, la nuit, aux jeunes gens ayant, disons, entre douze et trente ans.) Or il me semble que ce sentiment n’a pas toujours été le mien. Il me semble aussi qu’il ne l’est pas partout. Ainsi, lors de mon petit séjour à Barcelone, il y a presque un an, je ne me sentais pas du tout en danger dans les rues de la ville. Et je ne crois pas que cette impression de sécurité était uniquement due à la présence rassurante d’Esteban à mes côtés. Les gens de Barcelone, indigènes et touristes, me semblaient avoir quelque chose d’infiniment pacifique dans leur manière d’être. Surtout, personne, dans la foule des rues, n’avait cette démarche de fauve en cage caractéristique de la pire jeunesse de France. Peut-être n’y a-t-il pas de racailles en Catalogne. Qu’une unique racaille ne fasse que passer, avec son obscène et ridicule façon de marcher, et c’est toute la rue, tout le quartier, toute la ville qui sont définitivement souillés, parce qu’on gardera toujours à l’esprit le souvenir et l’éventualité d’un tel passage. L’herbe ne repousse plus. Il ne fera plus jamais bon vivre. La France est peut-être bien devenue invivable.

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04/06/2007

Dimanche 3 juin 2007

            Me voici rassuré. Don Esteban a tranché la question : selon lui, je ne suis pas petit-bourgeois pour deux sous : je ne suis qu’une petite pute !

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31/05/2007

Jeudi 31 mai 2007

            Avant-hier soir, entre ma voiture et mon appartement, j’ai dû porter deux fois la chienne Pélagie dans mes bras : d’abord pour qu’elle ne se blesse pas avec le verre de deux canettes qui avaient été jetées par terre ; ensuite pour qu’elle ne marche pas dans l’urine dont était inondé l’absurde escalier menant à la porte d’entrée de mon immeuble. Pourquoi donc cette porte ne se trouve-t-elle pas au bas de l’escalier ? Quand je fus enfin chez moi, les Canaries m’étaient devenues vraiment très désirables. Partir, enfin. Et avoir un Esteban sur qui déverser quotidiennement mon ressentiment ! Mais cette phrase de Jean-Paul Marcheschi n’arrête pas de me tourner dans la tête depuis que je l’ai lue dans Le Livre du sommeil : « Il n’est d’île que des morts ». (Et si c’était une citation que faisait Marcheschi, comment savoir, quand on ne sait rien, comme moi ?)

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24/05/2007

Mercredi 23 mai 2007

            Armando, mon petit Italien, a une amie chilienne installée comme lui au Mexique. Elle doit se marier en septembre avec un Français d’origine grecque portant le beau nom d’Hélias. Comme les deux amoureux se sont rencontrés grâce à lui, Armando sera témoin à leur mariage. On ne sait pas encore si la cérémonie aura lieu en Argentine, où vivent les parents de la Chilienne, ou bien à Paris. Mais si c’était à Paris, nous irions sûrement ensemble au mariage, Armando et moi. Et nous pourrions même passer tous les deux plusieurs jours dans cette ville, dans une maison que lui prêterait un autre ami à lui, si j’ai bien compris. Evidemment, il vaudrait mieux que nous ne nous soyons pas déjà installés aux Canaries, Esteban et moi, parce que si, à peine arrivé, je repars aussitôt avec un autre, même pour quelques jours seulement, il pourrait bien le prendre mal, sensible comme il est. Evidemment, il ne dirait rien, il m’encouragerait même sûrement à partir, mais me connaissant : c’est moi qui aurais mauvaise conscience ; ou plutôt, je me sentirais encore un peu plus petit de ne pas en avoir.

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23/05/2007

Hic est locus patriae

            On peut lire depuis peu, sur le blogue de Dominique Autié, un texte de moi, traitant essentiellement de bibliothèques, de fenêtres et de tableaux :

Hic est locus patriæ

 

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Mardi 22 mai 2007

            J’étais (ailleurs dans ce blogue) en train de rédiger un commentaire en réponse à Mme de Véhesse, et puis je me suis rendu compte que ce que je disais, à force de digressions sur Esteban, qui est d’ailleurs sans doute le seul sujet récurrent de ce journal, pouvait bien faire l’objet d’un billet à part entière. VS m’exhortait à dire « baiser avec une jeune fille » plutôt que « baiser une fille », me renvoyant au Journal de Travers, page 514, je cite : « (Ainsi l’imprudent ne peut-il veiller à chacun des arcanes du sens ; et Sarkis, hétéro convaincu, pas du tout antipédé, officiellement (le pauvre, sa vie serait un enfer !), emploie ‘‘baiser’’ au sens de jouer, déjouer, ‘‘avoir’’, ‘‘bien avoir’’, posséder, exploiter, etc. – révélant incidemment au passage l’idée la plus petite-bourgeoise et flicarde des rapports sexuels : tout à fait comme, pour un chauffeur de taxi, enculé demeure l’insulte suprême, ainsi qu’il en allait sans doute à Suburre au milieu des embarras de chars…) » (Ce qui me fait me rappeler que j’ai souvent écrit, dans ce journal, rapportant mes mésaventure suburbaines (ou suburaines, puisque aujourd’hui, Suburre, c’est la banlieue), que je recourais fréquemment à ce terme d’enculé, non certes parce que je trouve honteux qu’on se fasse enculer, mais précisément par que le mot passe pour l’insulte suprême, ce qui est bien commode (quoique dangereux) lorsqu’on veut, avec les moyens qu’on a, blesser un peu la canaille dont on est importuné (de nos jours, on dit les racailles, qu’on ne trouve hélas plus uniquement dans les banlieues depuis longtemps, puisque j’ai toujours la désagréable impression d’en voir partout où je passe !). Généralement, bien sûr, en proférant de tels mots, on ne blesse personne, si ce n’est soi, à moins de prendre aussitôt ses jambes à son cou. D’ailleurs on a tort d’insulter qui que ce soit, même la canaille, mais ce n’est pas mon sujet, auquel je reviens donc.) Si Mme de Véhesse m’invitait à préférer (l’expression) « baiser avec une jeune fille », c’était parce que j’avais écrit, dans mon billet du 28 avril dernier, que, me rendant un samedi matin, pour une raison qui n’a pas d’importance, dans l’entrepôt où je vais chercher, le vendredi après-midi, les prospectus que je dois distribuer la semaine suivante, j’avais trouvé le chef (l’usage étant, parmi les distributeurs de prospectus, de l’appeler ainsi) qui « venait manifestement de baiser une jeune fille qui n’était pas loin d’être jolie ». Bien sûr, VS a raison, c’était bien avec elle que tout cela s’était fait ! Mais ce que je n’avais pas dit, dans ma relation lapidaire du 28, c’est que je n’avais pu m’empêcher de trouver quelque chose d’infiniment petit à l’amour qu’éprouvait sans doute sincèrement cette pauvre fille pour son ‘‘chef’’ qui, non moins petit qu’elle, prétendait, pendant la nuit, l’honorer au fin fond de l’entrepôt sur lequel il règne le jour. Aussi, l’emploi de ‘‘baiser’’ dans son acception la plus petite-bourgeoise n’était-il pas si déplacé que cela, même si, en m’exprimant ainsi, c’était ma propre vision petite-bourgeoise des choses que je révélais… Mais petit-bourgeois, je suis très conscient de l’être bel et bien : chaque jour passé auprès d’Esteban (qui vit fort heureusement aux antipodes, ce qui me permet de ne le voir que fort peu dans l’année, grâce à quoi je n’ai pas trop à souffrir de ma douloureuse prise de conscience), chaque jour passé près de lui, disais-je, me fait me sentir un peu plus petit(-bourgeois), alors même qu’il a fait le choix de vivre de la façon la plus naturelle (au mauvais sens du terme) et relâchée qui se puisse concevoir, c’est-à-dire comme un sauvage, sur son voilier, d’abord, et maintenant sur une île des Marquises ! Eh bien, malgré le fait qu’il vive depuis vingt ans à moitié nu au milieu de brutes épaisses telles qu’on en trouve en Polynésie (très épaisses, donc), il lui reste ce je-ne-sais-quoi d’incroyablement policé dans sa façon de parler ou de se tenir, même quand il parle ou se tient mal. (Je profite de ce qu’Esteban, qui se trouve en ce moment sur une autre île de son archipel, ne puisse pas me lire jusqu’à la fin de la semaine pour en parler en bien). Renaud Camus évoque parfois des mots ou expressions qui sont ‘‘restés célèbres’’ dans sa famille, qui se les répétait souvent, d’années en années, comme le ‘‘je suis nourri’’ de je ne sais plus quel visiteur arrivé chez lui, lorsqu’il était enfant, pendant un repas que cet hôte imprévu n’avait pas souhaité partager, pour s’être déjà sustenté. Esteban m’a rapporté que son père avait une expression qui augmente beaucoup le prestige à mes yeux de cet homme que je n’ai jamais connu. Lorsque ce digne père noble (grand bourgeois, en l’occurrence), jugeait qu’une action, une parole, une manière d’être ou de faire étaient indignes ou mauvaises, il prononçait généralement ces mots définitifs : « ce n’est pas de bonne bourgeoisie ». J’ai beau chercher, je ne trouve rien chez Esteban qui pourrait, moralement, du moins, appeler ce jugement sans appel. S’il m’arrive de lui dire que ce qu’il fait n’est pas de bonne bourgeoisie, comme c’est par exemple le cas lorsqu’il répand la moitié de son repas sur ses lunettes, qui pendent ridiculement à son cou, ce n’est évidemment que pour plaisanter, même si un tel spectacle me désole vraiment. Quant à lui, il n’a rien à dire : il lui suffit d’être, pour que je sente qu’il n’y a rien chez moi qui soit de bonne bourgeoisie. Et nous nous entendons très bien, malgré nos différences. Mais cette bonne entente est uniquement de son fait. Moi, je suis beaucoup trop de mon temps, je veux dire : incapable de faire preuve comme lui de l’abnégation qu’il faut pour me supporter, disons, une heure, lorsque je me sens en terrain conquis.

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16/05/2007

Mardi 15 mai 2007

            J’ai souri à un garçon qui me désirait sous ses beaux cheveux bouclés.

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14/05/2007

Dimanche 13 mai 2007

            Armando, qui envisagerait d’apprendre le portugais et de s’installer quelque temps au Brésil, me demandait l’autre jour pourquoi j’avais l’air si heureux sur une photo que je lui ai envoyée (où l’on me voit entièrement vêtu, cela va de soi, mais don Esteban, qui a l’esprit très mal tourné, appréciera sûrement cette précision). Pourquoi donc suis-je heureux ? Sans doute uniquement parce que je ne suis pas malheureux. Peut-être également parce que, pour une fois, je me suis trouvé une (bonne ?) raison de ne plus m’occuper du tout de mon avenir en le remettant entièrement entre les deux mains gauches d’Esteban, qui ne semble d’ailleurs pas encore l’avoir très bien saisi… Je suis heureux par indifférence ; et par inconscience.

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10/05/2007

Jeudi 10 mai 2007

            Parlons musique(tte (?)). J’étais en train de traînasser sur le site de pédés habituel quand, de liens en liens, j’ai fini par arriver sur une page où il était question d’un certain Sufjan Stevens, chanteur qui est peut-être déjà très connu (surtout des homos, puisqu’il est beau comme un hétéro), mais pas de moi, du moins pas jusqu’à tout récemment. C’est le genre d’artiste, comme on dit, qui sait tout faire, chanter au piano, à la guitare, au banjo, et même à la campagne (ce Widows in paradise est ma chanson préférée, pour l’instant, dont j’aime tout : le chapeau, le t-shirt et les baskets, preuve qu’il en faut peu pour me satisfaire). Sufjan Stevens a manifestement le sens du costume et, bien sûr, de la musique, comme le prouve, par exemple, le début de la coda, si l’on peut dire ainsi, de cette chanson, qui me semble très inattendu et dont les voix sont d’une grâce quasi divine. Hélas, l’enregistrement s’arrête brutalement, alors que l’orchestre semblait reparti pour jouer encore un bon petit moment. Mais j’adore, absolument, comme Il n’aime pas qu’on dise. (Je fais attention à ne pas prononcer Son nom, pour ne pas me retrouver sur le site de Ses lecteurs en train de parler de choses aussi futiles : car il existe des sortes de robots chargés de relever dans tout Internet, apparemment, chaque occurrence dudit nom, afin qu’un lien hypertextuel renvoie à l’article où il se trouve… C’est ainsi que don Esteban a eu l’un de ses billets ‘‘lié’’ sur le site en question, parce qu’il rapportait, le goujat, en Le nommant, ce que je lui avais dit dans une conversation des plus privées, c’est-à-dire qu’il était sans doute passé à côté de quelques belles occasions de s’adonner à la luxure, dans les années soixante-dix, puisque, dans le même temps, le Maître était en train d’accrocher à son tableau de chasse quelque chose comme 3000 trophées. Seulement, depuis, je ne suis plus du tout sûr de ce nombre, je ne sais plus seulement s’il est de cet ordre de grandeur, ni ne me rappelle où j’aurais bien pu le lire. Une confusion aurait d’ailleurs très bien pu se faire dans mon esprit avec les 2999 verges de Jean-Paul Marcheschi, qui furent portées à 11000 par la suite. Bref ! Avec mon inconséquence, je pourrais passer pour une espèce d’obsédé sexuel (celui qui ne retient d’une œuvre que le nombre d’amants de l’auteur (et d’ailleurs, s’agit-il du nombre d’amants ou  de celui des relations sexuelles ? Ce n’est pas exactement la même chose…), mais aussi pour un calomniateur, le nombre que j’ai avancé, je veux dire l’ordre de grandeur, pouvant très bien être complètement faux.)

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05/05/2007

Samedi 5 mai 2007

            Le pire est toujours devant nous. Je regrette déjà l’heureux temps où mon jeune voisin pissait depuis ses fenêtres sur les vitres de ma véranda. Il y a deux jours que s’est installé dans l’appartement que mon petit pisseur occupait un vieil ivrogne à barbe et bonnet rouge, qui fait, en se déplaçant, autant de bruit qu’un troupeau d’éléphants à lui tout seul. Rien que cette nuit, les allées et venues entre son domicile et la rue de ce demi clochard, qui a probablement trouvé au-dessus de ma tête son premier toit depuis longtemps, ont dû me réveiller cinq ou six fois, car à son passage dans le couloir et l’escalier, au moindre de ses pas chez lui, c’est tout mon appartement qui tremble ! J’ai noté dans mon agenda qu’à une heure et demie du matin, mon poivrot rentrait de sa beuverie, pour repartir à deux heures moins vingt ; il était de retour à trois heures moins vingt-cinq et repartait à quatre, pour rentrer finalement à six heures et quart ; en faisant à chaque fois un bruit terrible. J’ai bien tenté de lui demander, cet après-midi, comme il repartait, d’amortir un peu ses pas, mais il n’a pas seulement daigné m’écouter parler. C’est à peine s’il s’est arrêté, laissant derrière lui une atroce odeur de vinasse et de tabac. Je n’ai pas trop insisté, on ne sait jamais, avec ces gens-là : le bruit et l’odeur peuvent vite devenir le bruit et la fureur ! J’ai l’intention de revendre cet appartement et d’en acheter un nouveau, au dernier étage d’un immeuble où les murs seront un peu plus épais que du papier à cigarettes. Mais j’attends de m’être installé aux Canaries, avec Esteban, mon sauveur, pour ne pas avoir à passer chez ma mère le temps qu’il y aura entre la vente de cet appartement et l’achat du nouveau. Seulement, je ne suis plus sûr d’avoir la force d’attendre jusque là. Si je ne peux plus dormir mes dix à douze heures par nuit, je vais me chiffonner, m’aigrir et me faner : à son retour, Esteban ne trouvera que les piquants habituels, sans le rose qui les couronnait, si bien qu’à la fin, il pourrait bien ne plus vouloir de moi. C’est dans ces moments-là qu’on voudrait être un chien : Pélagie dort toujours autant, elle, qu’il y ait du bruit ou non.

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03/05/2007

Mercredi 2 mai 2007

            Ce soir, je dînais chez ma mère, pour pouvoir regarder ensuite à la télévision le débat qu’il y avait entre le coq et l’autruche, les deux candidats à l’élection présidentielle. Il m’a semblé que l’esbroufe en remontrait à la baudruche. Je n’en reviens toujours pas qu’une femme aussi creuse, à la sincérité si mécanique, à de si fausses colères, ait su parvenir si loin dans la campagne. Cette femme, d’habitude si dénervée, semblait, par instants, se transformer en un véritable automate hystérique ! Je ne savais plus si je souffrais d’entendre sa voix de morte vive, ou si c’était de la compassion que j’avais pour elle, pour la souffrance que c’est apparemment d’être elle, c’est-à-dire de n’être pas. Devant une telle inanité, la vulgarité faite homme donnait aisément l’illusion d’être quelqu’un : le premier venu passerait pour un grand homme, même le plus petit, à côté d’elle. Faute de mieux, espérons donc que le peuple de France, comme il fut encore nommé, durant cette campagne, saura choisir, au lieu de la poule ayant des dents (et quel sourire !), ce méchant petit poulet aux hormones qui, au moins, daigne se prendre pour un coq. Basiléia, comme l’appelle un mien ami, n’est au fond, si j’ose ce dernier horrible jeu de mots, que le bacille du coq : l’essoufflement d’une France phtisique et crachant le sang. Car c’est bien de souffle, d’air, d’âme que manque la Royal, qui ne prononce pas un mot avec naturel, à qui la musicalité de notre langue semble parfaitement étrangère et dont pas une phrase n’est ni ne semble française.

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28/04/2007

Samedi 28 avril 2007

            Ce matin, à la réunion des co-propriétaires, j’ai appris que mon ancien voisin (celui qui, depuis ses fenêtres, s’était amusé à pisser sur ma véranda(h)) était parti sans avoir payé plus d’un an et demi de loyer. Celui-là, c’était vraiment, dans toute sa splendeur, ce qu’on appelle : un jeune ! Ensuite, je suis allé ‘‘à mon travail’’, c’est-à-dire au dépôt où je vais chercher mes prospectus, habituellement, le vendredi après-midi. Cette semaine, exceptionnellement, je n’avais pas de distribution. Mais je me suis rappelé qu’on m’avait donné, la semaine dernière, des documents à distribuer à des adresses qui ne sont pas dans mon secteur. J’ai donc voulu les rapporter ce matin. Le chef, comme il est d’usage de dire, dans le milieu des distributeurs de prospectus, qui sont des gens très simples, était très étonné de me voir arriver de si bon matin dans l’entrepôt désert. Il venait manifestement de baiser une jeune fille qui n’était pas loin d’être jolie. Je me sentais vraiment très bête.

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26/04/2007

Jeudi 26 avril 2007

            J’ai vu qu’il était question, dans le blogue de Didier Goux, de l’épisode dit ‘‘du suçon’’, du suçon qu’avait Pierre dans le cou, Pierre, l’ami de Renaud Camus, à l’époque de l’affaire qu’on faisait à ce dernier. C’est l’occasion de raconter comment et pourquoi fut fait par moi le seul suçon de ma vie à une fille. (Du même coup, je m’avise que je n’en ai jamais fait à des garçons : c’est que je ne suce pas, d’habitude, je veux dire : pas dans le cou ! C’est dire si je suis limité.) C’était à l’époque où Anne, que j’avais laissée m’aimer depuis déjà trois ou quatre années, commençait à dire qu’elle voulait me quitter. J’étais tellement sûr de mon pouvoir sur elle que ne pouvais pas seulement imaginer qu’elle y pensât sérieusement : je ne l’en croyais pas capable ! Aussi, quand elle se mit à me parler presque tous les jours d’une certaine M***, je ne vis pas le danger, quand même j’avais décrété depuis le premier jour qu’Anne était une lesbienne qui s’ignorait, et qu’elle finirait par me quitter pour une fille, précisément. M*** me donna raison : un jour, en effet, Anne m’annonça qu’elle me quittait pour de bon, et pour cette fille, donc, avec laquelle elle avait déjà couché plusieurs fois, et dont elle se prétendait amoureuse. Quant à moi, n’étant pas amoureux d’Anne (ce qu’elle savait depuis le début de notre association, car je lui avais dit, en toute honnêteté et sans doute aussi pour la dissuader un peu, mais en vain, que si j’acceptais de recevoir l’amour qu’elle désirait me donner, il ne fallait pas qu’elle en attendît autant de moi, parce que je lui préférais les garçons et que je la tromperais sûrement beaucoup), je ne fis pas de scandale et proposai juste une dernière partie de jambes en l’air, pour nos adieux, en quelque sorte, adieux qui n’en étaient pas vraiment, d’ailleurs, puisque nous devions rester en excellents termes. Elle accepta. Mais je n’aimais pas cette M*** qui ne m’aimait pas non plus et que j’avais rencontrée deux ou trois fois déjà. J’eus donc l’idée, dans le feu de l’action, de marquer Anne au cou d’un énorme suçon, uniquement dans le but de semer la discorde au sein de son nouveau couple. Car à l’époque, pour ladite M***, Anne et moi n’étions plus censés être ensemble : Anne prétendait m’avoir quitté depuis une semaine, comme il était devenu si fréquent, à l’époque. Comme elle finissait toujours par me revenir, je n’avais pas fait grand cas de cette énième séparation, qui ne m’en semblait pas une. Mais pour M***, le suçon parut une preuve évidente qu’Anne m’était revenue, ce qui n’était pas le cas : elle m’avait simplement cédé, probablement dans le but d’adoucir les choses et de ne pas me voir faire d’un scandale auquel, de toute façon, je ne pensais pas du tout. C’était réjouissant d’entendre Anne me dire : « Non… Olivier…. Pas ça… Non… Je dois voir M***, ce soir… Non… Olivier… M***… Olivier… » Et le regard d’Anne ensuite, dans le miroir, constatant l’évidence de la preuve, et semblant dire : « Mais vraiment ! Quel enfant ! ». J’avais agi par pure malveillance, pour m’amuser de la situation dans laquelle je mettais Anne. La dispute entre les deux filles fut terrible, paraît-il, mais la réconciliation ne tarda pas, et je fus bel et bien quitté.

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25/04/2007

Mardi 25 avril 2007

            Première baignade. L’eau glacée de la douche et Pélagie couverte de pollen.

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22/04/2007

Dimanche 22 avril 2007

            Un joli garçon jouait tout seul à la pétanque. Il portait un débardeur. Lorsqu’il levait le bras pour tirer : on voyait ses poils.

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21/04/2007

Vendredi 20 avril 2007

            Ma sœur a reçu, cet après-midi, sur son téléphone portable, un SMS du garçon de l’autre jour, celui qui lui avait envoyé des fleurs. Mais le message était ainsi rédigé qu’il paraissait évident qu’il n’était pas destiné à ma sœur, qui l’aurait donc reçu par erreur, mais bien à quelque bon copain de son auteur. On y lisait, entre autres choses, que le jeune homme, durant la récente soirée passée avec la demoiselle de ses rêves, n’avait eu qu’une envie : l’embrasser… Selon toute vraisemblance, ce message était une ruse. L’énamouré l’a probablement envoyé par erreur à dessein, si j’ose dire, pour faire comprendre à ma sœur où en était son désir exactement. Je n’imagine pas qu’un garçon normalement constitué raconte à ses copains qu’il n’a pas été capable d’embrasser une fille avec laquelle il a passé tout une soirée en tête à tête ! Ce n’est pas à moi qu’il arriverait de telles choses ! D’ailleurs je n’ai pas de téléphone portable…

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18/04/2007

Mercredi 18 avril 2007

            B***, ma petite élève cubaine, avait un sonnet à écrire pour l’école. Nous avons travaillé ensemble sur son premier jet. Je me suis fait aussi discret que possible, me contentant de donner à la syntaxe l’air à peu près français et de veiller à ce qu’il y eût alexandrins, rimes et césures. « Espérance : L’espoir se trouve dans notre environnement,/Dans ce très grand espace où tout me semble immense./Ce mot veut dire tout de la grande existence,/La paix dans le pays et son grand peuplement.//L’espérance est souvent de nos rêves la cause./Elle apporte la joie à la planète entière./Dans la splendeur on peut observer bien des choses/Merveilleuses pour nous, dont on peut être fier.//Quand le soleil est bas, soudain, l’horizon suit./Le jour disparaît dans la tombée de la nuit./Il fait froid, j’ai très peur, la nuit est effroyable.//Le jour se lève enfin, revoici le soleil./Je suis toujours en vie, c’est à peine croyable./La forêt disparaît quand sonne mon réveil. »

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Mardi 17 avril 2007

            J’ai entendu, tout à l’heure, en regardant la télévision chez ma mère, que Jean-Marie Le Pen se servait du mot « européiste » pour dire ‘‘européen’’. Pourquoi donc appellerait-on ‘‘européens’’ ceux qui se font une certaine idée de l’Europe et qui n’est pas celle de tous ? Est-ce qu’un Philippe de Villiers n’est pas un Européen, lui aussi ? Je croyais que l’Europe avait existé avant les européistes. Il y avait aussi un reportage sur les hémophiles. Le seul sport qui leur est permis, c’est apparemment le tennis de table. Le petit hémophile du reportage avait l’air très heureux de pouvoir pratiquer, grâce à son traitement miracle, cette espèce de tennis du pauvre. Or c’était justement le seul sport dont était capable, dont est capable (car il est toujours debout, si j’ose dire…), cette béquille de Hieronymus Z*** qui, lorsqu’il était sobre, avait encore du mal à se tenir sur ses pauvres jambes, devenues d’un vieillard, à cause de la maladie. Il aurait une conscience : on le verrait tomber à genoux, implorant le pardon. Il y aurait une justice : elle l’abattrait.

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16/04/2007

Dimanche 15 avril 2007

            Je commence à me faire à l’idée que, sans doute, en attendant qu’Esteban ait enfin les moyens de nous installer, si ce n’est dans un château en Espagne, du moins aux Canaries, dans quelque blanche villa plongeant ses yeux et les miens dans la mer, je devrai continuer à faire mes alimentaires distributions de prospectus pendant un été de plus. Or, s’il est une saison où ce travail de distribution est difficile, c’est bien l’été, lorsque le soleil est le plus impitoyable. La plupart des distributeurs s’affairent alors très tôt le matin, quand il fait encore nuit, mais je suis de ces gens qui doivent dormir énormément et pour qui l’aube est à neuf heures, l’aurore à dix et le lever à onze ! Augustin et moi sommes d’ailleurs tombés d’accord, l’autre jour, pour dire que si je lui paraissais encore si frais, après toutes ces années sans nous voir, c’était justement parce que je dormais beaucoup et travaillais fort peu. Il y eut une époque où nous avions pris l’habitude de dire, Myriam, Laurence et moi, que l’énorme Glotte, pour puer autant, devait croire que dormir la lavait. Eh bien non ! Ça ne lave pas. Mais ça conserve ! Ça conserve… Et si mon corps n’était, pendant la veille, qu’une momie bien faite ? C’est toujours la même croyance. On vivrait véritablement la nuit, pendant son sommeil. D’où la nécessité de dormir énormément.

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11/04/2007

Mardi 10 avril 2007

            Régulièrement, tous les deux ou trois mois, peut-être tous les cinq ou six, n’ayant cessé, dans l’intervalle, de suivre ma pente, qui est d’être mauvais, j’en viens à dire des choses tellement excessives, tellement égoïstes, méchantes ou haineuses, que je suis toujours très surpris de voir avec quelle facilité Esteban semble me pardonner. On a tort d’être si libéral de son pardon. Le pardon rend les hommes mauvais. Ainsi, une fois que cette canaille de Hieronymus Z*** eut donné le sida à ma sœur, celle-ci n’eut de cesse qu’il se sentît pardonné. Pardonner était devenu sa façon d’aimer cet objet de ma haine. C’était sa raison d’être, je veux dire d’être encore, alors que l’être aimé avait apparemment fait si peu de cas de sa vie ! Avec le temps, elle finit bien évidemment par se rendre compte que son pardon n’avait aucune espèce de valeur, qu’il n’était même absolument rien, puisque jamais Hieronymus n’avait daigné le lui demander et qu’une telle indulgence ne peut avoir cours qu’à condition d’être désirée par celui qui pourrait en jouir. Le pardon de ma sœur, qui avait sans doute été une grande preuve d’amour, n’avait pas rendu meilleur cette crapule de Hieronymus. Au contraire, elle avait prouvé qu’il était mauvais. Cette fois, je ne suis pas sûr qu’Esteban me pardonne. Il a menacé de ne pas venir me voir si, comme il se pourrait, ses frères lui prêtent quelque argent, en attendant la plus grande entrée sur laquelle nous comptons, d’ici à la fin de l’année. Avec cet argent, il irait faire un petit voyage en Nouvelle-Zélande, seul, pendant que moi, virile Pénélope, je resterais à faire, la nuit, dans ce blogue, cette espèce d’ouvrage de mon désœuvrement, en me languissant non pas d’un Ulysse en jupon, mais bien en paréo ! Finalement, le plus Caligula des deux, ce n’est pas moi, mais ce va-nu-pieds d’Esteban !  

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09/04/2007

Dimanche 8 avril 2007

            Ah ! Que ma sœur est heureuse ! Comme au cinéma, des inconnus font livrer des fleurs chez elle.

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07/04/2007

Vendredi 6 avril 2007

            Journée épouvantable, durant laquelle j’ai fini par perdre la voix. Ma gorge me fait atrocement mal, depuis deux jours, et nous étions, ce soir, dans un restaurant si bruyant, ma mère, ma sœur et moi, que j’ai dû parler bien fort pour me faire entendre de ces dames qui, de toute façon, ne m’écoutent pas, en général. Mais lorsque j’ai fait ce constat que j’étais en train de perdre la voix, ma mère, qui avait entendu, s’est écriée que ça lui ferait des vacances… « Enfin ! Tu vas finir par te taire ! » Je ne suis pourtant pas exactement un grand bavard. Il est vrai que si j’ouvre la bouche, c’est soit pour en faire sortir des sarcasmes, soit pour demander de l’argent. Pendant ce temps, aux antipodes, Manutara, mon vieux rafiot à voile et à vapeur, avait mal à la gorge, lui aussi, comme il vient de me dire à l’instant, sur MSN. Faut-il y voir une espèce de signe ? « C’est sûrement un cancer », me dit Esteban, qui s’est apparemment bien remis de la dengue. J’ai lu tout à l’heure dans son journal que si Raphaël Juldé n’était pas venu à Paris l’autre jour, c’était par manque de courage. Mais moi, c’était justement aussi dans l’espoir de le rencontrer que j’y allais !

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03/04/2007

Lundi 2 avril 2007

            Me voici rentré à Mont-de-Marsan. Augustin me disait à midi, comme nous déjeunions une dernière fois ensemble, qu’il avait la curieuse impression, lorsqu’il lui arrivait de quitter Paris pour se rendre dans sa province natale, de se retrouver dans un monde ravagé par quelque catastrophe dont il serait le dernier survivant. A Paris, me dit-il, où qu’on se trouve, il y a toujours quelqu’un à moins d’un mètre de soi ! Quant à moi, c’est tout le contraire : je revis ! Les grandes villes me tuent, précisément parce qu’il y a trop de vie ! Alors qu’ici je puis me croire entièrement guéri de ma phobie sociale, à Paris, c’est la rechute ! En descendant seul, hier, la rue de Rivoli, du Louvres à l’hôtel de ville, pour rejoindre Michaëlle R*** R***, avec qui je devais déjeuner, j’avais l’impression de cheminer vers ma propre tombe. Autour de moi, les hommes grouillaient comme autant d’asticots : partout, ce n’étaient qu’yeux et regards, et j’étais nu. Ma première préoccupation, une fois que j’eus accepté l’invitation de Valérie Scigala, fut d’ailleurs de trouver, grâce à Internet, un hôtel le plus près possible de la rue Berger, où avait lieu la réunion, pour pouvoir m’y rendre le plus rapidement possible et sans avoir à croiser trop d’humains, au cas où j’aurais été seul, sans Augustin, sur qui l’on n’est jamais tout à fait sûr de pouvoir compter. Mon hôtel se trouvait donc rue de l’arbre sec et il n’a fallu que deux minutes à pieds pour aller chez Marcheschi. Pour Michaëlle, que je n’avais pas revue depuis près de quinze ans, j’ai dû me faire violence. Elle venait de Saint-Germain-en-Laye pour me voir : je pouvais donc bien aller à pied jusqu’à l’hôtel de ville pour la rejoindre. C’est grâce à Internet qu’elle a retrouvé ma trace. Elle a tapé mon nom dans un moteur de recherche qui l’a menée tout droit à ce blogue. Nous avons déjeuné ensemble. De notre passé commun, nous avons gardé des souvenirs souvent différents. Ce ne sont pas toujours les mêmes choses qui nous ont marqués. A un certain moment, elle s’est mis d’un baume hydratant sur les lèvres. C’est de moi, qui ne cessais de m’oindre ainsi la bouche, à l’époque, qu’elle tient cette manie… J’avais oublié ce curieux détail. Nous avons appris à fumer ensemble, en Allemagne. Depuis, j’ai arrêté ; elle fume toujours. Je me suis souvenu que mon tout premier poème, écrit sur l’île de Ré, m’avait été inspiré par sa passion pour Mateusz, le joli petit Polonais dont elle était amoureuse. Il est devenu laid et professeur de philosophie. Michaël D*** (que j’aurais bien aimé revoir, lui aussi, puisque Michaëlle me disait qu’il vit désormais à Paris), alors qu’il n’aurait jusqu’alors fréquenté que des filles, connaît en ce moment une grande histoire d’amour avec un garçon ! Pincement au cœur : je le savais ! Déjà, à quinze ans, j’avais pressenti que ce serait dans les bras d’un garçon qu’il trouverait son bonheur. Sans doute, à l’époque, avais-je secrètement espéré, quand, du moins, je n’étais pas trop occupé à me désespérer de l’indifférence de Frédéric P*** ou de Sabine C***,  sans doute avais-je espéré que ce bonheur, il le trouverait dans mes bras… Dieu sait pourtant qu’il était laid ! Je me souviens encore de sa voix d’adolescent, qu’il avait très éraillée. Un jour, un certain poème de moi l’avait particulièrement ému, et il me l’avait dit. Etait-ce bien uniquement cela qu’il avait voulu dire ? Que c’est triste, tout ce temps qui s’est écoulé ! Pendant quinze ans, je me suis très bien passé d’eux tous, mes amis d’alors, et, maintenant que leur mémoire me revient, je m’aperçois qu’ils m’ont cruellement manqué. D’ailleurs, je pourrais dire exactement la même chose d’Augustin, dont je me passe tout aussi bien, désormais, mais qui me manque tout autant, si ce n’est plus. Avec le temps, ce manque s’est incorporé à moi. Il me constitue, comme la cavité de ma bouche, ou plutôt comme la creuse cicatrice du nombril, vestige d’un lien tranché depuis longtemps. Il paraît que certains éclopés ressentent encore des douleurs dans les membres qu’ils n’ont plus. Et les paralytiques, dans leurs rêves, marchent. Qui sait si, dans mes propres rêves, mes anciens amis ne font pas un cortège à mon amant lunaire, cet inconnu, dont je n’ai nul souvenir, mais que je reconnaîtrais si, par miracle, la lumière du jour venait à lui donner forme ?

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02/04/2007

Dimanche 1er avril 2007

            Je suis à Paris pour deux jours. J’étais invité à me rendre hier à la petite réunion de blogueurs organisée par Valérie Scigala chez Jean-Paul Marcheschi, où Renaud Camus était venu parler du Journal de Travers, qui devrait paraître dans quelques jours. Etant trop sauvage pour m’y rendre seul, j’étais accompagné d’Augustin, que je retrouvais pour l’occasion, après plusieurs années d’éloignement. Comme toujours avec lui, nous sommes arrivés en retard. Marcheschi nous a ouvert, et j’ai bien failli passer de vie à trépas en constatant que nous interrompions le maître en personne, qui avait commencé à parler depuis apparemment longtemps, dans un silence quasi religieux, entrecoupé de quelques rares et dispensables questions. Heureusement, un dernier blogueur est arrivé encore après nous. Nous n’étions donc pas tout à fait les plus mal élevés ! Ledit blogueur comptait d’ailleurs parmi les connaissances d’Augustin. C’était l’ami d’un ancien petit ami, ou quelque chose comme cela. Il paraît même qu’il a déjà été question d’Augustin dans le blogue de ce garçon. Nous sommes restés près de la porte d’entrée pendant tout le temps qu’a parlé Camus. Juste à ma droite se trouvait Pierre, son ami, qui est décidément bien joli. Puis ce fut enfin le temps de boire du (vin de) Champagne, seule façon de se donner une contenance, quand on a arrêté de fumer. Valérie Scigala m’a présenté à un Camus qui semblait amusé d’apprendre que j’étais venu de Mont-de-Marsan à Paris pour le rencontrer, alors qu’il aurait été tellement plus simple pour moi de me rendre directement dans le Gers. C’était évidemment l’occasion de quelque spirituelle repartie qui n’est hélas jamais venue : j’étais trop occupé à me tenir sur mes jambes. Augustin était beaucoup plus à l’aise que moi : il n’avait qu’à tenir son rôle de potiche, comme il m’avait prévenu qu’il se contenterait de faire. Quand il a été question du ‘‘Pied de Cochon’’, restaurant dans les étages duquel on peut voir, paraît-il, depuis l’appartement de Marcheschi, les garçons se changer, à certaines heures, derrière les fenêtres de l’immeuble, Augustin s’est trouvé si surpris de l’exceptionnelle acuité visuelle de Camus, qu’il s’est mis à faire salacement allusion à quelque paire de jumelles, dont l’usage serait absolument nécessaire, selon lui, pour pouvoir jouir réellement du spectacle. On sent le connaisseur. Etait-il toujours question des garçons du ‘‘Pied de Cochon’’ quand je ne sais plus trop pourquoi Augustin a très distinctement prononcé les mots de dix-neuf heures trente ? Toujours est-il qu’il était fort amusant d’entendre Renaud Camus répéter ces mots, comme si de rien n’était. Car j’ai tout aussi distinctement entendu la très brève hésitation du puriste, avant qu’il ne se laisse aller finalement à cet écart de langage, je veux dire : à cet écart de sa langue. La courtoisie l’avait emporté sur le purisme. Qui sait, peut-être cette attention était-elle plus particulièrement destinée à moi, qui savais que mon ami avait commis ce petit impair, qu’à lui, qui était parfaitement inconscient d’avoir parlé comme un chef de gare, ce qui, d’ailleurs, n’est pas un bien grand crime en soi. Lors de la scigalomachie qui a eu lieu tout récemment sur le forum de la société des lecteurs de Renaud Camus, dont quelques personnages étaient, hier soir, chez Marcheschi, c’est tout le contraire qui s’est produit, me semble-t-il. Une espèce de pure in-nocence ou d’in-nocence totale l’a emporté sur ce que devrait être réellement l’in-nocence, c’est à savoir : une in-nocence mesurée. D’ailleurs, en un sens, il ne peut y avoir d’in-nocence que mesurée, celle-ci s’appliquant nécessairement à une infinité de situations et d’hommes. Il faut la pratiquer en bathmologue. Je veux dire par là qu’il peut y avoir de la nocence à exiger de son prochain qu’il pratique la même in-nocence que soi. De même qu’on ne peut pas espérer beaucoup d’in-nocence de quelqu’un qui n’est pas seulement conscient d’en manquer, comme il est si fréquent, de même il est vain d’en exiger de quelqu’un qui ne la pratique pas résolument, à dessein. Car certaines langues (au sens où je disais « sa langue » en parlant tout à l’heure de celle de Camus) sont constitutivement nocentes : elles sont un style, mais dont on use pour ouvrir la chair, pour la disséquer, comme fait Asensio dans son blogue avec le cadavre de la littérature. S’en tenir avec un tel homme à la pure in-nocence, c’est s’interdire toute forme de dialogue avec lui, tout bonnement. Et c’est bien regrettable. Mais il me faut reconnaître que tenir un langage aussi nocent que celui de Juan Asensio devant une assemblée d’in-nocents convaincus et quasi prosélytes, c’était également s’empêcher de rien échanger avec eux. Le malentendu vient peut-être aussi du fait que, sans doute, la majorité des internautes, sur les forums, ne viennent que dans l’intention de parler encore, comme ils font toujours, c’est-à-dire comme ils font de vive voix, quand leur interlocuteur est physiquement devant eux, alors qu’un Asensio, sur les forums ou dans les commentaires qu’on trouve dans les blogues, est déjà en train d’écrire, ce qui est bien différent. Véhesse, qui était la dame qui recevait, hier soir, craignait que je ne vienne pas chez Marcheschi, précisément à cause de la récente scigalomachie. Quant à Juan Asensio, il m’avait dit qu’il avait trouvé bien décevant qu’après avoir écrit sur Joseph de Maistre un article aux accents si guerriers, je ne veuille pas me lancer dans la bataille. Je lui avais répondu que je ne me sentais pas d’attaque, ce qui est un peu piteux, j’en conviens. Au fond, en ne disant rien, je me contentais d’être réellement in-nocent, d’une in-nocence qui, c’est probable, n’est pas loin de ressembler à de la lâcheté. Car je me suis senti un peu lâche, hier, parmi tant d’in-nocents, en ne prenant pas un peu la défense de Juan Asensio, dont il est vrai qu’il fut à peine question : sans doute n’était-ce ni le lieu, ni le moment. Je me demande néanmoins s’il ne peut pas y avoir un courage de la lâcheté, ou plutôt, si le fait d’être lâche, sans s’en cacher, de se poser en lâche, n’est pas une paradoxale façon de se tenir droit… Je ne sais plus qui a fait remarquer, hier soir, qu’il ne comprenait pas qu’on pût tirer une espèce de gloire à ne pas posséder de télévision, à ne jamais la regarder. « Ils ne regardent pas la télévision, disait-il ? Et après, que font-ils de plus que les autres ? » Mais il est fort possible que ce soit parfois en ne faisant rien qu’on fait précisément le bien ou, du moins, qu’on fait bien… Quant à moi, j’ai fort bien fait de me rendre à cette réunion de blogueurs, malgré la scigalomachie, car j’ai pu rencontrer Jean-Paul Marcheschi, et voir de mes yeux, accrochés à ses murs, quelques rares exemples de son œuvre. Je disais l’autre jour que je ne savais pas ce que j’allais faire de la somme que j’aurai bientôt de ma mère, mais la vérité est que je commence à le savoir tout de même un peu… Je m’offrirais bien quelque chose de lui. Nous sommes d’ailleurs tombés d’accord sur ce point qu’il était dans l’ordre des choses que quelqu’un qui s’appelle Bruley s’intéresse à l’œuvre d’un artiste dont le pinceau est ‘‘de feu’’, comme il est écrit sur la quatrième de couverture du Livre du sommeil. Notes sur la flamme, la peinture et la nuit qui m’a gentiment été offert, en plus des deux volumes du Journal de Travers avec lesquels je suis reparti. J’ai promis d’écrire bientôt à Marcheschi. Il faudrait que je réfléchisse à un format. Après quoi je suis allé dîner avec Augustin qui m’a ensuite raccompagné à mon hôtel. J’ai pu constater, dans ma chambre, qu’il avait gardé cette charmante habitude de ne pas fermer la porte quand il va pisser, ce qui m’a permis d’entrapercevoir sa bite, qui est toujours aussi jolie. Comme je lui reprochais de ne jamais donner de nouvelles, ni de venir me voir, il a promis qu’il ne manquerait pas de me rendre visite, quand je me serai effectivement installé aux Canaries avec Esteban. Il faudrait donc que je m’éloigne pour me rapprocher de mes amis… Absurde !

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29/03/2007

Mercredi 28 mars 2007

            Et aussi, l’autre jour, j’ai croisé dans la rue le petit marchand de lunettes. Je m’étais rendu la veille dans la boutique où il travaille, tout près de chez moi. Je devais racheter des lentilles de contact. Quand je l’ai eu payé, il a tendu sa main vers mon visage (vers mes misérables lunettes, pour être précis, afin que je les lui montre), en me demandant, sur un ton professionnel, si c’était le revêtement anti-reflet qui avait sauté. Car mes pauvres lunettes sont si vieilles et si mal traitées que ce revêtement saute en effet de toutes parts, ce qui est du plus mauvais effet. Je disais l’autre jour que je ne savais pas quoi faire de l’argent que j’allais toucher bientôt (ce seront finalement 8000 EUR), eh bien, je pourrais m’acheter de nouvelles lunettes, tout simplement ! En réalité, le petit opticien, en affectant de s’intéresser à mes misérables besicles, s’efforçait surtout de me retenir encore un peu près de lui. Car tout, de sa tenue à son regard typiquement hautain, et même son début de calvitie, tout en lui indiquait qu’il avait les mêmes goûts que moi, c’est-à-dire, en l’occurrence, un certain penchant pour ma petite personne. Le lendemain, j’étais en train de descendre la rue des Cordeliers, en direction de la place Pancaut, la chienne Pélagie sous le bras, à la Belmondo (c’est très viril !), quand j’ai donc aperçu, sur le trottoir d’en face, mon petit lunetier qui remontait la rue. Il m’a vu lui aussi, puisqu’il m’a lancé le regard caractéristique, faussement indifférent, glacial, c’est-à-dire brûlant, du pédé qui s’intéresse, tout à coup, les sens en éveil, mais qui, paradoxalement, ne veut surtout pas le montrer : je n’ai d’ailleurs jamais très bien compris pourquoi l’on se comportait ainsi, même s’il arrive que je me conduise aussi de cette façon. Je n’ai pu réprimer alors une espèce de sourire en coin, moitié mauvais (ou lubrique ?), moitié amusé, qu’il n’a sans doute pas vu. Si, par extraordinaire, il lisait ce journal et n’était pas circoncis, je n’aurais absolument rien contre un éventuel rapprochement. Il fait partie de cette masse toujours grossissante de gens dont le visage m’évoque vaguement quelque chose… Et comme d’habitude, je ne le remets absolument pas. Et si, tout bêtement, c’était parce que je suis amené à l’apercevoir, les rares fois où je me rends dans son magasin, qu’il m’était familier ? Pour être tout à fait honnête, je crois que je pourrais, chez un très beau garçon, ou alors si j’en étais amoureux, considérer la circoncision comme l’une de ces bouleversantes imperfections, auxquelles la passion s’attache : « La beauté, d’ailleurs, n’est jamais parfaite ce qui, précisément, l’incite à la coquetterie ; toutefois elle tombe également dans l’erreur en se faisant un devoir de présenter le type achevé de l’idéal qu’elle suggère, car c’est précisément en ce qu’elle offre d’imparfait que réside le secret de sa puissance d’attraction. » (Thomas Mann, Joseph et ses frères. Les Histoires de Jacob.) Je ne sais plus où Renaud Camus dit que, selon lui, on tombe le plus passionnément amoureux d’hommes qui ne sont pas du type qu’on aime habituellement. Il faudrait un certain inachèvement de son idéal de beauté, une certaine distance entre l’être aimé et le type auquel on rêvait avant lui, pour que l’amour se déploie pleinement. Tout le contraire de ce que j’écrivais hier. Ici, l’amour est possible. Là, il ne l’est pas.

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28/03/2007

Mardi 27 mars 2007

            J’étais en train de chercher un détail sur les dents de Tadzio dans La Mort à Venise, quand je suis tombé sur une allusion à mon petit Grec en biscuit, dont le modèle est à Berlin : « Les ciseaux n’avaient jamais touché sa splendide chevelure dont les boucles, comme celles du tireur d’épine, coulaient sur le front, les oreilles et plus bas encore sur la nuque. » Cet après-midi, comme je continuais mon interminable distribution de prospectus, ce fut bel et bien l’adolescent que j’ai croisé qui cherchait à attirer le regard de l’Aschenbach que je ne suis pas encore tout à fait ! Comme dit du jeune Joseph la tradition orientale, selon Thomas Mann (in Les Histoires de Jacob), « la moitié de la beauté éparse sur terre était échue à ce jeune homme et l’autre moitié distribuée entre le reste des humains. » Mais c’était bien tout le malheur du monde qui semblait peser sur ses épaules. Indubitablement achrien, il avait l’âge où l’on ne fait encore que rêver à l’amour, et soudain, sans s’y attendre, il voyait son amour sans objet s’incarner dans un visage inespéré, le mien. J’ai cru me voir au même âge. Combien de fois ai-je aimé, moi aussi, cinq secondes à peine, uniquement des yeux ! Ah ! Mon Dieu ! Si les parents savaient tout ce qu’un seul regard peut dire ! Ils voudraient des enfants aveugles ! Car il m’a dit bien des choses, ce garçon, tout à l’heure. Mais malgré ce qu’il disait, je l’ai laissé à sa tristesse, me contentant d’avoir été la cause de plus nombreux battements de cœur dans sa poitrine. Et je serai sûrement encore quelques jours avec lui, dans sa chambre, jusqu’à ce qu’il m’oublie tout à fait. Qui sait ? Peut-être conservera-t-il de moi quelque chose que, toute sa vie, inconsciemment, il cherchera dans les autres garçons qu’il croisera. Peut-être suis-je à l’origine, sans qu’il le sache encore, de son type de garçons. Après tout, il faut bien qu’il y ait une origine aux choses. Ainsi, l’irrépressible besoin que j’eus d’acquérir le petit Grec à l’épine, dès que je l’eus aperçu, lors du salon des antiquaires, organisé à Mont-de-Marsan il y a quelques mois, trouve sans doute son origine directement dans le ‘‘tireur d’épine’’ de La Mort à Venise, que je lus pour la première fois à l’âge du garçon qui m’a regardé cet après-midi, c’est-à-dire à l’époque où j’allais en Allemagne, chaque année, et où j’avais certainement déjà remarqué le petit Grec, quand nous avions visité le Pergamonmuseum. Pourtant, jusqu’au 21 septembre 2005, date à laquelle je suis retourné à Berlin, avec Esteban, je n’avais gardé aucune trace en moi du tireur d’épine. Il a fallu que je le revoie pour que les sentiments qu’il m’inspire se réveillent en moi. Jusqu’alors, ils étaient restés là, mais endormis. S’ils sont si forts, à présent, ce n’est pas uniquement à cause de la beauté de l’objet en soi, ni de sa reproduction, mais parce que cette beauté m’avait déjà frappé lorsque j’étais adolescent. Elle me permet de m’apercevoir tel que je suis depuis toujours, malgré tout ce qui a changé en moi et autour de moi. Je me retrouve en la retrouvant. Les histoires d’amour, elles aussi, sont des retrouvailles. C’est à peu près le discours d’Aristophane dans le Banquet. Nous retrouvons dans l’être aimé la moitié qui nous manque depuis toujours. Sinon la moitié, du moins, un être qu’on connaissait à l’origine, et dont on est séparé. Si vraiment le court instant de tout à l’heure est une origine pour ce garçon si beau, et qu’il trouve à aimer dans le futur, alors, de manière incompréhensible, c’est qu’il m’aura retrouvé. C’est le mystère de l’amour, ce que, dans un sonnet que je ne crois pas avoir encore publié, j’ai appelé une « pédérastique eucharistie » ! Mais soyons modeste. Il est peu vraisemblable que je sois pour ce garçon l’origine que je disais. Sans doute cette origine est-elle bien antérieure à moi. Peut-être seulement retrouvait-il en moi, lors de notre étrange communion, l’être inexplicable dont il est séparé depuis toujours.

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26/03/2007

Dimanche 25 mars 2007

            « Bon ! D’accord ! Les Canaries ! De toute façon, j’ai bien compris que ce que tu voulais, c’était me déraciner et m’avoir pour toi seul… – Pas du tout ! C’est complètement faux ! – Ah ? Tu es sûr ? J’aurais pourtant bien aimé l’écrire dans mon journal ! »

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19/03/2007

Dimanche 18 mars 2007

            Esteban a encore attrapé la dengue. Il ne veut toujours pas aller voir le médecin. Je lui dis que ce serait dommage de mourir quand on touche au but. Mais il ne veut rien entendre. C’est un test de résistance, prétend-il : s’il passe à travers encore une fois, c’est qu’il est toujours viable… Tant qu’il ne vomit pas de sang, ça va, me rassure-t-il. Très rassurant, en effet. Je me demande tout de même s’il n’essaie pas de m’impressionner, avec ses maladies d’aventurier. Mais je serais très contrarié qu’il meure d’une chose aussi bête que la dengue. Ce serait offensant ! S’il mourait maintenant, je pourrais bien ne jamais l’apprendre, car ni sa famille ni les sauvages au milieu desquels il vit ne soupçonnent mon existence. Esteban veut croire que j’ai honte de lui, mais les miens savent qu’il existe, au moins ! Mes gouines l’ont rencontré. Et même celles de ma sœur. (Ai-je dit que ma mère, ma sœur et moi avions chacun notre couple de lesbiennes ?)

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18/03/2007

Samedi 17 mars 2007

            Je devrais toucher bientôt un joli petit paquet d’argent (c’est-à-dire pas grand-chose en soi, mais beaucoup pour moi). Ma sœur ayant en effet besoin d’acheter une nouvelle voiture a sollicité l’aide de ma mère, laquelle, étant non seulement une femme libérale, mais encore des plus équitables, doit me donner la même somme, dont je ne sais absolument pas quoi faire. Je m’attendais d’abord à 10000 EUR, mais ce sera moins (la moitié, je pense), car ma sœur, qui est une fille honnête, veut mettre à son achat le plus qu’elle pourra de sa poche. D’ailleurs, si je n’étais pas intervenu, elle aurait emprunté à sa banque et je n’aurais rien eu ! J’ai demandé à Esteban s’il voulait que je le fasse venir en France à mes frais pour quelques jours, à quoi il a répondu qu’il avait sa dignité… Lui qui me reproche d’être quelqu’un d’intéressé, pour ne pas dire vénal, il ne me permet pas de me conduire bien, pour une fois, en lui montrant que l’argent est pour moi peu de choses, puisque je suis prêt à m’en priver pour le voir. Selon lui, je suis déjà si insupportable quand c’est lui qui s’occupe de tout payer (il a insisté sur ce mot d’insupportable, que j’avais d’abord pris pour une hyperbole), qu’il n’ose pas imaginer quelle espèce de monstre je serais si c’était moi qui tenais les cordons de la bourse.

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14/03/2007

Mercredi 14 mars 2007

            Hier après-midi, comme je terminais ma distribution hebdomadaire de prospectus, je me suis fait importuner par ce qu’il est convenu d’appeler un jeune. C’était même un jeune des banlieues, car il y en a jusqu’à Mont-de-Marsan. Il avait l’accent caractéristique du sauvageon, c’est-à-dire de la racaille des cités. Quoique de type arabe, il n’était sans doute pas musulman, ou alors très mauvais musulman, parce qu’il empestait l’alcool et tenait d’ailleurs à la main une petite bouteille de bière. Je ne sais si c’est très rassurant. Toute une certaine intégration se fait en France par la désintégration… Il était sale et beau, avec son air mauvais et doux. Etait-il mauvais de nature ou était-ce l’alcool qu’il avait mauvais ? Grand et maigre (comme sont tous les jeunes des banlieues, à quelques obèses près), il avait une force incroyable ! Je l’ai tout de suite senti, quand il a posé sa main sur mon chariot pour s’en emparer ! J’ai tenté de le retenir, mais il me tirait littéralement avec le chariot (je n’ai jamais eu de force, étant un être foncièrement lymphatique). C’était une plaisanterie d’ivrogne. Quand j’ai commencé à lui dire ce que je pensais de sa plaisanterie, il a lâché le chariot. Mais comme je continuais de lui dire ma pensée,  il a menacé de casser mes lunettes, si je ne me taisais pas (car je porte des lunettes, quand je n’ai pas mis mes lentilles de contact ; je crois bien que c’est ma seule imperfection physique !). J’ai donc cessé de parler et me suis contenté de le regarder dans les yeux. « Eh ! Faut pas me regarder comme ça ! Pourquoi tu croises les bras quand tu me regardes ? Tu veux un coup de boule ? » Je n’en voulais pas. J’ai donc continué mon chemin, sans rien dire. Exceptionnellement, je n’ai pas tenu le moindre propos incorrect. Je ne sais trop si c’est parce que j’avais bien senti que ce jeune-là pourrait me faire vraiment très mal ou si j’étais trop abattu pour rien dire.

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12/03/2007

Dimanche 11 mars 2007

            Dîner très arrosé, hier soir, avec Emilie, Siobhan et ma sœur. Julie aurait eu récemment des nouvelles de cette canaille de Hieronymus Z***. Sa belle-mère les lui aurait données. Selon cette sotte femme, il serait en train de sombrer dans l’alcool ! N’y a-t-il pas de quoi bien rire ? Sa propre famille ne savait pas que ce garçon boit comme un trou depuis le lycée ! Sa mère ni son père ne sentaient-ils donc pas son haleine, dès le matin ? Trouvaient-ils si normal que leur fils bût de la bière au petit déjeuner ? Hieronymus serait en ce moment très mal. Il aurait une cirrhose, à moins que ce ne soit que l’hépatite, je ne sais plus : il en a tellement ! Mais tout cela m’a fort surpris. La dernière fois que je l’ai vu, il était on ne peut plus fringant, même s’il est vrai que cela se passait dans un supermarché où, sans doute, il venait acheter encore de la bière et du vin. Ma sœur n’osait pas me parler de tout cela. J’ai dû lui tirer les vers du nez. Elle craignait que je ne sois furieux de la savoir en relation avec des gens de la clique à cette charogne qui bouge encore trop pour que les mouches y viennent. Et certes, je le suis, mais comment donc serais-je informé des progrès de sa mort, sans cela ?

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07/03/2007

Mardi 6 mars 2007

            Un souvenir vient de me revenir en mémoire qui, peut-être, pourrait expliquer pourquoi je trouve que les genoux des garçons peuvent être si beaux. Je devais avoir treize ou quatorze ans. Dans le train nous menant en Allemagne, nous étions assis côte à côte, Frédéric P*** et moi. Il y avait deux autres garçons en face de nous. Frédéric, en parlant, appuyait son genou contre le mien. Et moi, je n’arrivais plus à l’écouter ! Nous nous étions connus une ou deux années plus tôt, chez madame L***, notre professeur de piano. La sœur aînée de Frédéric, qui prenait des cours, elle aussi, m’aimait beaucoup. Elle m’appelait « mon coco » en me passant la main dans les cheveux pendant que, assis sur ses genoux, je m’enivrais de son délicieux parfum. Tout cela se passait dans le beau salon de musique de madame L***, entre un vieux piano à queue chargé de photos et de défenses d’éléphant finement ouvragées et un antique harmonium, sur lequel était installé l’un des tout premiers ordinateurs personnels. C’était l’ordinateur qui nous faisait faire nos exercices de solfège ! Autant dire que nous solfiions peu, préférant nous adonner à nos mamours. C’était à l’époque où je ne tombais encore amoureux que de filles. Je me demande si ce n’est pas en passant de la sœur au frère que j’ai viré ma cuti. La maison de madame L*** fut une des toutes premières de Mont-de-Marsan à perdre son crépi ! C’est désormais presque toute la rue qui est… décrépite !

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04/03/2007

Samedi 3 mars 2007

            J’ai fini par rencontrer ce ψ avec qui je chattais souvent sur MSN. Il est venu de Bordeaux dîner chez moi. Comme souvent dans les dîners en tête à tête entre pédés, il y eut de petites saucisses à l’apéritif et du foutre en digestif. Suivant la constitution non écrite qui régit la libre association d’Esteban et de moi, je n’aurais été infidèle que si j’avais agi secrètement. De toute façon, dès que tout fut consommé, je me suis empressé de rassurer Esteban, sur MSN également. Je pressentais bien avant de rencontrer Laurent (le garçon dont il s’agit, très doux (quoique un peu brute au lit), voire efféminé) qu’Esteban n’aurait rien à craindre de lui. C’est le genre de personne qui possède trois téléphones portables, dont un est plaqué or ! Et puis il parle avec un fort accent du sud-ouest, en disant tranquillou toutes les trois phrases. Je crois qu’il fait une espèce de complexe d’infériorité. Venant d’un milieu modeste, il s’est épuisé pendant plusieurs années dans de nombreuses et complexes études, pour s’élever un peu au-dessus de sa condition première. Il a relativement réussi, puisqu’il exerce une profession libérale qui lui rapporte plus qu’assez d’argent. Mais il a toujours son accent. Il aurait été tellement plus simple de travailler à ne plus l’avoir ! Une semaine aurait suffi. On sait qu’il faut trois générations pour faire un gentleman. Il est de la première, et il n’y aura personne après lui, puisqu’il est exclusivement pédé. Tout est dit ! Curieux paradoxe : c’est précisément parce que je parle de Laurent en ces termes qu’Esteban s’inquiète. Il prétend que je ne parle si mal que des gens que j’aime bien. Ce n’est pas entièrement faux. Le blogueur Jugurta est venu lire ce blogue. Il me fait très justement remarquer que, contrairement à ce que je disais l’autre jour, ce n’est pas parce qu’on est circoncis qu’on n’est pas entièrement un homme. Il est vrai que mes paroles sont souvent outrancières quand j’aborde ce sujet. Je n’arrangeais sans doute pas mon cas en lui répondant que j’étais sincèrement, profondément, et même viscéralement, scandalisé par la circoncision. J’imagine à quel point cette dernière phrase doit paraître injuste à quelqu’un de circoncis. Je reconnais néanmoins bien volontiers que c’est moi qui me montre bien limité (et peut-être même limite, pour parler comme la jeunesse, enfin comme les jeunes) en disant une telle chose, le scandale, bien souvent, n’étant pas dans l’objet mais dans la personne qui y voit un sujet de scandale. Si du moins il est vrai que les femmes (toutes ?) préfèrent les sexes circoncis, ce n’est sans doute pas étonnant : étant foncièrement castratrices, je crois bien que, si elles pouvaient dépecer entièrement les hommes, elles s’en donneraient à cœur joie. Elles les envelopperaient d’un film de cellophane et seraient enfin séparées, protégées de leur chair, qui les dégoûte, le plus souvent. De plus en plus, les femmes aiment et veulent des hommes lyophilisés. Signe que les temps changent : les hommes commencent à vouloir se lyophiliser eux-mêmes. C’est déjà fréquent chez les pédés, dont certains se font circoncire ou ne veulent baiser qu’avec des hommes circoncis. Si Houellebecq disait qu’il n’y a pas d’homosexuels, mais des pédérastes, c’est parce que les homosexuels, dans leur grande majorité, moi y compris, préfèrent coucher avec des hommes qui ne ressemblent pas à des hommes : ils veulent des garçons parfaitement glabres, lisses, frais, purs, sans odeurs, sans humeurs et, désormais, sans prépuces. Le ‘‘métrosexuel’’, cette pure création des femmes, qui voudraient que tous les hommes soient pédés, devra sans doute dans un avenir proche se faire circoncire comme il se fait faire des gommages ou des manucures. J’exagère peut-être un peu. Il est vrai que nous ne sommes pas encore un peuple entièrement circoncis. Mais il me paraît tout à fait vraisemblable qu’à cause des femmes, même si leurs dictats sont loin d’être explicites (sont-ils seulement conscients ?), ‘‘un complexe du prépuce’’ finisse par se répandre dans la société comme une véritable épidémie et que, dans deux ou trois générations, il y ait en Europe une majorité d’hommes circoncis, comme aux Etats-Unis. On a commencé à circoncire les garçons de ce pays à une époque où l’on pensait ainsi lutter contre la masturbation, que la morale réprouvait. On circoncira un jour les garçons d’Europe pour ne pas heurter la sensibilité des femmes. Beaucoup de jeunes hommes s’épilent déjà, parce qu’il déplaît à ces dames de voir des poils dépasser des cols de chemises ! Deux morales différentes, l’une patriarcale et bientôt révolue, l’autre partiellement advenue et ‘‘matriarcarle’’ (si c’est bien le mot), auront produit de mêmes effets : la répression du plaisir des hommes par la transformation de leur muqueuse en peau. On coupe de la peau pour créer de la peau qui ne devrait pas exister. Les gestes pour parvenir au plaisir deviennent alors souvent différents selon qu’on est circoncis ou qu’on ne l’est pas, comme ils le sont d’un sexe à l’autre. A tel point que je me demande s’il n’existe pas un troisième sexe : le sexe circoncis. Sexe évidemment très proche du sexe fort, sans doute même, d’une certaine manière, plus fort que lui, mais comme devient plus fort et plus agile le bras gauche, quand on n’a plus l’usage du droit.

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27/02/2007

Lundi 26 février 2007

            « ¡Hombre claro ! A mi me encanta la polla, me disait tout à l’heure Armando, qui me parle en ces termes, sur MSN, maintenant qu’il sait que je suis en train d’apprendre la langue de Cervantès. Me gusta mucho el delicado perfume de un prepucio. » Un Américain des Etats-Unis pourrait difficilement dire la même chose. Il paraît qu’ils sont tous circoncis, là-bas, ou presque tous ! Autant dire qu’ils ne sont pas entièrement des hommes, des hommes tels du moins que la Nature ou Dieu les a faits (les avis sont partagés). Polla, ce doit être un des premiers mots que j’ai su dire en espagnol, grâce à Augustin, dont le grand-père étant un hidalgo, mais républicain, était venu s’installer en France. Armando m’a envoyé cette photo. « Ce que je t’envoie me vient à l’esprit quand je pense à tes yeux, m’écrit-il. Je n’ai jamais trouvé ce bleu que sous tes cils. Tu as la couleur des Caraïbes sous les paupières. » Ce n’est pas Esteban qui me dirait ça ! La seule jolie comparaison qui lui soit venue à l’esprit n’est pas très flatteuse pour moi : il prétend que le parfum de ma peau lui évoque l’odeur de pourriture qu’il y a dans la forêt tropicale !

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26/02/2007

Dimanche 25 février 2007

            Je profite généralement des quelques heures qui précèdent le repas dominical, chez ma mère, pour regarder la télévision, que je n’ai plus chez moi. Il y avait tout à l’heure un reportage sur Ingrid Betancour et Clara Rojas, son assistante. Selon l’un de leurs anciens geôliers, désormais repenti, mais dont le témoignage n’est peut-être pas digne de foi (comment faire confiance à ces bêtes ?), Clara Rojas serait tombée enceinte pendant sa captivité. Un autre geôlier, un garçon de dix-neuf ans, dont elle serait tombée amoureuse, faisait l’amour avec elle en secret. Celle-ci aurait été forcée de le dénoncer lors d’un interrogatoire. Le garçon aurait été alors jugé et reconnu coupable de quelque chose comme de la trahison, j’imagine… On lui aurait ensuite fait creuser sa propre tombe et il aurait été fusillé directement dedans, comme il est fréquent qu’on fasse, paraît-il, dans la jungle colombienne. Esteban, à qui je rapportais cela, m’a demandé si je savais comment on parvenait à faire creuser leurs propres tombes à des hommes promis à la mort et qui, sans doute, n’ont guère envie de participer si activement à la préparation de leur exécution. Il m’a dit qu’il avait lu, dans un rapport sur les tueries commises lors de la prise de Srebrenica, qu’il avait suffi aux Serbes, pour y parvenir, de rappeler à leurs victimes cette terrible évidence qu’ils vivraient une heure de plus en creusant eux-mêmes les fosses.

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24/02/2007

Vendredi 23 février 2007

            Il suffit parfois d’écrire dans quel état l’on est pour en sortir aussitôt : on en voit tout le ridicule, auquel on préfèrerait encore évidemment la mort. Sans doute puissé-je m’alanguir à l’occasion, au bord d’une piscine ou dans une chambre, mais quant à me languir de quelqu’un, voilà qui ne me ressemble guère. Je ne me suis jamais langui que d’Augustin, et c’était en un temps où je n’étais plus moi ! Avec Esteban, au contraire, je suis exagérément moi, c’est-à-dire presque une femme, à l’en croire… C’est bien plutôt de moi que je languis, de ce moi plus reposé que je suis avec Esteban, qui pourtant m’épuise à nous faire faire généralement des kilomètres à pied. Même s’il ne sait que marcher, j’aime m’en remettre entièrement à lui. Au fond, je suis un peu comme ma grand-mère : quand on lui demandait ce qui l’attachait à son amant qui, bien que plus jeune qu’elle, n’était vraiment pas bien beau, elle répondait qu’elle aimait qu’il s’occupe d’elle et, surtout, qu’il la sorte. Mon grand-père, lui, ne faisait plus que jardiner ou lire des livres du général Bigeard. Esteban est celui qui m’aère. Sans lui, je pourrais rester une vie entière dans cet appartement ou dans cette ville, à respirer l’air irrespirable que je me donne en cultivant ce misérable jardin d’Adonis.

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23/02/2007

Jeudi 22 février 2007

            Esteban s’inquiète de ne plus me voir écrire dans ce journal. Mais je n’ai rien à dire… Je crois que je me languis de lui, ce qui me paraît tout bonnement inconcevable ! Et pourtant, c’est un fait : il me manque. Je passe des journées entières seul avec ma chienne Pélagie, à lire et m’ennuyer. Le soleil me déconcentre, qui ne cesse d’illuminer la véranda. Souvent, à cause de l’incroyable douceur du temps qu’il fait, je me surprends à rêvasser aux Canaries, dont j’imagine le climat semblable à celui du moment. Je voudrais y être déjà, mais ce n’est pas encore possible, parce qu’Esteban est aux antipodes et sans un traître sou. Des images qui ne sont pas même originales me viennent à l’esprit : sans Esteban autour duquel enrouler comme à un tuteur mon pauvre être spongieux, j’ai l’impression d’être une vieille plante mâchée ployant de sa propre inertie. J’attends.

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07/02/2007

Mardi 6 février 2007

            Un malheur n’arrivant jamais seul, pour avoir une nouvelle carte grise, je vais d’abord devoir faire faire le contrôle technique de ma voiture, que je n’avais cessé de remettre à plus tard jusqu’alors. Bien sûr, je disais récemment encore qu’on doit toujours respecter les lois, mais c’est tout de même un peu difficile quand il faut pour cela payer de sa poche, surtout lorsqu’elle est vide. Je n’étais donc pas tout à fait en règle jusqu’à ce jour, et encore en ce moment. « Rendez-moi mon argent, j’en puis avoir affaire » !

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05/02/2007

Dimanche 4 février 2007

            Ce doit être la loi des séries ! J’ai découvert ce matin que ma voiture avait été fouillée. On avait volé la façade de mon autoradio, ma carte grise, mon permis de conduire et mon attestation d’assurance. Plusieurs autres objets avaient été jetés sur le trottoir. Esteban me disait bien qu’il ne fallait rien laisser dans sa voiture, mais sans doute attendais-je de m’en rendre compte par moi-même. Quand je suis arrivé au commissariat, qui se trouve d’ailleurs tout près de chez moi et de l’endroit où était garée ma voiture, j’ai remarqué qu’un policier s’était collé sur le front une espèce de petite flèche, avec une ventouse à la place de la pointe… C’est lui qui est venu constater qu’il n’y avait pas de trace d’effraction sur le véhicule. Apparemment, j’avais oublié de fermer la portière à clé. Je croyais que la serrure avait été forcée, mais si tel avait été le cas, m’a dit le policier, elle aurait été très abîmée. La pensée de devoir me rendre un dimanche au commissariat m’ennuyait plus que le fait d’avoir été volé. C’est mauvais signe. J’aurais pu attendre demain, mais comme je n’avais plus les papiers du véhicule ni mon permis de conduire, j’ai préféré faire faire les documents en tenant lieu le plus tôt possible. Les policiers ont été très gentils, mais quand ils m’ont dit que je ne pourrais pas porter plainte pour vol avec effraction ni, donc, faire jouer l’assurance, comme si le plus important était toujours d’être remboursé, j’ai ressenti un profond décalage entre eux et moi, et comme du désespoir à la pensée qu’il était apparemment inutile de porter plainte quand même : pour vol tout court. D’ailleurs, pour une fois, ce n’est pas en songeant à mes seuls petits intérêts que je venais porter plainte, mais bien pour être en accord avec les quelques principes que j’ai ; par exemple, celui de ne pas me laisser voler sans rien faire ; et tout ce que je pouvais faire, en l’occurrence, c’était informer la société dont je suis membre que j’avais été volé. Après tout, ce vol la regarde autant que moi, puisque le vol est interdit. Renoncer à signaler même de tout petits vols, à cause du sentiment qu’on aurait de la profonde inutilité d’un tel acte, ce serait faire momentanément comme si l’on ne se sentait plus un membre à part entière de la société. N’est-ce pas précisément par un tel sentiment que certains voyous justifient leurs crimes ou délits ? S’estimant rejetés par la société, ils prétendent ne plus devoir en respecter les lois. Mais qu’on le veuille ou non, on est toujours tenu de respecter les lois de la société à laquelle on appartient de fait ; on doit également tenir au respect par tous et pour tous des lois de la société ; c’est encore le meilleur moyen de se faire chacun respecter d’elle. Il arrive qu’elle aussi manque à ses membres. Le véritable scandale n’est pas que le bien qui a été volé au fils d’un ministre soit retrouvé grâce à de plus grands moyens que d’ordinaire, mais que tous les moyens ne soient pas mis en œuvre pour retrouver le bien volé de n’importe quel citoyen.

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02/02/2007

Vendredi 2 février 2007

            Aujourd’hui, c’était aussi la présentation de la nouvelle petite chienne des copines lesbiennes de ma mère.

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31/01/2007

Mardi 30 janvier 2007

            Si vraiment Peak oil il doit y avoir, comme semble croire Pierre Driout, chez qui j’ai découvert le mot, que je ne connaissais pas plus que la chose qu’il désigne, laquelle, veux-je dire du moins, je ne pensais pas pouvoir se produire de mon vivant ; alors je me demande bien quel avenir il y a pour Esteban et moi, à long terme ou même à moyen terme, aux Canaries, où les touristes ne se rendent, que je sache, qu’en avion. Il ne faudrait pas que nous nous y retrouvions coincés, même si, j’imagine, il y aura des signes avant-coureurs de la catastrophe. Cela dit, nous aurions probablement de la chance dans notre malheur, puisque Esteban étant marin trouverait sûrement le moyen de nous ramener en Europe par mer, à la voile : il y a bien des Africains qui rejoignent les Canaries sur des coquilles de noix ! Aussi bien, je serai revenu depuis longtemps sur le vieux continent, car Esteban ne voit rien au-delà de cinq ans. A l’en croire, dans cinq ans, il sera mort ! Et souvent, à cause de la bizarre façon qu’il a de s’exprimer dès qu’il s’agit de regarder plus loin qu’un lustre, je lui demande s’il ne se saurait pas atteint de quelque maladie incurable dont il aurait malencontreusement oublié de me parler. Il me répond que non. Sans doute est-il un adepte de la sortie volontaire, ce que je puis très bien admettre, mais pas tant que je suis encore là ! Voilà qui me dépasse beaucoup : on prétend m’aimer, mais pas au point de rester avec moi plus de cinq ans ! Comment peut-on donc envisager sa mort alors qu’on a le bonheur de vivre avec moi ? Est-ce l’angoisse de me perdre qui pourrait devenir invivable ? Mais Esteban n’est pas sensible à ces sortes d’arguments. Il me répond généralement que j’ai un ego surdimensionné.

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29/01/2007

Dimanche 28 janvier 2007

            Cette fois-ci, c’est ma sœur qui a dû se rendre au commissariat de police pour porter plainte. On avait cassé la vitre de sa voiture et fouillé son véhicule pour ne finalement rien voler, ai-je appris tout à l’heure, lors du dîner dominical. Esteban, à qui je racontais ma récente passion pour le foie du poulet rôti m’a dit que j’avais des plaisirs de pauvre. Il a très peur d’une certaine personne, avec qui je chatte depuis des mois et qui, craint-il, pourrait me détourner de lui, si je me décidais à la rencontrer enfin. Peut-être en effet y aura-t-il un jour rencontre, mais il se trouve que cette personne étant née pauvre au point d’avoir connu ce que c’était que d’avoir faim (prétend-elle sans me convaincre tout à fait) ne rêve que de parvenir. « Estebanito, voyons, comment peux-tu donc imaginer que je me mette avec un parvenu ? Tu sais bien que j’aime mieux les déclassés dans ton genre ! » Sans la nocence qu’il y a sans doute à formuler les choses ainsi, ma préférence serait des plus ‘‘rinaldo-camusiennes’’, au fond : les déclassés ont beaucoup à transmettre : tout un patrimoine culturel, à défaut du foncier : ce sont les passionnantes anecdotes d’Esteban, ses histoires de familles, dont il n’est pas permis de parler ici, sa façon d’être, ses dégoûts, et toutes sortes d’autres choses. De ce point de vue, l’âge d’Esteban, qu’il est à peine plus permis d’évoquer que sa famille, contribue à nous rapprocher. Car les nombreuses années qui le séparent de moi lui ont servi à dilapider son argent dans d’invraisemblables aventures qu’il peut me raconter aujourd’hui, et grâce auxquelles, moderne et virile Shéhérazade, il me tient ! La différence entre le parvenu et le déclassé est un peu du même ordre que celle qu’il y a entre les verbes ser et estar de mes leçons d’espagnol : un parvenu n’est qu’une heureuse ou malheureuse circonstance (c’est selon) ; le déclassé, quelles que soient les circonstances, conserve son essence, c’est-à-dire ce qui reste quand tout a été perdu. C’est la perte qu’il transmet, c’est-à-dire le double de ce qui aurait été transmis si rien n’avait été perdu, soit : le sentiment de la perte (d’une richesse et d’une variété infinies) ; et, parce qu’il faut bien que ce sentiment ait un objet : sinon tout ce qui a été perdu, du moins la mémoire de cela. Mais ne parlons pas trop de transmission, car derrière ce mot, se cache peut-être le spectre du père de substitution qui, je crois, fait faire des cauchemars à celui dont je parle !

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27/01/2007

Vendredi 26 janvier 2007

            J’ai longuement chatté, hier, avec Armando, qui m’a rapporté qu’une amie à lui l’avait invité à une soirée, la veille ou quelques jours plus tôt, je ne sais plus, où il avait croisé l’acteur Diego Luna, qui tenait le rôle de Tenoch, dans Y tu mamá también, et qui est bien plus à mon goût que l’autre garçon du film, ce Gael García Bernal, qui plaît tant aux filles et garçons, mais qui m’évoque, avec sa face porcine et cet arrière-train qu’il a trop près du sol, la tête d’un goret sur le corps d’une hyène ! ¡Qué envidia me das, Armandito !, aurais-je pu lui dire, mais je n’ai découvert cette expression que dans ma leçon d’aujourd’hui. (Qu’Esteban se rassure donc, je progresse dans mon apprentissage de l’espagnol, lentement, mais sûrement ! Je sais d’ores et déjà saluer, lección 1 - saludar ; m’informer de l’identité de quelqu’un, lección 2 - Y tú, ¿quién eres ? ; présenter quelqu’un et me présenter moi-même, lección 3 - Presentar ; et demander à quelqu’un de ses nouvelles, lección 4 - ¿Qué es de tu vida ?). J’ai demandé à Armando s’il avait pris des photos de l’acteur, malheureusement, ce ne fut pas possible. Je me console en me disant que Diego Luna n’est vraiment beau qu’en mouvement. Il fait partie de ces gens que les flashes figent dans la laideur qu’il y a jusque dans la beauté. D’ailleurs, je ne suis pas tout à fait sûr qu’il soit beau. Peut-être même est-il laid, à sa manière. Disons qu’il est d’une beauté vraisemblable, familière, inconsciente, inachevée, beauté comme sur le point de se produire, mais qui pourrait aussi bien ne jamais se réaliser pleinement. Du moins est-ce ce qu’il me semblait lorsqu’il m’arrivait de regarder le DVD de Y tu mamá también, pour me donner l’envie et le courage d’aller vivre au Mexique, à l’époque où il était encore question de s’y installer. Certains plans sont sublimes. Armando m’envoie souvent des photos de paysages, de villes ou de villages de ce pays, pour me faire rêver, et qui me font presque regretter que l’option mexicaine ait été finalement abandonnée. Il me montre aussi ses amis et je suis toujours très frappé de constater qu’il n’y a aucune différence, pour l’œil, entre la jeunesse du Mexique et celle de France ou, j’imagine, de n’importe quel autre pays. Ce sont à peu de choses près les mêmes codes vestimentaires, les mêmes vices, la même candeur, le même air de profonde, d’abyssale gentillesse, les mêmes sourires, la même immobilité dans la poursuite de vaines joies et de plaisirs décevants. Ils semblent se hâter lentement, mais c’est par désoeuvrement.

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24/01/2007

Mercredi 24 janvier 2007

            «  De Paris j’ai rapporté, en un premier voyage, environ quatre-vingts bouquins, pour la plupart achetés sur les quais. Quarante autres attendent dans la petite chambre, où je loge, lors de mes passages, que Sylvie s’en occupe à son retour fin juillet. » Maurice G. Dantec, American Black Box, Albin Michel, 2007, page 188. On peut donc transporter un nombre assez grand de livres en un seul voyage, d’un bout du monde à l’autre… Certes pas toute une bibliothèque, mais sans doute, en trois ou quatre voyages, une bibliothèque de survie, comme on dit d’une trousse. J’ai noté la phrase dans mon spicilège. J’y rassemble de plus en plus de choses à mesure que je crois davantage à mon départ pour l’étranger. Et je remplis avec plus de soin les feuilles de notes qui sont glissées dans les livres que je lis, puis je les scanne dans mon ordinateur. Hélas ! Je ne suis pas sûr que tout cela serve à quelque chose, parce que ma mémoire est si mauvaise que non seulement j’ai souvent oublié ce dont je voudrais me souvenir (en quoi toutes ces notes sont une aide précieuse, en effet), mais peut-être plus souvent encore, je ne me rappelle plus qu’il y aurait lieu de se souvenir de quelque chose : je n’ai aucun esprit d’à propos ! Pour que ce spicilège me soit vraiment utile, il faudrait que je passe mon temps à le relire du début à la fin ! J’y ai récemment ajouté, en exergue, cette page de Maistre, que je trouve très émouvante : « […] mais vous voyez ici ces volumes immenses couchés sur mon bureau. C’est là que depuis plus de trente ans j’écris tout ce que mes lectures me présentent de plus frappant. Quelquefois je me borne à de simples indications ; d’autres fois je transcris mot à mot des morceaux essentiels ; souvent je les accompagne de quelques notes, et souvent aussi j’y place ces pensées du moment, ces illuminations soudaines qui s’éteignent sans fruit si l’éclair n’est fixé par l’écriture. Porté par le tourbillon révolutionnaire en diverses contrées de l’Europe, jamais ces recueils ne m’ont abandonné ; et maintenant vous ne sauriez croire avec quel plaisir je parcours cette immense collection. Chaque passage réveille dans moi une foule d’idées intéressantes et de souvenirs mélancoliques mille fois plus doux que tout ce qu’on est convenu  d’appeler plaisirs. Je vois des pages datées de Genève, de Rome, de Venise, de Lausanne. Je ne puis rencontrer les noms de ces villes sans me rappeler ceux des excellents amis que j’y ai laissés, et qui jadis consolèrent mon exil. Quelques-uns n’existent plus, mais leur mémoire m’est sacrée. Souvent je tombe sur des feuilles écrites sous ma dictée par un enfant bien-aimé que la tempête a séparé de moi. Seul dans ce cabinet solitaire, je lui tends les bras, et je crois l’entendre qui m’appelle à son tour. Une certaine date me rappelle ce moment où, sur les bords du fleuve étonné de se voir pris par les glaces, je mangeai avec un évêque français un dîner que nous avions préparé nous-mêmes. Ce jour-là j’étais gai, j’avais la force de rire doucement avec l’excellent homme qui m’attend aujourd’hui dans un meilleur monde ; mais la nuit précédente, je l’avais passée à l’ancre sur une barque découverte, au milieu d’une nuit profonde, sans feu ni lumière, assis sur des coffres avec toute ma famille, sans pouvoir nous coucher ni même nous appuyer un instant, n’entendant que les cris sinistres de quelques bateliers qui ne cessaient de nous menacer, et ne pouvant étendre sur des têtes chéries qu’une misérable natte pour les préserver d’une neige fondue qui tombait sans relâche… » Suit cette note : « Moi qui envisage de quitter la France sans pouvoir emporter mes livres : il est bien temps que je commence un tel spicilège, qui me suive partout. L’informatique en rend d’ailleurs la rédaction, mais surtout le transport, beaucoup plus faciles, et mon petit ordinateur pourrait bien contenir un millier de volumes comme ceux de Joseph de Maistre ! » Mais je suis ainsi fait que, sans doute, je noterai beaucoup moins de choses que lui. Plus je me considère, et plus je me persuade qu’il n’est pas possible de m’améliorer. Tout ce que je puis faire, c’est ne pas me laisser aller davantage. Je doute beaucoup de la sincérité d’Esteban, lorsqu’il dit qu’il me prend pour quelqu’un d’intelligent ! J’ai toujours pensé, à l’époque où j’étais avec elle, qu’une jeune fille comme Anne était bien plus intelligente que moi, alors que, dans le même temps, je ne pouvais m’empêcher d’être effrayé par cet abîme que me semblait être sa bêtise. C’est dire quelle sorte d’idiot je suis !

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20/01/2007

Vendredi 19 janvier 2007

            Je voulais parler ce soir de ce bien mis en vente, et dont nous attendons tant, mon marin d’eau douce et moi, mais ce grand paranoïaque d’Esteban, qui a très peur qu’on le reconnaisse (comme c’est déjà arrivé une fois, paraît-il), ne me permet de rien dire, si ce n’est qu’il s’agit d’un terrain. Quant à l’histoire de ce terrain, l’endroit où il se trouve, les raisons pour lesquelles sa vente est toujours retardée, rien ne doit sortir de ma bouche. Voici donc tout ce que j’ai le droit d’écrire : la vente est de nouveau remise à plus tard. La bonne nouvelle est que nous espérons plus d’argent de ce retard. Mais Esteban me dit qu’il aurait préféré moins d’argent tout de suite que plus dans un futur indéfini. Ce serait une solution économique logique, m’explique-t-il, qui s’appellerait, si j’ai bien compris : l’escompte. Il me parle alors d’un hypothétique client qui, ne pouvant pas le payer tout de suite, lui signerait douze traites sur douze mois. Esteban irait alors à sa banque avec les douze traites, d’un montant total, par exemple, de 100.000 EUR. La banque pourrait lui remettre sur le champ, disons, 80.000 EUR, en échange de quoi elle toucherait les traites à sa place. Le taux d’escompte, de 20% dans l’exemple donné, serait une espèce de taux d’intérêt négatif, dit Esteban, pour m’aider à suivre, car je n’entends pas grand-chose à l’économie, comme tous les Français. Esteban craint de ne devoir s’endetter au point d’entamer excessivement la grosse somme qu’il toucherait dans un futur indéfini. Et il s’afflige de perdre bientôt ce très bon ami qui lui avait prêté 20.000 EUR et qu’il ne pourra pas rembourser à temps. Je lui suggère alors de tenter le tout pour le tout, et de taper son ami de 20.000 autres EUR. Autant risquer de le perdre tout de suite dans l’espoir de recevoir une somme qui l’aiderait tout de même beaucoup, plutôt que d’attendre de le perdre plus tard en étant sûr de ne rien toucher du tout. Ce serait une espèce d’escompte sentimental, dis-je à Esteban, pour lui montrer que j’ai à peu près compris sa leçon d’économie. Mais il me répond qu’il y a des limites à l’infamie. C’est donc un homme d’une grande probité qui projette de se lancer dans les affaires aux Canaries… Je ne sais pas si c’est de très bon augure. Renaud Camus a écrit des pages intéressantes sur cette question, dans son journal, je crois. Pour permettre à l’économie de fonctionner heureusement, faut-il payer rubis sur l’ongle ou doit-on faire crédit ? Evidemment, Camus répond que tout repose sur la confiance, ce qui lui permet de s’endetter en ayant bonne conscience !

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15/01/2007

Lundi 15 janvier 2007

            J’étais en train de traîner, hier soir, sur l’habituel site de pédés, non pas à la recherche d’un improbable orifice à combler, mais d’une occasion, plus facile à trouver, de me vider un peu l’esprit entre deux lectures ; quand je suis tombé sur un lien menant à cette courte vidéo, tout bonnement hilarante, et que je serais bien égoïste de ne pas partager avec mes lecteurs, même si ce n’est pas dans mes habitudes. Je n’avais pas autant ri depuis longtemps. Or il paraît qu’il est bon pour la santé de rire de bon cœur. Oh ! Je sais qu’il ne faut pas se moquer des êtres que la nature n’a pas achevés. Mais c’est les traiter comme des êtres humains à part entière que de rire devant eux comme devant tout homme qui y prêterait. D’ailleurs, il y a dans cette curieuse et attendrissante petite personne plus de caractère, plus de vivacité, plus d’esprit, plus de présence que dans bien des hommes que je connais, à commencer par cet ectoplasme de Hieronymus.

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02/01/2007

Lundi 1er janvier 2007

            Dimanche soir, exceptionnellement, j’avais garé ma voiture juste en bas de chez moi, dans la rue des Cordeliers. Ce matin, j’étais fort contrarié de constater que quelqu’un s’était acharné à détruire le rétroviseur droit du véhicule, sans raison, mais à dessein : car ce ne pouvait pas être un accident, puisque ledit rétroviseur se trouvait du côté du trottoir. Et puis il n’y a pas de doute, on s’est acharné, si j’en juge par les nombreux morceaux que j’ai retrouvés par terre. Je les ai ramassés et photographiés sur le tapis de sol de la voiture, que j’ai un peu honte de trouver si sale sur la photo… Photo 1. Photo 2. Photo 3. Je ne sais pas si Esteban se doute qu’il m’embarque avec lui dans ses rêves quand il parle d’habiter aux Canaries une maison, sinon construite au bord d’une falaise, du moins depuis laquelle on ait une vue sur l’immensité marine. Je me vois très bien ‘‘lucrétisant’’ tout le jour depuis un tel endroit, le vent dans les cheveux, Pélagie à mes pieds, l’horizon plein la vue… Y avait-il quelqu’un, ce matin, pour me voir m’accroupir piteusement sur le trottoir et ramasser les débris de mon rétroviseur ? Comme disait mon arrière-grand-mère, ‘‘si Dieu le veut’’, mais Esteban serait furieux de me voir y mêler Dieu, nos projets devraient se réaliser en 2007, peut-être pas en mars, qui risque d’arriver un peu trop tôt, mais, je l’espère, avant le mois de décembre.

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